Sureté nucléaire : le grand doute, par Roberto Boulant

Billet invité

Ce jeudi l’ASN a rendu public un rapport d’EDF, stipulant que les générateurs de vapeur de 18 réacteurs nucléaires (1) pourraient présenter les mêmes défauts que la très fameuse cuve de l’EPR de Flamanville : une trop grande concentration en carbone susceptible d’altérer fortement les propriétés mécaniques telles que la résistance à la propagation des fissures. Les pièces incriminées, appelées fonds primaires, sont en forme de demi-sphère et se situent à la base du générateur.

Rappelons brièvement qu’un générateur de vapeur assure les échanges thermiques entre l’eau du circuit primaire, à la radioactivité très élevée et portée à 320° sous 155 bars, et l’eau du circuit secondaire qui sera transformée en vapeur afin d’actionner les turbines. Cette pièce est tellement vitale pour le confinement de l’eau du circuit primaire et le refroidissement du réacteur, que sa rupture ne peut pas être envisagée. Elle entre dans la catégorie des pièces dites « d’exclusion de rupture », celles dont la sureté et la fiabilité doivent être absolument assurées tout au long de leur exploitation.

En clair, des pièces dont la rupture provoquerait un accident majeur avec perte de confinement et rejet d’isotopes radioactifs dans l’atmosphère…

Circuit-de-refroidissement-primaire_fullscreenSchéma ASN

Et pour faire bonne mesure, l’ASN nous apprend que d’autres composants tels que pressureurs ou générateurs, pourraient être également concernés par ces anomalies de forgeage. C’est donc sur l’ensemble de la cinématique des réacteurs concernés, que plane maintenant un terrible doute.

Rendons grâce à l’ASN qui malgré une enveloppe de mission par trop étroite et un criant manque de moyens humains et financiers, est parvenue à prévenir l’opinion publique des très sérieux doutes qui planent sur la sureté du parc électronucléaire français. Au sens littéral du terme, il s’agit bien là d’une mission de salubrité publique !

Car enfin, s’il nous avait fallu en rester à la communication d’Areva et d’EDF, nous n’en aurions jamais rien su. Il y a à peine un mois de cela, M. Dominique Minière, le directeur exécutif du parc nucléaire d’EDF, déclarait lors d’une assemblée générale des actionnaires que « à cette date, nos analyses nous conduisent à ne prendre aucune mesure sur le parc en exploitation aujourd’hui ». Mieux, le 31 mai dernier, Areva censé produire la liste des composants défectueux, annonçait par un simple communiqué de presse, que l’analyse effectuée par ses bons soins « ne remet pas en cause l’intégrité mécanique des pièces fabriquées ». Circulez !

C’est donc l’ensemble du système d’évaluation et de contrôle de la sureté nucléaire qui doit être revu. Celui-ci remonte à l’époque révolue du ‘principe de sincérité’, où l’État était à la fois l’autorité, l’évaluateur et l’industriel. Or ce temps n’est plus. À force de réformes compétitives nous sommes parvenus à transférer la sureté nucléaire aux comptables et aux actionnaires, puisque qu’en dernier ressort il s’agit bien de laisser un acteur privé s’autocontrôler.

Un privilège que les dirigeants de Volkswagen doivent amèrement regretter de ne pas avoir eu.

Französisch Qualität !

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(1) Il s’agit des sites de :
– Blayais, réacteur 1
– Bugey, réacteur 4
– Chinon, réacteurs B1 et B2
– Civaux, réacteurs 1 et 2
– Dampierre, réacteurs 2, 3 et 4
– Fessenheim, réacteur 1
– Gravelines, réacteurs 2 et 4
– Saint-Laurent-des-Eaux, réacteurs B1 et B2
– Tricastin, réacteurs 1, 2, 3 et 4

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