LE TEMPS QU’IL FAIT LE 22 JUIN 2017 – Retranscription

Retranscription de Le temps qu’il fait le 22 juin 2017. Merci à Cyril Touboulic !

Bonjour, nous sommes le 22 juin 2017, c’est un jeudi. Quand je parle un jeudi, vous le savez, c’est parce que le vendredi je fais autre chose. Demain, toute la journée – pratiquement –, je serai dans le train qui me mènera de Vannes à Chambéry, où à 19 heures vous pouvez assister à un événement TEDx. Il y aura, si j’ai bon souvenir, huit ou dix personnes [huit personnes : Louis Derungs, Thaïs Compoint, Fred Dewilde, Paul Jorion, Marion Ducasse, Marc Lachièze-Rey, Angélique Guilland, Philippe Perrin] qui feront une présentation et vous pourrez participer à ça. Vous connaissez la formule : c’est une formule un peu théâtralisée mais c’est pas mal, c’est bien mis en scène et ça permet d’atteindre un public que, avec mes petites vidéos par exemple, eh bien, je n’atteins en général pas. Alors, si vous êtes par là, par Chambéry, si vous êtes en Savoie, venez demain soir nous écouter.

Aujourd’hui, je voudrais vous parler d’autre chose. Il y a quelques jours, vous avez vu ça, Abel Musard m’a envoyé un petit billet… qui m’avait alerté sur la Turquie il y a quelques mois, vous avez dû voir ça, avec de très bonnes analyses d’ailleurs de ce qui s’est passé en Turquie. Les analyses d’Abel Musard, ce sont quelques rares analyses qui ont été confirmées par les faits, voilà. Il m’envoie donc ce petit billet d’humeur en me disant qu’une guerre mondiale est en train de se dessiner, qu’elle a déjà démarré d’ailleurs, et que les circonstances autour de nous, l’environnement, le climat, l’atmosphère, c’est celui qu’on connaît déjà – on a déjà vu ça des millions de fois, malheureusement – : c’est celui d’une avant-guerre.

Alors, une avant-guerre pour nous, mais la guerre a déjà démarré par ailleurs. Mais ça monte en puissance. Les menaces augmentent de chaque côté. C’était dimanche dernier, les Iraniens ont fait un tir de très grande précision sur des bases de l’ISIS (Islamic State of Iraq and Sham) du Califat. Ça a impressionné tout le monde. Ils ont d’ailleurs dans leur déclaration qui a suivi, ils ont dit, voilà, une chose qui est claire en tout cas, c’est que nous, ici, au Moyen-Orient – je ne sais pas si ils disent comme ça –, dans cette région-ci, c’est nous la plus grande puissance militaire. Ils n’ont pas souligné le fait que les missiles de croisière qu’ils ont utilisés permettraient, effectivement, d’annihiler en quelques minutes la quasi totalité des troupes, des 14,000 soldats américains au sol dans la région.

Alors, deux camps qui sont bien dessinés. Nous faisons partie de l’un, par passivité.

Je lisais l’autre jour, il y a quelqu’un qui s’en prenait – quelqu’un de connu, hein, je ne sais plus… si je me souvenais du nom, je vous le dirais –, de connu, qui a dit : « Mais on nous parle toujours de chiisme, de sunnisme, et tout ça… Mais non ! Mais tout le monde sait bien que c’est des questions de pétrole, c’est des questions de gaz, etc. » Et alors, si vous vous souvenez d’un papier, que j’ai remis d’ailleurs en ligne, que j’avais fait il y a un an, j’avais expliqué à ce monsieur que, voilà, que les raisonnements à l’emporte-pièce, ce n’est pas toujours ce que l’on fait de meilleur.

Alors, la question ce n’est pas d’essayer de choisir dans les explications de ce qu’il se passe, de dire : « Oui, il y a du pétrole et si on parle de pétrole, on parle de rien d’autre » ou « On parle de sunnisme et de chiisme, et on ne parle de rien d’autre. » Non, non ! Déjà dans mon papier (relisez-le), j’avais bien expliqué comment ça marche à ce monsieur, qui est un beaucoup plus grand spécialiste de la question que moi mais ça ne fait rien, je lui avais dit – c’est ma formation d’anthropologue et puis les excellents cours que j’ai reçus sur l’Islam de M. Armand Abel (1903-1973), très très grand islamologue à une époque. J’écoutais ça avec attention et, heureusement, j’en ai retenu quelque chose – : « Non, c’est sérieux ! C’est une guerre de religion. » Nous, on a oublié à quel point c’était sérieux chez nous. On a oublié les tortures, les massacres, et tout ça. Mais nous avons connu ça aussi chez nous entre protestants et catholiques. Et là, le combat fait toujours rage dans ces pays-là, c’est vrai, c’est une explication possible pour tout ce qu’il se passe.

Alors, là-dessus, il faut rajouter le fait que nous on s’en fiche des sunnites et chiites en tant que tels. On ne sait même pas sur quoi ils se disputent exactement. Nous, effectivement, c’est le pétrole et le gaz qui nous intéressent, mais ça ne veut pas dire que c’est ça l’explication de tout de ce qu’il se passe. Non, non ! il y a les deux : il y a leur truc à eux, qui est un truc de religion, et puis la raison pour laquelle, nous, on choisit, on prend le parti des sunnites un jour et puis l’année suivante c’est plutôt des chiites, et puis on change encore d’avis, etc., en fonction du pétrole, en fonction de l’énergie, en fonction du gaz, etc. Mais il ne faut pas simplifier les choses comme ça… surtout que c’est sérieux : les Américains ont abattu un avion syrien, les Russes ont répondu en disant : « Tout avion américain qui passera par-là maintenant subira le même sort », etc. Il y a une escalade. Une escalade absolument sérieuse.

D’une certaine manière, quand nous c’est la Saint-Barthélemy, bon, c’est des cordes, c’est des couteaux, c’est des sabres, et que sais-je encore… là, ici, maintenant, ce sont des missiles de croisière, ce sont des armements thermonucléaires, ce sont des armements chimiques, peut-être même bactériologiques (on n’a pas encore vu ça mais sûrement c’est prêt), et ainsi de suite. Et nous ne sommes pas des passants innocents qui regardons ça de loin. Non, nous soutenons un côté. Regardez quand M. Trump a pété les plombs l’autre jour en prenant parti violemment pour l’Arabie Saoudite en lançant des provocations gratuites vis-à-vis de l’Iran, nous n’avons rien dit. Nous sommes derrière. Chaque fois qu’il y a un truc sur l’OTAN, en disant : « L’OTAN, c’est terminé », nous disons : « Oh oh hé ! Attendez une seconde, on n’est pas prêts », nous sommes dans ce camp-là. Si il y a une guerre généralisée, elle aura lieu et lisez vos journaux : la guerre, elle a déjà commencé chez nous. Elle a commencé dans des gares, elle a commencé à la terrasse de cafés, elle a commencé au Bataclan. La guerre a commencé chez nous aussi. On ne peut pas dire que se soit une affaire qui se déroule uniquement ailleurs et, eh bien, j’espère qu’il n’y aura pas d’escalade de côté-là chez nous, mais la guerre a commencé : elle a commencé à Nice et compagnie, à Berlin, à Londres, à Manchester. La guerre est dans nos villes. Elle est partout. Voilà, elle est déjà là !

Alors, vous vous souvenez peut-être, c’était en 2007, quand j’ai sorti mon bouquin Vers la crise capitalisme américain ?, il y a des gens qui se sont amusés à me caricaturer sous la forme du savant fou, Philippulus, dans l’Étoile mystérieuse (Les Aventures de Tintin), disant : « La fin est proche ! », etc. etc. Je n’ai pas le souvenir qu’ils rigolaient tant en 2008, l’année suivante, parce que j’avais dit une chose qui s’est passée. Je publie un livre – ce n’est pas moi qui ai choisi le titre mais le titre est excellent –, qui s’appelle Se débarrasser du capitalisme est une question de survie (2017), écoutez bien tout ces mots, c’est vrai : se débarrasser du capitalisme est maintenant une question de survie. Dans une logique de profit, on ne sauvera pas la planète pour nous : la planète survivra mais une planète viable pour nous, ça n’aura pas lieu.


Alors, quand Musard me réveille et me dit : « Nous sommes à la veille d’un cataclysme », il a raison. Il n’y a pas de raison que je ne le dise pas non plus.

En 2008, quand la crise a éclaté, bon, je faisais mes petits papiers ici (sur le blog) – moi, j’étais aux États-Unis à ce moment-là, j’étais en Californie, travaillant chez Countrywide où tout ça était en train d’être goupillé –, et je voyais bien, il n’y avait personne au bout du fil en France ou en Belgique. Tout le monde était à la plage [rires] et quand le truc a explosé, le 15 septembre, les gens ont dit : « Hein, quoi ? D’où est-ce que ça sort ?! », etc. Et ça c’est parce qu’ils étaient à la plage, sinon ils l’auraient su parce que quand ça a éclaté, le 15 septembre, eh bien, c’était vraiment pas un truc inattendu, hein… ce n’était pas un éclair dans un ciel bleu !

Alors, vous avez vu, les gens vont de plus en plus souvent à la plage. Là, je parle d’un autre livre : Le dernier qui s’en va éteint la lumière (2016). Vous avez vu la canicule en juin ? C’est chaud, hein ? Oui, ce n’est pas agréable, ce n’est pas terrible. Alors, on en a eu une en juin et est-ce que ça serait vraiment impossible que l’on aurait une en juillet ? Non, ça pourrait se produire aussi, hein. Et puis au mois d’août, bah… des canicules au mois d’août, hein, on a déjà vu ça. Et en septembre ? Bah, en septembre, une canicule, ce n’est pas impossible.

Alors, quand on sera à la quatrième canicule : celle de septembre, je vous assure que nous aussi on sera très énervés, ce qui n’est pas une bonne chose. On aura vu la guerre devenir de plus en plus massive au mois de juillet et d’août, et puis nous on en sera à notre quatrième canicule et on se posera la question si le dernier ne doit pas éteindre la lumière.

Alors, je ne regrette pas de vous dire ce que je vous dis là. La lucidité est une denrée rare : regardez vos journaux, regardez tout ce avec quoi on nous distrait pour des raisons diverses. On nous prend pour des gosses, on ne nous dit pas la vérité, on ne nous dit pas ce qui est en train de se passer. Si nous ne nous réveillons pas, notre espèce est cuite. Je regardais un article qu’on a eu la gentillesse de m’envoyer tout à l’heure : il y a des gens autour de moi qui disent : « Oui, l’intelligence artificielle, ça n’aura jamais lieu », « Le remplacement par le robot, ça n’aura jamais lieu. » Il y a une enquête, bien faite – une enquête faite par des scientifiques, diffusée par Cornell University, c’est plein de graphes et de statistiques, de très bonnes analyses –, et, d’un côté, nous sommes en train de rendre le monde absolument invivable pour nous et, d’autre part, la technologie va très très vite et malheureusement encore, c’est souvent le militaire qui est à la pointe de la réflexion et des réalisations de ce point de vue-là.

Alors, eh bien, ça ne me dérange pas d’être le savant Philippulus dans la mesure où je ne dis pas que des conneries et qu’il faut alerter les gens.

Voilà ! Passez quand même une bonne semaine.

À bientôt.

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