LE TEMPS QU’IL FAIT LE 21 JUILLET 2017 – Retranscription

Retranscription de Le temps qu’il fait le 21 juillet 2017. Merci à Pascale Duclaud !

Bonjour, nous sommes le vendredi 21 juillet 2017, et je vais vous parler du temps qu’il fait.

Hum, je vais vous présenter un dilemme, un dilemme qui est le mien… Et contrairement à mon habitude, cette petite vidéo du vendredi, je vais tout de suite l’ouvrir aux commentaires parce que j’aimerais bien que vous m’aidiez à avancer devant mon… sur cette question de mon dilemme intellectuel.

Alors voilà, je commence par ce que j’ai fait hier parce que ça a un rapport : hier, je devais écrire ma chronique pour le magazine belge Trends-Tendances et j’y ai rassemblé mes conclusions sur les lectures que j’ai faites les jours derniers, sur le luddisme, sur ce mouvement qui a eu lieu essentiellement en 1811 et 1812 en Angleterre. Je ne vous montre pas le papier que j’ai écrit parce que, eh bien, ça fait partie de mon contrat avec la firme que je ne le montre pas avant qu’il ait paru. Si eux le mettent en ligne, après, bon, je vous le signale, mais voilà !

Mais je peux déjà vous parler de ce que j’ai vu ! Et ce que j’ai vu dans mes lectures, c’est essentiellement que les Luddites sont allés casser les machines dans le textile, les machines qui ont remplacé des êtres humains : les tisserands et des tisserandes considéraient à l’époque qu’une machine pouvait remplacer facilement quatre personnes. Et en plus, introduire des machines, ça faisait baisser les salaires de ceux qui continuaient à travailler.

Ça vous rappelle des choses ? Oui, ça vous rappelle sûrement des choses ! Euh (rireS), ça vous rappelle sûrement ce chiffre que vous avez peut-être vu et que je cite d’ailleurs dans mon papier, qui est un chiffre calculé par des chercheurs américains à partir des données du Bureau du travail aux Etats-Unis [D. Acemoglu & P. Restrepo, « Robots and jobs : evidence from US labor markets », mars 2017], et qui montre que l’introduction d’1 robot par 1000 personnes fait baisser l’emploi de… je ne sais plus ce que c’est… c’est une fraction de pourcent [de 0,18 à 0,34 %], mais il y a une chose plus intéressante, plus importante encore : « l’introduction d’1 robot par 1000 personnes fait baisser les salaires de tout le monde d’un quart ou d’un demi-pourcent » [de 0,25 à 0,5 %.].

Voilà ! Alors il faut tenir compte de ça. Et alors, les malheureux Luddites… malheureux Luddites !… ils sont tombés dans un piège. C’est-à-dire qu’on s’est retrouvé dans une situation où un certain nombre d’industriels leur ont dit, à ceux qui revendiquaient qu’on leur maintienne au moins leurs salaires parce qu’ils avaient baissé d’au moins 30% entre 1811 et 1812 (oui bon, il y avait une guerre extérieure, un blocus napoléonien ; il y avait une guerre avec les États-Unis et ainsi de suite. Mais enfin, le fait est qu’on les remplaçait par des machines et les salaires baissaient de 30%.

Charlotte Brontë a parlé de ça dans son roman qui s’appelle Shirley et « Shirley », vous le savez sans doute, c’est un prénom féminin maintenant. Et dans le livre, Shirley c’est le nom d’une vallée. C’est le nom d’une vallée dans – si j’ai bon souvenir – dans le Nottinghamshire [P.J. : non, c’est dans le West Yorkshire], la région où commence la… où débute la rébellion luddite. Et Shirley, à la suite de la publication de ce livre qui est un livre qui a eu beaucoup de succès, c’est devenu un prénom de fille, ce que ce n’était pas du tout, au point que… eh bien vous le savez sans doute, c’est un prénom extrêmement commun dans le monde anglo-saxon).

Alors ce qu’il s’est passé : bon, c’est qu’un certain nombre d’industriels ont dit aux gens qui protestaient : « Eh bien oui… vous voyez, nous on est de bonne volonté ! On le ferait volontiers mais il y a certains de nos petits camarades, de nos petits confrères, qui ne sont pas prêts à suivre alors il faudra quand même un peu les… eh bien, nous on ne peut pas monter les salaires si on ne fait pas tous ensemble ! Donc il faudrait quand même convaincre les autres ». Et voilà !

Et donc c’est ce que les Luddites sont allés faire : ils ont utilisé les moyens que les pauvres ont pour convaincre les autres, c’est-à-dire, euh… ce que Hobsbawm – ce n’est pas moi qui ai trouvé ça, c’est dans un des articles que j’ai lus, celui de François Crouzet [François Crouzet, « Le luddisme. Essai de mise au point », in Travail et emploi, 2001] qui emploie l’expression d’Eric Hobsbawm : « la négociation collective par l’émeute ».

Voilà ! Et parfois on en est, euh, on en est réduit à ça. Je ne dis pas que c’est la bonne méthode, hein ! Je ne la recommande absolument à personne ! Mais parfois on tombe dans un piège et ce piège c’est celui-là : c’est qu’on vous dit : « La seule négociation… » – c’est ce qu’on vous dit en face, ceux qui disposent de l’argent – on vous dit en face : « Eh bien, tant qu’il n’y a pas d’émeutes, ça ne changera pas ! ». Et alors les gens le font et puis ça se termine comme le mouvement luddite, c’est-à-dire 27 pendus, [52] personnes envoyées en déportation, un certain nombre d’autres condamnations, etc.

27 exécutions. Voilà ! Voilà comment ça se termine quand on ne peut pas faire autrement, et qu’on le fait, et que finalement ça ne fait pas avancer les choses parce qu’on vous dit maintenant : « Les Luddites c’est – comme on le disait déjà à l’époque, hein ! – c’est des gens qui ne comprennent pas le progrès ». En fait c’était des gens qui comprenaient très bien la chose suivante : c’était qu’on les remplaçait par une machine et qu’il n’y avait rien d’autre pour… ils n’allaient pas en bénéficier. Au contraire, il y aurait moins de boulot et les salaires continueraient à baisser.

Alors chers amis, vous comprenez ça ! Je l’ai expliqué (rires), j’en ai fait le… j’en fais maintenant une seconde édition, j’ai expliqué dans des petites vidéos en 2014, et en plus vous le saviez déjà !

Il faut faire avancer les choses. Il faut répéter, il faut montrer que l’on va vers une situation… nous allons, comme on est là – et malheureusement sont complices de ça, les gens qui disent « on va gérer la baisse du travail, on va passer de 34 à 32 heures et à 28 », ça c’est un des pièges… ça c’est un des pièges… non, ça ce n’est pas gérable ! Je cite aussi dans ce papier à paraître, un chiffre – un chiffre calculé pas par des amis à nous mais par le cabinet McKinsey – qui montre que si l’on compare la situation actuelle à celle par exemple de ces années 1810 de la révolution industrielle, eh bien l’impact des changements – d’abord la taille des changements est 300 fois plus grande que celle qu’il y avait à l’époque ; la vitesse est 10 fois supérieure – et donc l’impact… l’impact de la révolution numérique sur l’emploi maintenant, il est selon McKinsey 3000 fois plus élevé que ce qu’on a pu voir à l’époque où les Luddites sont tombés dans un piège.

Alors, il faut comprendre ce qui s’est passé à l’époque : il ne faut pas tomber dans ces pièges-là. Il faut dénoncer inlassablement et il faut savoir la chose suivante : c’est que les gens d’en face, ils ont tout bénéfice à dire qu’il n’y a pas de problème général, qu’on va régler ça par des questions de compétitivité, des machins-trucs, etc. Qu’on va aligner, oui mais enfin bon, « on est bien obligés ! », on va aligner nos salaires sur ceux du Bangladesh, « mais qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse d’autre dans un monde globalisé ! », etc. Ces gens ont tout intérêt à ne pas reconnaître l’ampleur du problème. Ça va dans leur sens de dire que tout ça c’est finalement pas très important, qu’on peut résoudre ça par un équilibre entre les CDD et les CDI…

Non ! C’est une question essentielle ! Et si… si on ne se bat pas, ça va se terminer par une politique d’exterminisme, c’est-à-dire que les anciens salariés n’auront plus rien à foutre et qu’ils ne seront pas contents de leur revenu universel de base à 85 centimes. Il y aura un moment où, comme on l’a déjà fait dans l’histoire, les autorités voudront se débarrasser d’une certaine partie de la population qui les dérange et qui selon eux constitue un problème qu’on n’aurait pas sans eux – et c’est vrai que dans une situation où les robots travailleront uniquement pour leurs propriétaires, eh bien les autres seront absolument inutiles. Ils constitueront juste une gêne. S’ils ferment leur gueule, ça va. Mais ils ne le feront pas ! Ils ne le feront pas ? Eh bien pourquoi est-ce qu’ils le feraient, puisqu’ils verront les autres en face ? Et donc on va vers des situations d’exterminisme. Donc il faut prendre le taureau par les cornes.

Alors ! Il n’y a toujours pas de dilemme dans ce que j’ai dit, hein ! C’est clair ! Alors, le dilemme, c’est le suivant : c’est les conclusions auxquelles nous conduisent la philosophie, les réflexions sur l’histoire, etc. etc.

Je vous ai parlé de ce M. Jacob Taubes qui est un génie, qui est mort il y a quelques années [P.J. : quand même pas mal, en 1987] mais qui avait tout compris. Et j’ai fait un petit papier, pour rigoler, sur le fait qu’il avait tout compris. Mais il avait quand même compris pas mal de choses, par exemple que moi je vous raconte des histoires et que toutes ces histoires que je vous raconte, comme celle que je viens de vous raconter, ce sont quand même des constructions ; ce sont des constructions produites par la possibilité du fait que j’aie une conscience, comme vous en avez une vous aussi, et que cette conscience est assez déconnectée en fait de ce qui se passe réellement dans mon corps qui, lui, prend les décisions en général, qui fait des choses et d’autres, qui est distrait par le fait qu’il y ait une jolie fille qui passe et que finalement il faudrait peut-être lui dire quelque chose, et ainsi de suite, vous voyez de quoi je parle ?

Et je construis, comme vous, une histoire à propos de ça, parce que je dispose de la conscience qui me permet de construire des histoires à partir du langage, et en particulier grâce à la raison dont M. Socrate nous a parlée – M. Aristote nous a dit comment on pouvait la construire avec des syllogismes – je fais des raisonnements sur qui je suis, des explications de mon comportement de-ci de-là ; qu’il faudrait faire ceci, que l’histoire des Luddites c’est dégueulasse, etc. etc. Et je suis en plus de ça – dit M. Jacob Taubes – je suis, même si je ne vais pas à l’église, même si on ne m’a jamais envoyé à l’école du dimanche et ainsi de suite, je suis au sein d’une civilisation qui depuis 2000 ans est une civilisation chrétienne qui met les choses en perspective, qui me donne une certaine culpabilité si je ne fais pas les choses qui m’ont été définies comme des devoirs, et ainsi de suite… et qui fait que je suis poussé par ça, par ma raison, par le fait que j’aie une conscience, par le fait que je suis dans un environnement culturel particulier, à considérer que les choses vont mal et qu’on peut les améliorer et que je pourrais faire partie de la solution du problème ; au point que, si je m’étais vraiment convaincu de certains aspects, justement, de cette religion chrétienne qui est autour de moi – mais le messianisme existe dans d’autres religions même si elles l’ont pris moins au sérieux – je pourrais bien me convaincre que je sois une personne absolument décisive dans le processus d’essayer de changer les choses, et de m’en convaincre.

Mais ! Voilà ! C’est tout l’environnement qui me conduit à penser ça ! À n’importe quelle époque !

À n’importe quelle époque, dans n’importe quel type d’environnement il y a des choses à changer et c’est important parce que c’est dégueulasse etc. ce que nous font ceux d’en face, etc. Et ce raisonnement de M. Taubes – il connaît très bien les choses – qui vous explique pourquoi Hegel était déjà sur la voie de la solution, pourquoi Marx a apporté un élément complémentaire dans la compréhension dont nous fonctionnons, comment Freud d’une certaine manière a opéré une synthèse entre ce qu’on savait déjà venant du côté de saint Paul, repris par Nietzsche et synthétisé par Freud, en intégrant tout ce qu’on avait pu comprendre par Hegel, etc. etc.

Ça nous conduit à cette situation qui fait que, étant êtres humains, nous racontons des histoires autobiographiques sur nous-mêmes, que ça a un sens, parce que nous trouvons de la signification là où il n’y en a peut-être pas nécessairement, et que donc nous sommes conduits par un ensemble de nécessités à produire des discours comme celui que j’ai fait pour expliquer pourquoi les Luddites sont tombés dans un piège et que c’est dégueulasse, et qu’il faut que nous nous battions pour en sortir.

Alors, le dilemme, il est là ; je ne vais pas en dire davantage : vous avez compris. D’un côté on est dans un monde et ce monde, il faut le changer et c’est la représentation qui m’est venue parce que je suis comme je suis. Et d’autre part, je peux mettre en perspective les choses en disant : j’aurais pu naître en tant qu’être humain à n’importe quelle époque, j’aurais tenu le même discours et j’aurais pensé que je peux peut-être faire la différence. Voilà !

Alors ! Dites-moi ce que vous en pensez ? Moi je ne connais pas la réponse. Je vous la soumets à la discussion.

Allez, à bientôt !

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