Mark O’Connell, To Be a Machine (IV) Les transhumanistes maîtrisent-ils les questions qu’ils soulèvent ?

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Certaines problématiques du transhumanisme apparaissent au profane comme des tempêtes dans un verre d’eau fondées sur un malentendu grossier, ou comme les conséquences en cascade d’un mauvais jeu de mots, ou encore comme des transpositions idiotes d’un domaine dans un autre n’ayant de sens apparemment que pour les spécialistes d’une sous-discipline très particulière en raison du folklore, des préjugés, qui lui sont propres.

Est-il justifié par exemple d’interpréter sans plus de précautions, la « chair » des êtres humains comme étant l’équivalent d’une « quincaillerie » (traduction en français du mot anglais « hardware »), et l’« esprit » comme étant un « logiciel » (traduction française du « software » anglophone) tournant sur cette quincaillerie, personne n’ayant jamais apporté la preuve qu’un logiciel dispose d’une conscience, propriété constituant, je le rappelle, un caractère essentiel et distinctif de l’« esprit » au sens que nous attribuons habituellement à ce mot ?

Ainsi pour cette vitesse de libération de la longévité, calquée par les transhumanistes sur la vitesse de libération de l’attraction terrestre, qui les autorise selon eux à considérer que lorsque l’augmentation de l’espérance de vie du fait des progrès de la médecine dépassera douze mois par an nous serons tous automatiquement immortels.

Il est dommage que des personnes ayant une formation solide en informatique, et dont on peut supposer du coup que les mathématiques appliquées leur sont familières, ne comprennent pas que si l’espérance de vie à la naissance passe d’une année à la suivante de 84 ans à 84 ans et trois mois, cela ne signifie pas pour autant, pour une multitude de raisons, que toutes les personnes ayant aujourd’hui 83 ans verront nécessairement leur vie augmentée de trois mois ou que, si elle l’est, la mauvaise qualité éventuelle de ces trois mois de fin de vie, rend le progrès en question d’importance marginale, voire même insignifiant.

Une extension de trois mois de l’espérance de vie à la naissance reflète les progrès faits en matière de prévention, de diagnostic, de pharmacologie, de chirurgie, de prothèses, couvrant l’ensemble des affections pouvant toucher un être humain tout au cours de sa vie. La personne ayant 83 ans ne mourra probablement pas d’une maladie infantile et ne bénéficiera pas des progrès qui auront pu être faits dans leur prévention ou leur traitement, ce seront seulement les progrès en matière de vieillissement en général et d’affections liées à l’âge, comme les cancers ou les maladies cardio-vasculaires, qui auront un impact sur la prolongation de leur vie. Les progrès faits en matière de traitement d’un cancer spécifique, susceptibles de prolonger de vingt ans la vie d’un jeune patient, n’allongeront pas de la même durée l’espérance de vie d’un patient de 85 ans. Certains traitements permettant de prolonger la vie ne tentent pas même de renverser une évolution mais seulement de la stopper, du coup, faire passer l’espérance de vie de 90 ans à 110 ans ne constitue pas nécessairement un pas fait vers l’immortalité.

Une interruption du processus global de vieillissement, et mieux encore, une véritable réjuvénation, nous permettrait de ne plus « mourir de vieillesse », mais tant qu’un tel progrès décisif n’aura pas eu lieu, aucun calcul d’apothicaire sur la vitesse de libération de la longévité n’assurera notre immortalité – en imaginant que nous puissions même vivre dans une bulle qui nous préservera éternellement des accidents qui équivaudraient pour nous à un sinistre total mettant fin à notre conscience de nous-même une fois pour toutes.

Comme aucune expérimentation aujourd’hui n’a encore pu prouver que la réjuvénation soit possible sur l’humain (malgré des observations encourageantes sur les souris), l’affirmation d’Aubrey de Grey, figure de proue du mouvement transhumaniste, selon qui « L’un d’entre vous vivra probablement mille ans ! », ne dispose encore de rien dans la réalité pour la soutenir.

Nous verrons que des confusions du même ordre entachent les propos des transhumanistes relatifs à la « singularité informatique ».

(à suivre… )

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8 réflexions sur « Mark O’Connell, To Be a Machine (IV) Les transhumanistes maîtrisent-ils les questions qu’ils soulèvent ? »

  1. Eh oui, Louis 14 a vécu 77 ans, à une époque où l’espérance de vie était inférieure à 30 ans… ce n’est pas pour autant qu’il a eu une deuxième jeunesse !

  2. Maitriser la question n’est-ce pas déjà connaitre la réponse, ce qui rendrait vain le soulèvement en question? Qu’est-ce vraiment « maitriser la question », a t-on une chance d’y parvenir sans dire d’énormes conneries?

  3. Sur le deuxième paragraphe, j’avais un doute sur le sens habituel de l’esprit , voilà la définition du dictionnaire:
    esprit , nom masculin
    Sens 1 Être incorporel ou imaginaire.
    Traduction anglais : ghost, spirit
    Sens 2 Facultés intellectuelles.
    Exemple : Avoir de l’esprit.
    Sens 3 Humour, ironie.
    Exemple : Faire de l’esprit.
    Traduction anglais : wit
    Sens 4 Manière de penser, façon de concevoir.
    Exemple : Avoir un esprit cartésien.
    Traduction anglais : mind, spirit

    Quel serait le sens habituel de ce mot dans ce paragraphe? Peut-on le lire en changeant les mots conscient/inconscient par corps/imagination comme vous le proposez dans Le mystère de la chambre chinoise?

    Cordialement,

  4. Dernière remarque, la définition du transhumanisme par Max More est celle-ci : « Un ensemble de philosophies de la vie (telles que les perspectives extropiennes) qui visent la continuation et l’accélération de l’évolution de la vie intelligente au-delà de sa forme humaine et de ses limitations humaines présentes par les moyens qu’offrent la science et la technologie guidées par des principes et des valeurs promouvant la vie ». »

    Peut-on connaitre sa définition de l’humanisme et de voir pourquoi il parle d’accélération (le mot-clé-valise) alors qu’il s’agirait de faire disparaitre le temps et puis la vie?
    Je définirais sans trop bien connaitre le sujet (qui n’existe aujourd’hui réellement que dans l’imagination, il y a des transhumanistes et non des transhumains, et c’est là la marche de l’histoire naturelle depuis que le monde est monde: le préfixe « trans » et son acceptation dans l’usage courant marquerait en lui-même l’accélération présente de l’évolution, nous y serions rentrés dès lors que le mot a existé, bien que cela existerait en fait depuis toujours ou dans le futur… la ruse de la raison, les transhumanistes seraient-ils hégéliens sans l’être?), le transhumanisme comme tout ce qui est extérieur à la réalité humaine et que l’homme intègre et incorpore en se mettant au centre de l’univers en s’ouvrant à toutes les possibilités et où la probabilité de survivre dans le néant certain est perçue comme quasi-certaine.
    Et vous, comment définiriez-vous le transhumanisme?

  5. Le transhumanisme c’est améliorer physiquement les capacités de l’humain par des modifications technologique de celui-ci. Ca ne se limite pas à la durée de vie. Il y a déjà quelques transhumains aujourd’hui (puces. membres bioniques. nano techno injecté) mais ca reste très limité. Reste a redefinit où commence le transhumanisme.

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