Le colloque Walter Lippmann : aux origines du « néo-libéralisme », par Serge Audier (I) Introduction

Le colloque Walter Lippmann : aux origines du « néo-libéralisme », préface de Serge Audier – Penser le « néo-libéralisme », éditions Le bord de l’eau, 2012. Madeleine Théodore nous propose un résumé en plusieurs parties de cette réflexion essentielle. Ouvert aux commentaires.

Introduction.

Le moment fondateur du « néo-libéralisme » est celui correspondant à la naissance de la Société du Mont-Pèlerin, en avril 1947. Un autre est la création en 1955 du Institute of Economic Affairs britannique, un think tank qui inspirera directement le programme économique de Margaret Thatcher. Cependant le Colloque Walter Lippmann aura posé les bases de ce qui allait devenir la Société du Mont-Pèlerin.

En 1982, dans un volume collectif intitulé « Les nouvelles idéologies », le « néo-libéralisme » fait l’objet de tout un chapitre, sous la plume de William Ossipow, sous le titre « Le néo-libéralisme, expression savante de l’itinéraire marchand ». L’unité fondamentale du mouvement serait « l’individualisme méthodologique » selon lequel les seuls éléments pertinents de l’étude du social sont les individus considérés comme rationnels, c’est-à-dire capables d’adapter de façon la plus avantageuse les moyens aux fins assignées. Il a été développé par Carl Menger, l’un des fondateurs de l’école marginaliste autrichienne, suivi par l’économiste d’origine autrichienne Friedrich Hayek mais aussi par le philosophe Karl Popper, ainsi que Milton Friedman, économiste. La création de l’Institute of Economic Affairs répond à la volonté d’Hayek de placer la culture à la base de la bataille directement politique en faveur du libéralisme économique. Le think tank deviendra un « modèle international d’entreprise idéologique dite « néo-libérale ».

Il faut signaler le puissant arrimage du néo-libéralisme à la positivité scientifique. Il veut étendre l’approche micro-économique des échanges marchands hors du champ économique traditionnel : par exemple dans la sociologie, dans la théorie de la démocratie, dans l’approche des comportements des « groupes d’intérêts » et dans toute une série de domaines a priori les plus éloignés de l’économie comme l’éducation, la criminalité. L’idée centrale défendue par les « nouveaux économistes » est que le modèle de l’analyse économique peut s’étendre à la totalité des comportements humains et aux décisions que doivent prendre les acteurs. Il y avait aussi un aspect pragmatique à ces théories néo-libérales, car elles constituent la source de légitimité des politiques de dérèglementation, de privatisation, de désengagement de l’Etat, de régression sociale. A. Cantaro, en 1990, résume l’organisation néo-libérale ainsi : individualisme, économisme, et critique de la démocratie, d’une part, contestation des institutions, des politiques réformistes et du Welfare State, d’autre part. Thèmes qui sont associés à la revendication d’une réduction drastique du rôle des gouvernements (et du secteur public en général) jugée comme condition d’une plus grande liberté et d’un grand bien-être social.

En 2001, Gilles Dostaler souligne la volonté néo-libérale de remise en question et même de démantèlement de l’Etat-Providence. La recherche d’une plus grande flexibilité sur le marché du travail entraîne des offensives contre le mouvement syndical. Enfin, le néo-libéralisme se présente comme la réhabilitation du laissez-faire. Bourdieu, en 1998, dans L’essence du néolibéralisme, avait déclaré que « ce mouvement était la mise en pratique d’une utopie qui parvient à se penser comme la description scientifique du réel, et que ce projet du laissez-faire n’était absolument pas innocent : grâce à l’appui essentiel des économistes, le néo-libéralisme était devenu l’utopie planétaire des décideurs et des détenteurs de capitaux, avec pour horizon final la destruction généralisée des collectifs et l’avènement d’une pure logique du marché travestie en processus naturel, pour le plus grand bénéfice de ceux qui en sont les promoteurs ».

Cette définition de Bourdieu n’a cependant pas toujours été d’actualité : en 1946, le mot désignait un libéralisme renouvelé, notamment au plan social. En 1960, le terme pouvait encore désigner tout autre chose, comme la gauche incarnée par les Démocrates en Amérique. Chez Galbraith, c’est reconnaître, même aux Etats-Unis, que la planification s’impose. Alain Barrère, professeur en 1958 à la faculté de droit et de sciences économiques, affirme que l’ordre économique ne doit plus être considéré comme un ordre autonome et qu’en cas d’abus, la loi doit briser les monopoles afin de rétablir les conditions d’exercice de la liberté. Certains, comme Walter Lippmann, défendent même l’idée que l’ordre économique est un ordre subordonné. On pourrait aussi ajouter à la liste néo-libérale Sir William Beveridge, qui pose les bases du modèle anglais de protection sociale en 1942. En 1941, Gaëtan Pirou, professeur à la faculté de droit de Paris, signale que l’Etat, en matière économique, a un grand rôle à jouer, pour empêcher que la concurrence ne disparaisse et pour sauvegarder la liberté effective des individus. Pirou signale que Lippmann avait des idées pragmatiques finalement assez proches du New Deal, tel qu’il se développait à ce moment. L’historien américain Richard F. Kuisel parle d’une « économie concertée » dont se rapprochaient Gabriel Ardant et Pierre Mendès-France, souhaitant une conception néo-libérale imprégnée d’interventionnisme d’Etat et d’analyse économique keynésienne.

Cependant, à la fin des années 1970 et dans les années 1980, le sens du néo-libéralisme va changer, surtout au moment du coup d’état d’Auguste Pinochet en 1973, soutenu par Friedman et Hayek. Ce sont les « nouveaux économistes », comme Henri Lepage, qui contribuent à le faire connaitre, pour faire concurrence à la « nouvelle gauche » et pour signifier l’avènement d’un nouveau modèle scientifique, irréductible au « vieux » libéralisme notoirement discrédité : le mot est réinventé par Lepage dans la revue Contrepoint d’une manière arbitraire. L’essentiel pour Lepage est de faire connaître « une généralisation de l’approche économique à l’ensemble des activités et relations sociales, que celles-ci aient un caractère marchand (un achat) ou non marchand (la philanthropie, par exemple ou les activités non politiques). Selon lui, il ne faut pas confondre néo-libéralisme et néo-conservatisme, et non plus néo-libéralisme avec l’ordo-libéralisme allemand, à l’origine du concept d’« économie sociale de marché », aujourd’hui charte implicite de la social-démocratie allemande.

Le « socialisme humaniste » à la Erich Fromm et plus largement le « freudo-marxisme » faisaient horreur aux nouveaux économistes, et Michel Foucault se montra réceptif aux théories de ceux-ci. La tâche de son cours au Collège de France en 1978-79 sera de comprendre le néo-libéralisme sous l’emprise de deux paradigmes : celui de la concurrence et celui de l’« homme-entreprise ». Foucault n’ignorait pas les différences internes de la nébuleuse du néo-libéralisme, mais son paradigme unificateur de l’individu-entreprise l’a conduit à sous-estimer l’écart entre, par exemple, le libéralisme allemand et  les théories du « capital humain » et le libertarisme américain. Par ailleurs, Keith Dixon, suivi par Serge Halimi, journaliste, développe une thèse caricaturale, fausse, en affirmant que le colloque Lippmann était entièrement dirigé contre Keynes.

Bref, on ne peut donc parler d’une offensive anti-keynésienne globale, et on ne peut établir de filiation directe entre le Colloque Lippmann, la Société du Mont-Pèlerin et l’Institute of Economic Affairs. Selon Bourdieu, les théories d’un complot des élites sont vouées à produire des diagnostics tronqués. C’est ainsi aussi qu’il s’était opposé à la notion d’« appareil idéologique d’Etat » revendiquée par Althusser.

On peut dénoncer les orientations qui sont des impasses pour analyser le néo-libéralisme:

1. Le conspirationnisme.

2. Le téléologisme historique.

3. L’essentialisme.

4. Le fonctionnalisme néo-marxiste.

5. Le sociologisme des réseaux.

6. La confusion entre recherche historique et militantisme.

De plus, on ne peut faire abstraction des contextes historiques. On ne peut tirer de leçon unilatérale du Colloque Lippmann pour la bonne et simple raison qu’il vit s’affronter des positions profondément et explicitement éloignées, voire antagonistes. Ce Colloque a peut-être été aussi l’expression et le symptôme de plusieurs formes de néo-libéralismes qui ne sont pas superposables.

(à suivre…)

Partager :

5 réflexions sur « Le colloque Walter Lippmann : aux origines du « néo-libéralisme », par Serge Audier (I) Introduction »

  1. Merci beaucoup pour cet éclairage, et cette esquisse des sources du néolibéralisme, en nous apportant ces quelques pièces du « puzzle ». Personnellement je retiens (sauf erreur) un net basculement idéologique dans les années 70 (tiens, tiens, on n’est pas loin de 68 ; il y aurait sans doute une relation à trouver entre les deux…). Je retiens également (très intéressant), « la place de la culture (dorénavant) à la base de la bataille idéologique » ; peut-être que « l’individualisme méthodologique » s’est dorénavant vêtu d’un habit « apparent » de combat pour la défense des « libertés individuelles ». Je note en sous-main cette idée « d’individus rationnels capables de s’adapter au mieux aux objectifs assignés » (la fameuse « responsabilisation ») d’une part, et du « laisser-faire » comme « méthode de management », à condition qu’ils soient au service des décideurs et des capitaux. On pourrait dire qu’il s’agit d’une liberté bien encadrée par un objectif absolu du capitalisme. A travers cet exposé, on sent bien l’ambivalence du libéralisme entre les versants culturel et économique ; et plus généralement, la ligne de flottement entre individualisme et structures collectives (syndicats, Etat social, institutions, corporatisme, structure sociales traditionnelles (familles, religions, communautés traditionnelles, …)), ces dernières étant donc combattues férocement (sauf à maintenir de façon la plus autoritaire, l’ordre du cadre capitaliste – Cf. l’exemple de Pinochet au Chili).
    Très intéressant….

  2. Voici un éclairage historique très instructif qui explique à mon sens pourquoi Paul Jorion préfère employer le terme d’ultra-libéralisme – ce qui lui est parfois reproché, pour qualifier l’idéologie actuelle du capitalisme, plutôt que celui de néo-libéralisme qui renvoie effectivement à plusieurs approches de l’économie, parfois contradictoires.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.