La Révolution Française de la fin du XVIIIème siècle devient mondiale en 2017 : pour le meilleur ou pour le pire ? par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité.

Des événements politiques hallucinants sont advenus en 2016 qui marquent un changement de monde. Ils suggèrent nettement que l’humain a perdu le contrôle systémique de ce qu’il appelle « l’économie » par quoi il pourvoit à ses besoins. L’économie s’était « libéralisée » depuis le XIXème siècle puis globalisée après la déconfiture du système alternatif dit « communiste ». En toile de fond, une mutation s’est produite dans l’ordre du politique comme de l’économique : la numérisation de la connaissance et le début de la mise en réseau du calcul des prix dans un marché mondial unique.

Entre peuples et élites, le réel disloqué

La première déflagration a été l’approbation majoritaire du Brexit par les peuples du Royaume-Uni : le logiciel financier, juridique et marchand de l’Union Européenne s’extirpe de son corps continental dont il est l’âme. Le divorce est manifeste entre le peuple et les élites. Le personnel politique et administratif du continent ignore complètement comment la machinerie européenne peut fonctionner en dehors du système juridique et financier anglo-saxon contrôlé par la City de Londres.

La technocratie multinationale de la banque d’affaire étasunienne Goldman Sachs reste virtuellement aux commandes mais seulement en ouvrant toujours plus le robinet numérique des euro-dollars. Les institutions politiques se maintiennent à flot en empruntant de la liquidité virtuelle mais sans avoir la moindre idée de la valeur ajoutée réelle à produire en contrepartie.

Plus ahurissant donc, l’électorat populaire étatsunien essaie d’arracher la présidence de la république oligarchique à ses tropismes impérialistes et systémiques internationaux. Le nouveau Président Trump promet de « gérer » l’empire étatsunien comme ses entreprises : recentrage sur les cœurs de métier les plus profitables, dénonciation de tous les contrats engendrant plus de sorties que d’entrées de cash, licenciement de tout le personnel et de tous les fournisseurs non indispensables, renégociation de tous les prix et contrats selon les rapports de force véritables.

La démocratie attaquée dans son berceau français

La politique française des derniers quinquennats présidentiels annonce et reflète cette élimination du politique au profit de la technocratie financière sans identité ni vision hors de la matière comptable. Depuis la Guerre de Cent ans, la France est le lieu d’émergence de la nation où se négocie l’économie politique du pouvoir entre le peuple et les élites. La nation est née en France de la guérilla contre les « Anglais » comme lieu de conscience collective d’une communauté volontaire de destin au-delà de toutes les différences qui spécifient les individus, les peuples et les sociétés.

La constitution de la Vème République est le premier régime de gouvernement à l’échelle de l’État-nation conçu pour élever la délibération du bien commun au-dessus de la diversité des intérêts partisans. L’élection présidentielle française est actuellement le seul événement concrètement et réellement démocratique affectant l’une des cinq grandes puissances historiques et nucléaires de la planète.

Le suffrage universel direct et la personnification du pouvoir souverain par un citoyen égal en droit et en dignité à ses concitoyens fait du Président de la République Française le seul représentant permanent d’une souveraineté populaire et nationale capable d’agir affranchi de la compétition débridée des intérêts particuliers privés. Mais la démocratie française n’a pas résisté au détournement de ses élites par la guerre financière extra-nationale pour la domination du monde et la concentration des richesses.

La contre-révolution libérale et le premier gouvernement socialiste de la République

L’inféodation du pouvoir politique aux mécanismes du marché global libéralement financé par dessus les responsabilités nationales, date précisément de 1983 ; quand le Président Mitterrand a renoncé au programme politique socialiste après avoir perdu son crédit sur les marchés financiers. Le « système monétaire européen » constituait bien à l’époque un cadre étatique formel de régulation du marché des changes dans l’intérêt concerté des peuples européens. Mais ce système n’avait pas d’assise politique à l’échelle du territoire européen où il s’appliquait : les nations n’étaient pas intégrées dans un gouvernement fédératif de leurs intérêts mis en commun.

Dans le SME, la convertibilité du franc dans les autres grandes monnaies était « libre » : comme aujourd’hui, le taux de change était déterminé dans le secret des négociations interbancaires ; aucun gouvernement n’avait le pouvoir de connaître le motif réel des transactions ni donc de réguler le prix réel de convertibilité selon une loi d’intérêt général international européen. En vendant des crédits en francs sans limitation objective plus qu’ils n’en achetaient, les marchés financiers avaient sanctionné sans coût ni risque la politique française socialiste jugée trop favorable à la rémunération du travail et à la redistribution du revenu aux dépens du capital.

La finance et la monnaie sont ontologiquement libéraux depuis l’abandon en 1971 de la règle internationale de régulation de la masse des crédits par la circulation de l’or métal au prix fixe de 35 dollars l’once. La contrevaleur réelle des monnaies et des crédits n’a plus aucun lien avec une quelconque responsabilité politique subjective de l’objectivité économique réelle intelligible.

Le régime de la libre circulation absolue du capital confie à quelques intermédiaires dissimulés dans le secret bancaire globalisé, un pouvoir seigneurial de fixer le pouvoir d’achat des monnaies par le volume de crédits émis sans contrôle ni limite dans n’importe quelle devise. La monnaie hors des souverainetés est « libérée » de toutes les réalités inutiles aux financiers.

Même nationalisées en 1981, les banques françaises étaient restées « libres » comme leurs concurrentes étrangères également libres, d’émettre massivement des crédits en devise pour en reprêter la liquidité en franc à n’importe quel emprunteur désinformé des équilibres de marché et des différentiels internationaux de politique économique. La dévaluation du franc qui était le prix réel nécessaire de la politique de stimulation de l’économie française était une source de bénéfice spéculatif avant même d’avoir été effectivement décidée et engagée.

La liberté du renard dans le poulailler ouvert à tous vents

Le principe-même de la « libre » circulation du capital après l’abandon en 1971 du système de Bretton Woods est un régime d’inégalité de droits et d’information entre l’intérieur et l’extérieur d’une souveraineté monétaire. Les étrangers et les non-résidents d’une zone monétaire ont un pouvoir illimité de faire des bénéfices spéculatifs aux dépens de la nation qui chercherait à les soumettre à la corresponsabilité d’un bien commun public.

François Mitterrand a dû renoncer à son programme de démocratie économique pour ne pas entrer en conflit avec les élites françaises libérales de droite et de gauche alliées à la confédération germanique de l’ouest qui s’appelait encore « République Fédérale d’Allemagne ».

Si la politique socialiste de protection des droits du travail et de la société civile avait été poursuivie dans le cadre étatique de la nation française, il aurait fallu que le gouvernement français instaurât contre le système juridique et financier libéral anglo-saxon, dont l’Allemagne est une colonie depuis sa défaite en 1919, un mécanisme de contrôle de la circulation du capital entre l’extérieur et l’intérieur de la souveraineté française.

Il aurait fallu que la parité de change du franc dans les autres monnaies redevînt la prérogative exclusive de l’État comme avant 1971 ; mais que dans le contexte mondial de la monnaie libérale d’alors, le marché des changes du franc fût nationalisé ; et que les sorties de capitaux fussent taxées afin de financer la politique de change dans l’intérêt général du peuple français mais aussi de ses créanciers étrangers effectivement exposés à l’insolvabilité de l’économie française.

Déconnexion libérale entre le réel idéalisé et le sensible intelligible

La nationalisation de la valeur extérieure et intérieure du franc aurait signifié la solidarité de tous les ressortissants de la souveraineté française à la croissance et à la solvabilité de l’économie nationale posée comme une personne morale unique face à toutes ses contreparties souveraines, financières et commerciales étrangères ; et à l’intérieur, face à toutes ses contreparties physiques citoyennes en la personne de chaque ressortissant de la souveraineté française.

Contrairement au droit nominaliste anglo-saxon fondé sur l’apparence formelle, la tradition démocratique française pose la nécessaire incarnation des personnes morales collectives dans le corps identifiable et saisissable des personnes physiques. Par la représentation corporelle physique qualifiée, la preuve d’existence de la responsabilité obligataire commune est réelle et partageable, non pas seulement virtuelle. Louis XVI a été décapité pour sanctionner sa défaillance à incarner sa fonction d’expression de la souveraineté nationale au service de tous les Français.

Les libéraux n’aiment pas la souveraineté parce qu’elle structure et limite dans le corps intelligent et libre des autres à connaître, l’exercice du pouvoir qui naît de l’existence des sociétés. La dissolution des frontières dans le libre-échange supprime les responsabilités du pouvoir issu des sociétés identifiables dans les nationalités. La demande, la production et l’utilisation des richesses ne sont plus dans le libre-échange libéral un objet reconnaissable de délibération publique et politique. La politique est interdite dans une économi e qui n’est plus que virtuelle.

Quand la politique socialiste s’est retrouvée en 1983 en porte à faux avec l’ordre monétaire libéral, les libéraux français de gauche et de droite se sont appuyés sur la privatisation de fait du pouvoir d’émission de la monnaie pour démontrer l’impossible responsabilité de l’État dans l’équilibre général du crédit à l’économie réelle domestique.

Par construction, la monnaie libérale n’opposait et n’oppose toujours aucun obstacle à l’accumulation infinie de dettes extérieures pour précipiter et accentuer une dévaluation politiquement humiliante. La fixité idéalisée du change dans une réalité flottante devient ipso facto le mur de la dette extérieure apparemment mais virtuellement insurmontable pour les économies réelles domestiques.

Négation de l’autre, désubtantiation du travail, absolutisation du capital

La vision libérale de l’économie est statique, capitaliste et oligarchique. La société n’y a pas de capacité d’innovation positive ni dans son organisation, ni dans ses productions. L’intelligence du réel est seulement le fait de quelques individus éclairés. Le pouvoir doit être concentré entre quelques mains parce que le peuple est inculte par nature. Le travail n’est pas créatif ; il doit être rémunéré au minimum pour rester compétitif face aux machines surtout si les machines sont programmables alors que l’humain est désobéissant.

Si François Mitterrand avait demandé à son gouvernement de poursuivre l’application de son programme socialiste, il aurait dû construire le vrai contexte de l’économie keynésienne contre la fiction anglo-saxonne du libre-échange virtuel. L’économie keynésienne régulée par les États financièrement responsables implique des frontières politiques et financières pour délimiter par des parités de change réelles flexibles la responsabilité économique des politiques nationales.

Les hauts fonctionnaires français qui par ailleurs dirigent les banques françaises avaient bien expliqué au gouvernement que la nationalisation du marché des changes du franc impliquait la généralisation dans les banques d’un cadastre des actifs de capital formés sous droit français. Pour que ce cadastre fût fiscalement efficace et juste, il fallait qu’il établisse la propriété et la responsabilité du capital ; pas seulement sur les personnes morales déposées en droit français mais aussi sur les personnes physiques qui contrôlaient et dirigeaient directement ou indirectement les personnes morales.

Il aurait fallu également identifier par le cadastre la finalité effective du capital par l’objet vérifiable des personnes morales qui le détenaient. Il fallait alors demander des comptes aux actionnaires et aux dirigeants sur la rentabilité du capital réellement investi afin de mesurer le risque de divergence par rapport à la dépense commune publique dans l’intérêt général. En plus de l’impôt sur les grandes fortunes, il fallait enfin mettre en place une fiscalité générale du capital pas seulement proportionnelle à sa concentration dans des mains privées mais proportionnelle aussi à son coût d’existence pour la collectivité française souveraine.

Le lien monétaire détruit entre réalité politique et économie de la souveraineté

La divergence que les libéraux croient non mesurable entre l’intérêt général et l’intérêt privé est aujourd’hui parfaitement ressentie par les opinions publiques. Elle consiste dans le partage injuste et stérile de la valeur ajoutée entre le capital et le travail ; dans la méprise des droits du travail du citoyen consommateur ; dans la non prise en charge des coûts collectifs publics et communs d’existence d’une puissance de travail qualifiée génératrice de la demande solvable par le marché ; dans le prélèvement sans régénération sur les ressources naturelles communes et dans la dégradation irréversible de la biosphère terrestre.

Le dilemme socialiste français de 1981-1983 se représente en 2017. Mais il concerne cette fois-ci le monde entier. La dette accumulée en contrepartie du capital de plus-values virtuelles ne peut plus échapper à un remboursement partiel par une fiscalité mondiale négociée et contrôlable du capital. Ou alors il faut pousser davantage la réduction du niveau de vie des peuples pour transformer les créances oligarchiques en inégalités réelles plus concrètes et plus scandaleuses encore.

Par ailleurs, la transition énergétique implique des investissements colossaux dont les bénéfices ne peuvent pas être réservés à la rentabilité exclusive du capital privé. Les élites oligarchiques sont visiblement hors jeu dans le monde entier. Le divorce est manifestement consommé entre les élites au pouvoir et les peuples. Si elles s’accrochent au pouvoir comme les libéraux français de 1789 à 1792, elles précipiteront l’effondrement économique et provoqueront la terreur, la guerre civile et la décapitation des princes.

Du point de vue de la réalité politique et financière objective, les candidats modérés à la présidentielle française ne sont ni chez les Républicains ni chez les socialistes du gouvernement sortant. Le Président Hollande ne se représente pas faute de logiciel politique efficient pour restaurer l’autorité de l’État d’égalité des droits en déliquescence universelle et générale.

L’ordre monétaire impérial du dollar prolongé par l’euro libéral a perdu toute prise sur la réalité économique et politique des peuples. L’Union Européenne comme les États-Unis sont partis pour se désintégrer s’ils ne structurent pas leurs monnaies et la régulation du crédit sur les souverainetés distinctes et solidaires des États.

Rationalité monétaire entre subjectivité politique et objectivité économique

Chaque masse monétaire ne peut être gérée que par un et un seul gouvernement pour que les signes du crédit en circulation s’adossent à un et un seul système d’égalisation juridique des droits des personnes physiques par les personnes morales. La réalité économiquement efficiente de l’État de droit implique une compensation interbancaire unique distincte par État et l’impossibilité de se libérer d’une dette autrement que par une écriture numérique vérifiable par une autorité publique.

Les billets de banque ainsi que tous les certificats de dépôt au porteur doivent être démonétisés parce que d’utilisation non traçable donc non vérifiable par l’autorité judiciaire civile publique. Si le pouvoir politique législatif, exécutif et judiciaire retrouve sa responsabilité économique, alors il faut que la monnaie soit l’outil de financement et de contrôle permanent efficace de tous les degrés de la démocratie par les sociétés politiques de citoyens.

La monnaie doit devenir différentiable selon ses finalités. S’il s’agit de déterminer les droits des personnes entre elles-mêmes, alors une unité monétaire égale une personne physique pour chaque texte à évaluer ou à approuver et pour chaque représentant exécutif à élire d’une société. S’il s’agit de comparer les droits des personnes sur les choses, alors une unité monétaire est une unité d’œuvre analytique de la valeur ajoutée. L’unité d’œuvre relative à chaque facteur intermédiaire de production est livré par son propriétaire individuel ou collectif, physique et moral contre une dette en monnaie spécifique convertible par la compensation interbancaire.

Cette logique de la valeur indexée par le prix de la réalité objective dont réponde la personne physique solidaire dans des personnes morales était intuitive avant son interdiction progressive par le virtualisme libéral. La mise en réseau des sociétés, des marchés et des entreprises par la Toile numérique redonne existence, donc réalité mais à l’échelle du monde unifié, aux chaînes de valeur humanisées sous la virtualité apparente des flux financiers. La virtualité financière n’est pas transformable en réalité sans une économie politique de la responsabilité personnelle.

La politique qui réalise ce que les citoyens produisent déjà

L’enjeu actuel de toute politique rétablie au service des peuples est la restauration de la réalité partageable ; donc de la réalité travaillée dans la réalité demandée par les personnes physiques ; donc de la valeur subjectivée dans les biens objectivement offerts et productibles par les personnes morales. La fonction financière des États en démocratie est de garantir les conditions sociales et juridiques d’une appropriation individuelle et collective de tous les biens et services, publics et privés. Les vrais biens demandés sont les biens offerts par les citoyens solidaires dans les sociétés politiques.

L’économie de la démocratie est absolument impossible sans la chambre de compensation multinationale proposée par Keynes en 1944. Cette compensation devient immédiatement opératoire dans les marchés financiers actuels si le nominal objectif réalisable des produits dérivés actuellement négociés « de gré à gré » est déposé et garanti dans des États de droits autonomes et distincts des banques ; et si les États se fédèrent ou s’associent pour immuniser leurs recettes fiscales numérisées et rationalisées de la prédation des oligarchies sans identité ni nationalité.

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