CHINE – De Yan’an à Davos : un chemin sinueux ! par DD & DH

Billet invité.

Sommes-nous vraiment naturellement équipés pour comprendre la Chine et entrer dans ses vues et les buts qu’elle poursuit ? Nous confirmons qu’il semble bien que non : il suffit d’écouter l’énorme majorité des gens des médias qui se font forts en toute circonstance de nous expliquer le monde. L’actualité leur a donné des ailes et, avant que la « Primaire de gauche » ne leur donne du grain bien de chez nous à moudre, le mot « Chine » a dansé sur les ondes ces derniers jours à une fréquence peu habituelle. Le télescopage des deux événements déroutants concomitants que furent  l’investiture de D. Trump et la présence de Xi Jinping à Davos a littéralement fait disjoncter le compteur du bon sens ! On a entendu des phrases ébouriffantes du type : « Vous imaginez Mao à Davos ? C’est ce qui est en train de se produire ! » (Europe 1/ samedi 21/01). Sic !

Combien de fois faudra-t-il répéter que la présence inchangée du mot « communiste » sur la carte d’identité du Parti depuis 1949, si elle peut, éventuellement, affirmer quelque chose de bien réel quant au but poursuivi, n’a qu’une pertinence très relative quant au chemin qui doit y mener ? Non ! Nous n’imaginons pas Mao à Davos ! En revanche nous imaginons fort bien un bonnet d’âne sur la tête d’un certain nombre des journalistes les plus péremptoires !

Nouvelle petite leçon de « Pensée chinoise pour les Nuls » en vue d’un examen de rattrapage (indécrottablement confucéens en la matière, nous croyons à l’infini des capacités humaines sur le chemin du progrès en matière d’éducation !) : en préalable

1) Relire d’abord le très limpide et éclairant compte-rendu de « Mao et la vieille Chine » de Claude Larre offert ici même, dans ce blog, par Paul Jorion.

2) Oublier tous nos mots en –isme qui ne fonctionnent que comme autant de boîtes en fer blanc où nous emprisonnons la réalité et que nous n’arrivons plus à ouvrir pour la libérer parce qu’elles ont rouillé sans que nous nous en apercevions.

3) Se dire, même si c’est contrariant (et c’est contrariant !), que, les « plis », terme que nous empruntons à F. Jullien, où s’est coulée la pensée chinoise s’écartant assez radicalement des nôtres, nous devons accepter sans trop d’ethnocentrisme d’envisager ces « plis » à l’égal des nôtres comme des variantes de la richesse de l’esprit humain.

4) Garder en mémoire l’aphorisme de base des Chinois : « Il n’y a qu’une chose qui ne change pas : c’est le changement ! »

Ce changement continûment à l’œuvre, les Chinois en ont eu conscience dès le début de leur histoire : dépendant étroitement de la terre pour leur subsistance, ces agriculteurs méticuleux ont patiemment observé les créatures de leur environnement. Les ont particulièrement frappés, parce qu’elles n’étaient pas de l’ordre de la simple croissance qu’on pouvait constater sur les végétaux et chez les mammifères, les mutations étonnantes par lesquelles passent des insectes communs comme la mouche, la cigale ou le papillon. Ayant élevé très tôt (dès environ 2500 ans avant notre ère) le bombyx du mûrier pour fabriquer la soie, il leur a fallu maîtriser les étapes de ses métamorphoses et convenir de la richesse des cadeaux (plusieurs centaines de mètres par cocon d’un fil merveilleux par sa résistance et sa brillance) que la nature offrait sponte sua.

C’est à ce genre de considérations que la Chine doit la simplicité originelle et définitive de son système de pensée : la nature est immuable en son fonds (c’est l’échange ciel/terre permanent qui garantit cette stabilité) et elle est spontanément généreuse, mais cette permanence foncière et cette générosité ne sont assurées que parce qu’elles disposent d’un système de régulation interne : les phénomènes d’alternance (jour/nuit, phases de la lune, saisons, soleil/pluie …) qu’on résumera par l’activité du Yin/Yang et des Cinq Agents (wu xing). La divination sur os de moutons et plastrons de tortues, puis la compilation normative de ses résultats sous la forme des 64 hexagrammes du Yi Jing fourniront le mode d’emploi optimal de ces mutations à l’usage des humains. Rien en surplomb de ces échanges ininterrompus : avant le « you » (le « il y a ») que chacun constate, peut-être trouverait-on  un « wu » (un « il n’y a pas ») mais, comme on ne saurait supputer quoi que soit à son sujet, toute parole le concernant serait vaine. Appelons « tao » ce qui fait fonctionner le tout et garantit l’infinie duplication d’un seul et même modèle ainsi que l’efficacité de l’ensemble à tous les niveaux (macro et micro, animé et inanimé, visible et invisible…). Pour que le « tao » donne son plein rendement et que rien ne vienne entraver son cours (origine unique de tous les désordres), les hommes ont toutefois un rôle modeste mais important : ils sont tenus de maintenir l’harmonie dans les domaines qui sont de leur ressort (société, gouvernement, économie, environnement…). Il va de soi que, dans le procès sans début ni fin qui résume ce qu’on peut dire du monde, les transformations ne s’annoncent pas par des roulements de tambour et que les plus importantes sont généralement les plus silencieuses…

Voilà, tout est dit !

Nourris de ce digest de pensée chinoise, revenons à notre propos, c’est à dire à l’histoire de la Chine depuis l’avènement de  la RPC. On voit bien qu’elle a traversé plusieurs périodes et que l’équivalence que certains (journalistes encore) établissent à l’emporte-pièce entre Mao et Xi Jinping est du même ordre (pardon pour le blasphème !) que celle qu’on peut établir entre l’asticot et la drosophile. Il y a bien un continuum à l’œuvre, mais d’importantes mutations n’ont cessé d’intervenir dans le processus. Depuis le début en 1949, l’action entreprise est celle d’une construction qui se mène pas à pas (toujours ces pierres qu’on tâte une à une du bout du pied pour traverser à gué) et qui rencontre un certain nombre d’obstacles : erreurs d’appréciation, chausse-trappes, contradictions, conflits ouverts… Malgré des changements d’itinéraire et des impasses, le but est resté le même et il est fort peu différent de celui que refléta pendant deux millénaires la vision qu’en avaient les mouvements millénaristes : l’instauration de la « Grande Paix » (« tai ping« ) via la Grande Harmonie sous le ciel. Soit en termes plus modernes, l’édification d’une Chine indépendante, forte, non relégable au rang des pays de seconde zone, sûre d’elle dans le concert des nations, dotée d’un modèle social éthique et équitable, d’un niveau de vie élevé et d’une population très éduquée, capable de jouer la même partition (conquête spatiale et technologies de pointe comprises) que le reste du monde et (c’est nous qui l’ajoutons) si possible de la jouer mieux que le reste du monde ! Il est logique et même souhaitable, dans l’optique chinoise, qu’au service de ce but, se maintienne au timon une continuité forte : c’est depuis 1949 le Parti Communiste qui l’assure. Comme les anciennes dynasties, il ne sera désinvesti de son rôle que s’il devient manifeste qu’il s’avère incapable de maintenir son cap ! Ce but invariant dont nous parlons peut, bien sûr, et même doit, s’envisager à partir de chemins d’accès différents selon les périodes : c’est le b.a.ba du principe d’adaptation permanente aux fluctuations d’incessantes mutations. Mao avait prévenu : « L’avenir est radieux, mais la route est sinueuse. »

Prenant en main une Chine exsangue, dévastée, déchirée, où absolument tout est à faire, Mao choisit le socialisme comme levier pour, d’abord, la relever. Les Chinois ignorent Marx, mais une organisation égalitaire et communautaire de la société fait partie de l’ADN des rêves messianiques de toujours ! Les premiers pas vers le but à atteindre seront l’égalité hommes/femmes, le bol de riz pour tous, un vaste programme d’éducation-hygiène-santé jusqu’au fond des campagnes et l’exaltation d’une mobilisation générale en vue d’un futur meilleur et d’une revanche sur les « diables étrangers » qui ont cru pouvoir humilier la Chine en la découpant comme un gâteau. Le choix du socialisme en ces temps de guerre froide range la Chine dans le camp de l’Est et l’Ouest refuse d’entériner son existence. Totalement isolé après la rupture avec l’URSS (1961), Mao pratique la fuite en avant et force le pas : il a oublié comment finit la fable de celui qui avait tiré sur les jeunes pousses de son champ pour récolter plus vite ! Son ambition devient irréaliste et, en lançant le pays tout entier dans des luttes déconnectées du vécu des gens, il le fait sombrer dans la pire des dysharmonies ! Le « rouge » qu’il avait choisi comme couleur emblématique cesse d’être celle du bonheur, comme le veut la tradition chinoise, mais celle du sang injustement et absurdement versé ! C’est pourtant un peu avant la fin de cette phase de folie dévastatrice (fin dont le meurtrier séisme de Tangshan en juillet 1976 devait marquer le définitif tomber de rideau) en 1971 que s’opère le rapprochement sino-américain et que la RPC entre enfin à l’ONU : une nouvelle mutation s’enclenche.

Deng Xiaoping qui prend la suite dès 1978 est bien résolu à attraper cette nouvelle balle au bond ! Il flaire que ce virage géopolitique va redistribuer les cartes et que la Chine peut y avoir des atouts. Sans vouloir perdre de temps à revenir sur un passé proche encore trop brûlant, il va en répudier sans bruit les emblèmes : le « rouge » qui a trop fait souffrir sera plus ou moins mis sous le boisseau et la lutte de classes priée de mettre une sourdine. Du reste, on le sait, Deng n’a que faire des couleurs et tous les chats ont son agrément dès qu’ils chassent les souris ! Cela fait longtemps qu’il ronge son frein et rêve d’un rattrapage de l’Occident aux effets bien concrets. Ses nombreuses mises à l’écart lui ont donné, outre une parfaite maîtrise du bridge, le temps de réfléchir : la Chine est certes championne du monde en matière de slogans rouge vif, mais son dénuement et sa pauvreté sont extrêmes. Trente ans de socialisme n’ont pas suffi à accoucher de « l’Homme nouveau » capable d’encaisser en toute sérénité la découverte brutale du niveau de vie des « diables étrangers ». Il faut « se jeter dans la mer » (« xia hai« ) ! En lançant la Chine dans la course à l’enrichissement, en osant les privatisations et en appelant le reste du monde à délocaliser ses productions chez elle, Deng a sans doute déjà en point de mire la place actuelle qui est la sienne. Dans le jeu de l’adaptation continue aux circonstances, l’idéologie doit se faire oublier : ce n’est pas sa saison ! Le décollage économique de la Chine est une urgence et il faut en suivre sans états d’âme toutes les pistes. Il sait qu’un peu ou beaucoup de capitalisme entrera par les fenêtres qu’il ambitionne d’ouvrir toutes grandes : ce sera comme des mouches, elles pondront, cela donnera des asticots certes indésirables, mais on veillera en temps utile à se procurer du DDT… Cette « période Deng » a pourtant failli s’écrouler « accidentellement », c’est à dire avant terme avec les « événements de Tian An Men » en juin 1989. Chacun a en mémoire la répression féroce qui y a mis fin, mais il semble que l’on se soit assez peu étonné d’un fait pourtant surprenant : l’usage des tanks n’a nullement entaché le prestige de Deng ni terni son aura personnelle de « Petit Timonier » aux yeux de l’immense majorité des Chinois. Une explication de type chinois est sans doute envisageable : les étudiants revendicatifs de Tian An Men étaient à leur tour dans la position de l’impatient qui tire sur les jeunes pousses et la saison de la démocratie n’était pas advenue. Nulle part sans doute, le mot « intempestif » n’est aussi chargé de sens (et de réprobation tacite) qu’en Chine ! Si Deng a pu effectuer dans le sud du pays une tournée unanimement triomphale en 1992, c’est que chacun ressentait que le courant ascendant, qui l’avait porté à propulser la montée en puissance de la Chine et son boom économique, n’avait pas épuisé ses potentialités  et continuait à  faire bénéficier tout le monde de sa propension.

La période suivante, qu’on peut estimer s’étendre de la mort de Deng Xiaoping en 1997 à l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013, prend petit à petit un goût de fin de règne. Toutes les dynasties ou presque ont naufragé dans le type d’excès et de goinfrerie des puissants qu’on voit alors se mettre progressivement en place. Le Parti prête le flanc à des accusations de malversation, de gabegie et de népotisme de plus en plus fondées. Les « asticots » du capitalisme (qui prend désormais ses aises en Chine) deviennent résistants au DDT  et les « mouches » commencent à obscurcir le ciel ! On voit même, à la faveur d’une corruption qui fait tache d’huile, des « tigres » se tailler des fiefs à la mesure de leur ambition. Le règne de l’argent infecte l’environnement : les rivières deviennent des cloaques, l’air se fait irrespirable, la fraude contamine la nourriture du quotidien… Le peuple manifeste son mécontentement avec une virulence accrue : les « incidents de masse » sporadiques se multiplient, on y voit parfois les spoliés se faire justice eux-mêmes. Des voix d’intellectuels s’élèvent qui trouvent immédiatement un relais en Occident : cela ira jusqu’à un Prix Nobel de la Paix qui bafoue directement la « face » de la Chine ! Lors du dramatique tremblement de terre du Sichuan en 2008, trois mois avant les JO de Pékin, qui n’a pas songé à un signe du désaveu du Ciel retirant son mandat ?

Quelle a été la « faute » des successeurs de Deng ? Sans doute de n’avoir pas correctement évalué le « moment » qu’il leur revenait de prendre en charge. Ils ont pensé pouvoir continuer à surfer sur la lancée d’une vague qui avait porté si haut Deng Xiaoping et couronné sa réussite. Beaucoup qui y avaient intérêt les y ont poussés. Mais dure leçon : si le tao enfle et creuse les vagues, il les fait aussi invariablement retomber puis refluer jusqu’au creusement suivant !

Avec Xi Jinping depuis 2013, il semble se confirmer qu’une réorientation générale est à l’ordre du jour. « Tigres et mouches » ont dû compter leurs abattis. Pas plus que la Révolution, l’éradication de la corruption n’est « un dîner de gala » ! Les sentences sont tombées dru ! Mao avait fait la preuve dans un contexte hostile que le socialisme pouvait accoucher en une dizaine d’années d’une Chine debout et digne pouvant « compter sur ses propres forces« . Xi reprend ce flambeau pour un aggiornamento du concept de socialisme sur les bases nouvelles d’une Chine puissante, économiquement  et scientifiquement évoluée et reconnue par le reste du monde. L’aventure est inédite, ses difficultés aussi. Cette Chine dont l’ascension semble irrésistible s’est fait des ennemis et, depuis l’élection de D. Trump, on entend affûter les couteaux dans les cuisines de la Maison Blanche ! Mais tous les Chinois le savent et gardent leur sang froid : quand le but est proche, le chemin se fait plus escarpé et il peut être semé de peaux de bananes… Lançant en quelque sorte sa propre version du « Yes, we can ! », Xi se voit sans doute comme celui qui a en charge de « civiliser » autant qu’il est possible l’accession au premier rang mondial d’une nation à la très longue histoire et au passé prestigieux qui veut être pleinement « de son temps ». Cet objectif civilisateur implique notamment de garantir l’avenir en prenant à bras le corps les problèmes climatiques !

Il se pourrait bien que les fantômes de Mao et de Deng aient été présents à Davos : ils ont, avec un certain nombre d’aléas, balisé le chemin qui y a mené Xi Jinping. Voilà ce qu’on aurait pu entendre sur nos ondes si on y était un peu plus comptable du réel ! Par une dérive qui ne fait que s’accentuer de jour en jour, nos journalistes ne semblent plus guère réceptifs qu’aux proclamations véhémentes, qu’aux coups de menton et qu’aux effets d’annonce dont ils pourront au fil des heures extraire tout le suc pour faire le plus de « buzz » possible ! Alors, côté « buzz », reconnaissons-le, la Chine ne les gâte pas ! Les événements leur passent sous le nez et ils tombent de l’armoire quand survient soudain quelque chose que, forcément, ils n’attendaient pas : au pays des « transformations silencieuses » tout leur appareillage tombe en panne et leurs paresseuses habitudes les envoient dans le mur ! Le hic, c’est qu’ils nous y envoient tous avec eux et que la Chine, dont il faut s’attendre volens nolens à ce qu’elle joue un rôle accru dans nos vies dans les années qui viennent, est chez nous, au mieux, une totale inconnue et, au pire, un tissu d’interprétations partisanes à côté de la plaque et d’idées reçues à dormir debout ! Retroussons nos manches, c’est ce que, tant bien que mal, nous essayons de faire !

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