Retour sur la question des îles, par DD & DH

Billet invité.

Le litige opposant la Chine à ses voisins du sud pour la possession des archipels (Paracels revendiqué par le Vietnam et Spratley revendiqué par tout le monde !) n’est pas nouveau, mais il a tendance à s’envenimer ces derniers temps et le climat est tel qu’un incident peut à n’importe quel moment survenir et dégénérer hors contrôle. La décision de la Cour Permanente d’Arbitrage en faveur des Philippines a fait monter d’un cran l’exaspération de Pékin et a, bien sûr, enchanté Washington. C’est en 2013 que Manille avait saisi cette institution, laquelle ne s’est déclarée compétente qu’en octobre dernier, la question étant de savoir si les activités de la Chine dans la zone qu’elle revendique sont conformes ou non à la Convention de l’ONU sur le droit de la mer. Visés par cet arrêt de la Cour, les travaux spectaculaires menés par la Chine pour transformer des atolls et récifs, affleurant à peine, en îlots afin de les doter, à coups de milliers de tonnes de béton, d’infrastructures portuaires et de pistes d’atterrissage. A ce jour trois de ces aéroports en pleine mer sont achevés ou en voie d’achèvement. Autant de pions que la Chine a délibérément posés pour marquer son territoire ! Dès octobre 2015, son partenaire de jeu de go a réagi en envoyant un destroyer, le Lassen, croiser à moins de douze milles de ces îlots, en les faisant survoler par des bombardiers B-52 (Guam n’est pas loin !) et en mettant la main à la poche pour financer un programme d’aide (250 millions de dollars) aux Philippines pour le « renforcement de la sécurité maritime régionale« . Ce terrain litigieux est d’autant plus miné qu’Hanoï, décrété sous embargo sur les ventes d’armes par les USA (l’annonce de la levée de cet embargo a été l’un des traits marquants de la visite officielle d’Obama au Vietnam en mai dernier) a renforcé ses relations avec Moscou et s’est doté auprès de la Russie de sous-marins ultramodernes basés à quelques encablures des Spratley. Si l’on ajoute à ce cocktail explosif que la nouvelle « marionnette » dans la main des USA aux Philippines, l’homme qui a été intronisé président et a prêté serment ce 30 juin pour un mandat de 6 ans, Rodrigo Duterte, est un personnage sulfureux, macho et grande gueule à la Donald Trump. Sans doute fera-t-il, comme ses prédécesseurs, là où son maître lui dira de faire, mais on n’est pas à l’abri de quelques incartades et rodomontades qui feraient monter la température dans la zone de quelques degrés ! L’avenir de cette région du Pacifique va se décider rapidement et les répercussions modifieront la donne mondiale. Chacune des deux grandes puissances qui s’en disputent la suprématie propose aux pays concernés un modus vivendi à sa façon : une « Zone de Libre-échange en Asie-Pacifique » (FTAAP) pour la Chine et le « Partenariat transpacifique » (TPP), qui n’inclut pas la Chine, pour les Etats Unis. On peut comprendre que des souriceaux soient inquiets d’être à portée de griffe d’un très gros chat, toujours est-il que onze pays se seraient portés candidats au TPP par crainte de finir dans le garde-manger de l’Ogre ! Les Etats Unis sont d’autant plus prêts à faire feu de tout bois pour rester le gendarme de la zone qu’ils sont bougrement attentifs aux autres pions que la Chine place sur l’échiquier en sortant de la Mer de Chine Méridionale vers l’Océan Indien : le fameux « collier de perles » qu’elle passe au cou de l’Inde en participant activement et financièrement à l’aménagement et à la modernisation d’installations portuaires en Birmanie, au Bangladesh, au Sri Lanka et au Pakistan, aux portes du Détroit d’Ormuz. Une perle du collier a même glissé jusqu’en Europe avec la prise en main du port du Pirée…

Cette démonstration de puissance n’a pas que des visées internationales, elle a aussi pour fonction de renforcer la cohésion nationale autour de ses dirigeants en alimentant un sentiment qui se développe et inquiète beaucoup d’observateurs : un nationalisme, déjà fort sous le nom de « patriotisme », ne demandant, semble-t-il, qu’à s’exacerber ces derniers temps en se colorant de l’esprit de revanche de qui est en train de reconquérir une première place mondiale dans l’ordre économico-commercial occupée aux XVIIe et XVIIIe et injustement perdue sous les canonnades de l’Occident et du Japon. Ah, le Japon ! Parlons-en, puisqu’il est l’adversaire dans l’autre conflit concernant des îles : quelques cailloux en Mer de Chine Orientale appelés Diaoyu en chinois et Senkaku en japonais. Le Japon, sans aucune concertation, a nationalisé unilatéralement en 2012 trois de ces cinq îlots. La Chine, quant à elle, ne démord pas de son droit légitime sur ces îles. Cela donne lieu depuis à quelques « heurts » épisodiques et surtout symboliques aux abords immédiats et à des manifestations antijaponaises à Pékin. La Chine a toujours sur le cœur les affaires des manuels scolaires japonais et de la célébration annuelle (le 14 août) très officielle par le Premier Ministre en poste (actuellement Shinzo Abe dont on connaît le rêve de remilitariser le Japon) au mémorial Yasukuni érigé en l’honneur d’une armée comptant dans ses rangs un bon paquet de criminels de guerre (c’est tout de même comme si Angela Merkel allait se recueillir chaque année en grande pompe sur les tombes des chefs de la SS, excusez du peu !) et cette histoire d’îles est une goutte d’huile sur le feu. Souvenons-nous de la célébration tambour battant du 70ème anniversaire de la capitulation du Japon le 3 septembre 2015 : défilé militaire impeccable et grandiose avec missiles à têtes nucléaires tout au long de l’avenue Chang An, films patriotiques sur les chaînes de télé, Poutine en guest star sur la tribune de la Paix Céleste ! Message reçu par toute l’Asie ! Et aussi par l’autre rive du Pacifique… qu’il va peut-être falloir rebaptiser « le Belliqueux » !

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