CHINE – Retour de Chine : Impressions en vrac (2), par DD & DH

Billet invité.

Nous poursuivons notre chemin à travers quelques notes de voyage dans le Shandong (octobre 2017) en soulignant à nouveau qu’il s’agit bien d’« impressions » avec tout ce que ce mot implique de partiel, voire de partial et d’essentiellement subjectif dans le choix des thèmes abordés. Dans ce billet-ci, notre proposition est de nous intéresser à la nouvelle physionomie des villes chinoises.

Le phénomène n’est pas à proprement parler nouveau : voilà plusieurs décennies que les villes chinoises sont profondément remaniées et rebâties en fonction du besoin de logements, des innovations de l’architecture moderne et de l’adaptation des voies de communication à l’automobile (grandes artères, périphériques et échangeurs routiers géants). Ce qui nous frappe de plus en plus ces derniers temps, c’est le phénomène d’uniformisation, probablement inévitable, qui sévit brutalement à l’échelle désormais de l’ensemble du territoire. A part quelques réussites architecturales audacieuses (les trois grandes tours de Pudong, le Musée et le Pavillon Chine de l’Expo 2010 à Shanghai, l’Opéra et le siège de CCTV à Pékin ou la toute nouvelle bibliothèque de Tianjin dont nous invitons à aller voir les photos sur Internet), la majeure partie du bâti récent est assez banale et tristement uniforme. Il ne suffit pas vraiment de jucher quelques toits crochus à l’ancienne au sommet d’un parallélépipède de béton et de verre, comme cela se voit ici et là, pour accoucher d’une architecture autochtone personnalisée et, la plupart du temps, les projets des promoteurs (en Chine comme ailleurs) obéissent à des objectifs de rentabilité davantage qu’à des soucis d’esthétique et de sortie des sentiers battus ! Nous l’avons souligné dans notre dernier billet : la ville est partout en train de dévorer la campagne ! Les périphéries se hérissent de forêts d’immeubles d’une trentaine d’étages qui sont partout les mêmes. La Chine s’urbanise à grande vitesse (en 40 ans, les ruraux sont passés de près de 80% à moins de 50% du total de la population). Pour réaliser cette mutation-éclair, il faut importer le modèle de nos banlieues des années 60, mais gigantiforme et à l’échelle de la demande. Fonctionnel, quantitativement impressionnant, mais esthétiquement pas très emballant !

Quant aux centres-villes, reconnaissons-leur la présence de beaucoup d’arbres et presque toujours de parcs : la capitale du Shandong, Jinan, est à cet égard particulièrement gâtée car elle a 72 sources, de nombreux et vastes jardins et un lac. Mais déplorons aussi une regrettable impersonnalité : du nord au sud et de l’est à l’ouest du pays, les avenues centrales chic ont été conçues sur le même modèle aseptisé d’immeubles de verre et d’acier pour bureaux, hôtels et boutiques de luxe sans qu’un détail les différencie (sauf pour les villes qui, au XIXe s, ont été occupées en tant que concessions et en gardent des traces architecturales).

Pourquoi la Chine, plus que d’autres pays où le même phénomène est à l’œuvre, est-elle vouée à subir ce type de rouleau compresseur de la standardisation urbanistique ? La raison en est extrêmement simple : aucun bâtiment chinois, jamais, n’a été conçu pour durer et défier le temps. Ce que la Chine possède de « bâti en dur » est soit occidental (le Bund de Shanghai en est la plus belle illustration), soit soviétique (comme les lourdingues bâtiments du Musée d’Histoire et du Palais du Peuple qui encadrent la Place Tian An Men). Ce n’est que très récemment que la Chine a troqué peu à peu ses matériaux friables contre ceux, pierre, béton, acier, verre, qui nous sont familiers. Briques et tuiles d’argile cuite (et parfois vernissée) ont été pendant 25 siècles l’unique matériau de construction utilisé par les Chinois. Palais, yamen, demeures familiales et temples obéissaient aux mêmes règles de structure interne et de fabrication artisanale inchangée. Rien de ce qui était construit n’était envisagé comme devant traverser les siècles ou marquer une époque. L’argile mêlée à de l’étoupe des vieilles maisons pékinoises s’effritait d’elle-même avant la menace des bulldozers et nous ne pouvons mieux évoquer cette fragilité qu’en prenant l’exemple de la Cité Interdite : ce merveilleux palais impérial, bâti par le deuxième empereur Ming en 1420, ne doit la splendeur qu’il offre à ses visiteurs qu’à ses très fréquentes démolitions-reconstructions. Nous en donnons pour preuves des photos très explicites (ci-dessous) montrant la démolition et le remontage à l’identique (mêmes matériaux, mêmes techniques, même savoir-faire transmis de génération en génération) de la Salle de l’Harmonie Suprême lors du grand toilettage de Pékin (avril 2006) en vue des JO de 2008 !

Contre le Temps, les Chinois ont toujours su qu’ils ne gagneraient pas la bataille et ils n’ont pas engagé le combat. Quitte à reproduire indéfiniment du même. Ainsi la quasi totalité des temples actuels dans toute la Chine ont été patiemment et scrupuleusement reconstruits et datent de l’après- Révolution Culturelle. L’ancienneté n’est pas une valeur reconnue dans le domaine de la construction et la Chine a horreur des ruines (elle ne fait une exception que pour les vestiges du sac de l’ancien Palais d’Eté par les troupes franco-anglaises, le Yuanmingyuan à Pékin). Ce qui est vrai des palais et des temples l’est aussi des maisons d’habitation ordinaires. A Pékin, les villes (la tartare et la chinoise) étaient très basses (nul bâtiment ne pouvait être aussi haut que le palais impérial), elles consistaient en une foule de maisons de brique grise entourées de murs et réparties en fonction du fengshui dans un inextricable fouillis de ruelles étroites : les hutong. Souvenons-nous du concert des clameurs poussées par l’Occident au moment des JO, quand le bruit a couru que Pékin détruisait ses hutong ! Quel crime inexpiable ! Il est parfaitement vrai que Pékin est une ville qui s’est entièrement « détruite » si l’on se réfère à son passé : démantèlement de ses murailles pour construire la première ligne de métro (années 50), puis quadrillage par de grandes avenues (années 60 et 70) et enfin éradication progressive des maisons datant de la dynastie Qing (années 2000). Mais tous les bâtiments historiques de premier plan (Cité Interdite, Temple du Ciel, Tours du Tambour et de la Cloche, Temple des Lamas, Temple de Confucius…), tous très fragiles, sont rigoureusement entretenus et périodiquement rebâtis de la manière que nous venons de montrer. Quant aux maisons des hutong qui continuent régulièrement de disparaître quand elles ont tout perdu de leur forme authentique, il faut bien que l’on avoue que, si un mot nous vient à l’esprit pour traduire hutong, c’est le mot « taudis » ! A moitié éboulées quelquefois, rafistolées avec de la tôle et du fil de fer, sans eau courante ni tout à l’égout, la plupart de ces maisons n’ont cessé de se dégrader depuis que, dans les années 50, face à l’extrême pénurie de logements, elles ont hébergé quatre ou cinq familles très modestes au lieu de l’unique grande famille mandarinale et de sa flopée de domestiques pour qui elles étaient conçues. N’aurait-on pas fait des gorges chaudes en Occident en 2008 à propos de leur vétusté et de leur manque d’hygiène (bien réels l’une et l’autre) si l’on n’avait pas, sans du tout savoir de quoi on parlait, enfourché le cheval inverse ? Il va de soi que ces « courées » sont autant de « verrues » indésirables dans une capitale qui se veut moderne et l’on comprend qu’elles se voient marquées au fil des mois du caractère péremptoire « chai » (« détruire »), surtout si, comme le montre une de nos photos, doit s’édifier à proximité un des plus gigantesques centres commerciaux de la ville : le Soho Galaxy ! Bien sûr, les habitants renâclent. On a beaucoup monté en épingle chez nous dans les années récentes le cas de Pékinois qui s’enchaînaient à leur logement pour tenir tête aux bulldozers. Qu’il y ait eu une vraie souffrance de quitter ces « cocons » où l’on avait grandi est une indéniable réalité, mais il s’agissait aussi de faire monter les enchères pour décrocher la meilleure compensation financière possible ou un relogement dans de meilleures conditions. Résistance intéressée bien naturelle quand on songe aux profits engrangés par les promoteurs et toute la chaîne des corrompus des différents échelons du pouvoir administratif !

Toutefois à force de détruire leurs rares vestiges du passé, les villes chinoises ont pris conscience qu’elles étaient en train d’y perdre quelque chose qu’on pourrait appeler « leur âme ». Aussi ont-elles entrepris, depuis une trentaine d’années pour les pionnières (Nankin ou Tianjin), de faire renaître de toutes pièces des quartiers « d’autrefois ». Cette mode a gagné tout le pays et le résultat est que les « nouveaux vieux » quartiers sont identiques partout : c’est ainsi que l’on retrouve à Jinan, comme dans beaucoup d’autres villes, une copie conforme du « Xintiandi » (« Le Nouveau Monde ») de Shanghai qui a donné le la d’une architecture « Années 20 », un « must » copié partout et devenu le nouveau style des quartiers branchés ! Pékin, qui avait déjà rebâti un vaste et solide îlot de « hutong » tout neufs entre Houhai et la Tour de la Cloche, au nord de la Colline de Charbon, a amplifié (pour les JO) son projet de « récupération d’âme » en métamorphosant toute une large zone (l’ancienne ville dite « chinoise » qui se trouve au sud de la Porte Qianmen) en Chine de « Tintin et le lotus bleu« , rien de moins ! La police y est costumée d’époque, les quarts d’heure s’y égrènent au son de Big Ben et un tramway touristique fait semblant de servir à transporter des passagers !

Pékin ne pourra pourtant sans doute jamais s’offrir la touche finale, le certificat d’authenticité absolue qui fait fureur partout : la reconstruction complète de ses remparts ! Depuis que Xi’an a donné l’exemple dès la fin des années 80 en rebâtissant entièrement son enceinte rectangulaire de 14 km, les villes chinoises qui le peuvent s’adonnent à l’envi à ce genre de performance. Nankin l’a fait, Datong est en train de le faire et, au Shandong, la ville de Qufu (celle où vécut Confucius) vient de mener à bien la restauration de la haute muraille qui protégeait autrefois le temple du grand Maître.

Dans les cas les plus extrêmes (ils sont nombreux), c’est toute une ville qui est rebâtie alors qu’il ne reste de son état original que des plans et quelques croquis. Nous avons eu l’occasion d’en visiter une de ce type au Shandong. Il s’agit de la petite ville de Liaocheng qui a entrepris tout récemment de se faire… »vieille ». Extrêmement active et prospère sous les Tang, les Song et les Ming grâce à sa situation sur le Grand Canal, Liaocheng s’est endormie depuis et vient tout juste de se réveiller pour se découvrir un potentiel touristique. Comme le montrent les photos, les travaux sont en cours et d’ici un an une parfaite copie de cité Ming accueillera les visiteurs espérés. Les Chinois n’y voient aucune matière à scandale et profitent de l’aubaine en jouissant sans arrière-pensées du beau décor… de cinéma. Nous avons tendance à être plus critiques et à aventurer le mot « supercherie ». Quelqu’un qu’agaçait beaucoup ce talent des Chinois à se faire faussaires en toute bonne conscience, c’était Jean Leclerc du Sablon (1942-2012), longtemps correspondant à Pékin de l’AFP et de divers journaux, qui vida son sac dans un livre lucide, sarcastique, et non dénué ici et là d’un peu de mauvaise foi : « L’Empire de la poudre aux yeux, carnets de Chine 1970-2001 (Ed. Flammarion 2002).

Enfin, avant de clore ce billet, nous nous devons, en qualité de promeneurs et d’usagers (de passage) dans des villes chinoises, de leur accorder un bon point de poids : leur extrême propreté de l’espace public et l’attention portée à l’hygiène. Partout des poubelles (invitant au tri : recyclable/non recyclable) et des cendriers ôtent toute excuse au laisser-aller et de très nombreuses toilettes publiques où l’eau courante abonde (il est vrai que Jinan avec ses 72 sources est un peu privilégiée !) jalonnent tous les parcours. La Chine nous pardonnera-t-elle un léger bémol dans ce satisfecit ? Le voici : pour nous, Européens, les villes chinoises manquent cruellement, en dehors des parcs (mais quid des jours maussades ?), de lieux propices à la conversation et à la convivialité. Très difficile d’y dénicher un endroit où concrétiser notre si familier « Allez, on va prendre un pot ! ». Les restaurants y sont nombreux, populaires et souvent très bons, mais nous n’y trouvons guère d’équivalent de ces lieux de pause et de convivialité que sont nos cafés. La marque « Starbucks » s’implante timidement dans les très grandes villes, mais il est patent que la civilisation chinoise n’a pas conçu l’existence même de ces endroits où des gens de tous horizons peuvent se mêler et où la discussion et la polémique sont les bienvenues ! Les maisons de thé traditionnelles s’apparentaient plus à des lieux de spectacle et l’on y venait écouter des conteurs ou des musiciens. Elles ont presque toutes été condamnées à fermer pour ringardise depuis que chacun dispose à la maison d’une ribambelle de chaînes de télé ! Le café à la française, héritier du Procope et pur produit du Siècle des Lumières, qui a essaimé dans toute l’Europe en même temps que les principes de la démocratie, est resté, pour des raisons évidentes, totalement étranger à la culture chinoise. Ces deux dernières décennies, on en a vu apparaître quelques uns, mais sans les traditions qui vont avec : implantés dans des quartiers spécifiques (comme Sanlitun, le quartier des ambassades à Pékin), ils ouvrent surtout le soir et fonctionnent davantage sur le modèle de nos « bars/clubs/boîtes de nuit » d’antan. On y prend un verre en soirée quand on « sort ». En province, on les déniche dans ces quartiers « Années 20 » évoqués plus haut où la jeunesse dorée et branchée se concentre le soir et surtout le week-end, mais n’y espérez pas un havre convivial pendant la journée : rien n’est plus mort et désespérément vide que ces coquilles artificielles d’implantation récente où les portes sont closes jusqu’à la nuit. Un bel avenir pourrait bien sourire à de jeunes Français entreprenants et assez audacieux pour implanter en Chine des bistrots bien de chez nous et fonctionnant à notre mode ! Certains l’ont fait : c’est grâce à quelques Occidentaux qu’on peut trouver banquettes et canapés accueillants toute la journée à Shichahai/Houhai, le quartier des hutong réhabilités de Pékin. Ils y ont même provoqué une passion folle pour les croissants, raison pour laquelle (nous dit-on) nous allons ici payer désormais notre beurre à prix d’or !

Toutes nos remarques ont très probablement une date de péremption assez proche, donc surtout ne gravons rien dans le marbre : au train où vont les choses en Chine, tout peut changer très vite. Bien des bâtiments peuvent être détruits ou, plus surprenant, changer de place : avez-vous vu sur la Toile les époustouflantes images du déplacement de l’ensemble du Temple du Bouddha de Jade à Shanghai ? Il paraît qu’il se sentait un peu à l’étroit dans ses murs… Quand on vous dit qu’en Chine, tout est possible !

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