Marx aujourd’hui (III) L’innovation, par Dominique Temple

Billet invité.

L’innovation

L’importance de l’innovation apparaît quand on compare l’efficience respective de deux entreprises qui font intervenir des techniques différentes. Chaque entreprise requiert les meilleures techniques pour améliorer la productivité de son capital afin de l’emporter sur ses rivales. Mais, toutes s’alignant très vite en adoptant les mêmes innovations, s’ensuit la baisse tendancielle du taux de profit. Cette baisse est compensée par l’augmentation de la production que permet aussi l’innovation : d’un côté celle-ci réduit le temps de travail nécessaire à la production de la marchandise, mais de l’autre côté elle permet d’améliorer les communications, d’amplifier le marché, d’agrandir l’entreprise et d’augmenter le nombre d’ouvriers, de sorte que ne compte finalement que l’exploitation du travail salarié pour faire la différence entre les entreprises. Pour le capitalisme du XIXe siècle, le changement produit par une innovation demeure “extérieur” au procès de production de plus-value[1]. Entendue comme découverte, comme valeur d’usage (l’électricité ou la machine à vapeur par exemple), l’innovation est à cette époque considérée comme gratuite. On estime que les inventions sont des forces productives analogues à celles de la nature (la fertilité de la terre, la fécondité des animaux, etc.,). Si une invention améliore la compétence d’une machine, elle contribue donc à la production de la valeur parce qu’elle modifie le capital, et non parce qu’elle serait produite par le travail salarié[2].

Marx n’étudie, précise-t-il, que la différence fonctionnelle entre un capital constant donné et un capital variable donné. D’où cette formule « La valeur de la force moyenne de travail et le degré moyen de son exploitation étant supposés égaux dans différentes industries, les masses de plus-value produites sont en raison directe de la grandeur des parties variables des capitaux employés, c’est-à-dire en raison directe de leurs parties converties en force de travail »[3]. Il est évident que si l’on fait abstraction des innovations qui modifient la valeur du capital constant en les considérant comme des facteurs externes au travail, on ne peut définir la valeur d’échange que par la quantité de travail socialement nécessaire, et le travail complexe que comme une addition de travail simple[4].

Mais à qui appartient la somme d’innovations que le capitalisme emprunte à la société ? La question opposa Proudhon et Marx, le premier estimant que la société non-capitaliste est propriétaire de ces moyens de production et demeure une puissance collective qui peut retourner la situation à son avantage, d’où l’espérance d’une économie socialiste rivale de l’économie capitaliste. Marx répond que toutes les forces productives sont maîtrisées a priori par le capital grâce à la privatisation de la propriété. Il n’existe donc pas de forces productives libres qui puissent se constituer en économie alternative. Mais alors comment la conscience révolutionnaire peut-elle naître d’une pareille aliénation de tout travail ? Rien n’indique comment le prolétariat pourrait se ré-approprier la vie, la puissance du sujet se créant lui-même. Cette opportunité où se révélerait le sens de l’humanité commune (voir plus loin la définition du travail humain) est reportée après l’élimination du capitalisme. Mais pour l’instant, il n’y a pas d’issue pour le prolétariat hors la conscience révolutionnaire du parti communiste.

La puissance d’innovation

Par la qualité du travail, il faut entendre la consommation vraie que Marx appelle parfois loisir ou production consommatrice, c’est-à-dire le travail par lequel l’homme se construit comme être vivant et pensant, comme savant ou artiste qui actualise la puissance d’innovation, la capacité d’inventer de nouvelles valeurs d’usage ou de nouveaux procédés de production, la libre initiative de la production[5].

Marx, on l’a dit, n’exclut pas la puissance d’innovation de la production de la valeur, mais il constate que dans la production capitaliste elle est intégrée dans le capital constant, tout entière appropriée par le capitalisme, de sorte que seule la valeur d’échange est comptée comme valeur.

« La transformation de l’outil de travail en machine n’est pas fortuite, elle est la métamorphose historique des moyens de travail traditionnels adaptées aux besoins du capital. L’accumulation du savoir, des maîtrises, des forces productives générales du génie social est, elle aussi, absorbée dans le capital, posé face au travail ; elle apparaît donc comme la qualité du capital, ou plus exactement du capital fixe, pour autant qu’il entre dans la production comme instrument de travail proprement dit »[6].

Qu’est-ce qui empêche de prendre en compte la puissance d’innovation de l’ouvrier comme facteur de production de la valeur proprement dite ? Serait-ce qu’elle est a priori exclue dans le contrat salarial parce que le capitaliste ne donne comme finalité à l’entreprise que la production de valeur d’échange en vue de la croissance exclusive du capital ? Ou bien l’entrepreneur se réserverait-il cette puissance d’innovation comme sa propre contribution à l’entreprise ? La réponse de Marx serait plutôt que la valeur créée par le travail vivant n’est pas l’objectif de la production capitaliste, que celui-ci est seulement la valeur d’échange, la réduction du travail vivant au travail mort, et l’accumulation du capital constant.

(à suivre…)

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[1]  « Comme la valeur des matières premières, la valeur des instruments de travail déjà employés dans la production, machines, constructions etc., peut changer, et par cela même, la portion de valeur qu’ils transmettent au produit. Si par exemple, à la suite d’une invention nouvelle, telle machine peut être reproduite avec une moindre dépense de travail, la machine ancienne de même espèce perd plus ou moins de sa valeur et en donne, par conséquent, proportionnellement moins au produit. Mais dans ce cas, comme dans le précédent, le changement de valeur prend naissance en dehors du procès de production où la machine fonctionne comme instrument. Dans ce procès, elle ne transfère jamais plus de valeur qu’elle en possède elle-même. De même qu’un changement dans le procès de travail, malgré la réaction qu’il opère sur eux, ne modifie en rien leur caractère de capital constant, de même un changement survenu dans la proportion entre le capital constant et le capital variable, n’affecte en rien leur différence fonctionnelle ». Marx, Le Capital, troisième section, chapitre VIII Capital constant capital variable, op. cit., p. 763-764.

[2]  Capital constant : “la partie du capital qui se transforme en moyens de production, c’est-à-dire en matières premières, matières auxiliaires et instruments de travail”.

Capital variable : “la partie du capital transformée en force de travail”. Cf. Marx, Le Capital, troisième section chapitre VIII Capital constant capital variable, op. cit., p. 762.

[3]  Karl Marx, Le Capital, livre premier, troisième section, chapitre XI Le taux et la masse de la plus-value. op. cit., p. 842.

[4]  On doit alors interpréter le travail complexe comme une addition de travaux élémentaires. La plus-value d’un travail complexe se compte à partir de plus-values particulières. « Le travail complexe (skilled labour, travail qualifié) n’est qu’une puissance du travail simple, ou plutôt n’est que le travail simple multiplié, de sorte qu’une quantité donnée de travail complexe correspond à une quantité plus grande de travail simple. » Marx, Le capital, première section, II La marchandise, I, op. cit., p. 572.

[5]  Sur cette question, on pourra consulter sur Internet les observations d’Alain Bihr: « Les formes concrètes du travail abstrait » (2010).

[6]  Marx, Principes d’une critique de l’économie politique [Grundrisse], Œuvres II, op. cit., p. 299.

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