LES BLOCAGES QUI SE CONFIRMENT, par François Leclerc

Billet invité.

Le sommet de la zone euro se réunira le 15 décembre prochain sans avoir pour une fois à dénouer une crise. Mais, en dépit de cette circonstance favorable, ses participants pourront-ils avancer plus loin que d’établir le calendrier de leurs discussions sur l’avenir de l’Union monétaire ?

Donald Tusk, le président du Conseil européen, affiche comme objectif l’adoption de premières mesures en juin prochain, ce qui semble difficilement compatible avec le lent déroulement prévisible des négociations allemandes, dont le premier acte va commencer demain mercredi à l’occasion d’une première rencontre entre Martin Schulz, tout juste réélu comme président du SPD, Angela Merkel et Horst Seehofer son allié bavarois.

Dans sa lettre d’invitation, Donald Tusk fait prudemment référence au « renforcement pas à pas » de l’Union monétaire et de l’Union bancaire, le flou étant total sur ce qui pourra sortir des pourparlers. Et les propositions de la Commission visent – s’accordent à dire les mauvais esprits – à préserver et accroître ses prérogatives afin de porter un coup d’arrêt au rôle grandissant des chefs d’État et de gouvernement. Elles ne renforcent pas la position d’Emmanuel Macron, qui fonde tous ses espoirs dans la reconduction d’une grande coalition en Allemagne ainsi que du soutien du SPD qu’il en attend.

Lors de la dernière rencontre formelle du Conseil européen, en septembre dernier, il avait été espéré pouvoir avancer dès cette réunion de décembre, mais l’échec des pourparlers de la coalition jamaïquaine en a décidé autrement. Comment avancer si l’Allemagne ne s’est pas dotée d’un gouvernement habilité à trancher ? Il faut en attendant compter sur la commission mise en place au sein du Bundestag afin d’y suppléer, ce qui rend improbable de grandes décisions. Renvoyant à la conclusion des négociations entre la CDU/CSU et le SPD qui devraient s’engager en janvier prochain, sous le contrôle de la base de cette dernière, forte de 45.000 membres – qui sera appelée à ratifier un éventuel accord.

En son sein, la voie est étroite entre le besoin fortement ressenti de faire une cure d’opposition, afin de se reforger une identité et de reconquérir l’électorat perdu, et la crainte de nouvelles élections qui pourraient accentuer encore la chute électorale du parti. Restent deux solutions de disponibles, le retour d’une grande coalition entre des partis qui sortent amoindris des dernières élections, et le soutien à un gouvernement minoritaire de la CDU/CSU qui n’est pas dans les traditions. Selon un sondage, la première solution n’est approuvée que par 27,9% des électeurs sociaux-démocrates tandis que 56,5% préféreraient la seconde.

La direction du SPD cachant difficilement son choix pour une nouvelle grande coalition assortie de la distribution de portefeuilles ministériels, Martin Schulz navigue au plus près et propose une formule inédite afin de se rallier la base du parti : il pourrait n’être conclu qu’un accord de gouvernement ne portant que sur quelques points essentiels, les autres décisions étant laissées à l’appréciation du Bundestag. Mais cette solution rencontre deux obstacles de taille : les partis se revendiquant de gauche n’y sont plus majoritaires et Angela Merkel pourrait se voir contrainte à chercher une majorité avec l’AfD d’extrême droite.

Afin d’emporter dans l’immédiat l’adhésion des délégués au congrès qui vient de le réélire président du parti, Martin Schulz s’est aussi déclaré en faveur de l’adoption d’une nouvelle Constitution fédérale au plus tard en 2025, ce qui ne mange pas de pain, car une telle perspective est totalement irrecevable par ceux dont il prétend faire des partenaires gouvernementaux.

La crise politique européenne a déjà produit bien des effets et ce n’est pas fini. En atteignant l’Allemagne, elle bloque pour des jours meilleurs les projets de reconfiguration de l’Europe. Lors du sommet, Donald Tusk, qui cherche à provoquer un sursaut, va d’ailleurs proposer sur un autre sujet une reculade ayant valeur de symbole : si dans les six mois à venir un accord unanime n’intervenait pas à propos des modalités d’asile des réfugiés, il serait laissé à chaque pays toute latitude à ce propos, « l’Union européenne n’ayant ni la capacité ni les possibilités légales de remplacer les États membres ».

Il semble ainsi se manifester des tendances irrésistibles. Il en va de la reconfiguration de l’Union monétaire comme du coup d’arrêt porté à la mondialisation. Dernier épisode en date de celle-ci, la lettre ouverte des ministres des finances des cinq plus grandes puissance européennes au secrétaire au Trésor américain, Steven Mnuchin, et aux dirigeants du Congrès pour s’inquiéter de la réforme fiscale en cours d’adoption. L’administration Trump a bien reculé en n’adoptant pas une taxation des importations de certains produits, mais de nouveaux dispositifs fiscaux tendent depuis à concrétiser une même politique protectionniste américaine, qui violent notamment les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Il faut dire que le bateau est ivre outre-Atlantique. Steven Mnuchin a plastronné avec une note démontrant, selon lui, que la croissance impulsée par la diminution des impôts – en cours d’adoption – va générer des recettes fiscales supérieures à celles qui vont être perdues. Petit détail, l’étude tient sur un feuillet et repose sur une prévision de la croissance du PIB de 2,9% sur dix ans, qui semble calculée pour les besoins de la démonstration.

On comprend mieux, dans de telles conditions, quand les dirigeants politiques affectionnent les évènements et les thématiques qui font diversion.

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