CHINE – « Qui étions-nous ? » (III), par DD & DH

Billet invité.

Notre assiduité nous offrait de savourer un par un tous les petits signes des changements à l’œuvre. Nous aimions traquer les « premières fois » dans ces détails du quotidien : la « première fois » où nous avons vu des salons de coiffure et d’affreuses et compliquées machineries de bigoudis à faire des indéfrisables ; la « première fois » où des stations-service ont fait leur apparition sur nos parcours, signe qu’on pouvait désormais, chose extraordinaire, concevoir qu’il existât des automobiles ou des camions « privés » ; la « première fois » où l’on vit les trottoirs des villes envahis par les galops d’essai d’un mini entreprenariat, « privé » lui aussi : machines à coudre bourdonnantes, outils et chambres à air des réparateurs de vélos ou gargotes de plein air à trois tables et dix tabourets ; la « première (et heureusement unique) fois » où des boutiques de souvenirs furent installées entre les majestueuses statues de la Voie Sacrée d’accès aux Tombeaux des Ming ; la « première fois » où s’est réintroduite, d’abord officieusement, la pratique (honnie) du pourboire ; la « première fois » où un magasin mit en vitrine des mannequins en longues et blanches robes de mariées ; la « première fois » où on n’a plus fermé à clef les deux accès au wagon de « couchettes molles » où se trouvait un groupe d’étrangers ; la « première fois » où nous avons débouché des bouteilles de coca-cola made in China (dont nous avons toujours les capsules !) ; la « première fois » où nous avons vu un spot de pub sur l’unique chaîne de télé en noir et blanc et c’était pour des montres suisses de grand luxe hors de prix… etc. Cette décennie innovante devait se terminer dans le bain de sang du 4 juin 89, événement terrible (sur lequel nous ne reviendrons pas ici) qui asséna un coup fatal à l’AAFC telle qu’elle fonctionnait jusque là. Le premier vol, pratiquement vide, de « reprise » du tourisme partit de Paris vers Pékin le 10 juillet. Dix personnes avaient décidé de braver les objurgations du ministre Michel Noir. Nous étions leurs accompagnateurs. Loi martiale à Pékin. Place Tian An Men fermée au public non muni d’un sauf-conduit. Régiments de l’armée cantonnés dans la Cité Interdite. Le 14 juillet, notre programme prévoit un déplacement en train vers Chengde (le Jehol, résidence d’été de la dynastie Qing) à 200 km au nord. Nous savons que, dans quelques heures, à Paris, le défilé du Bicentenaire de la Révolution conçu par J.P. Goude va être solennellement précédé par un groupe de tambours chinois (beaucoup de Chinois le savent aussi). Nous voulons, à notre manière, célébrer cette fête nationale si particulière, qui pourrait y trouver à redire ? Nous pavoisons donc entièrement la voiture où nous sommes de papier crépon bleu-blanc-rouge (il a voyagé dans nos valises) et distribuons à la quarantaine de voyageurs chinois qui s’y trouvent des cocardes à nos couleurs avant d’entonner La Marseillaise. Pas un Chinois ne pipe mot mais les regards sont éloquents. Message reçu cinq sur cinq. Et encore beaucoup plus explicitement capté quand nous enchaînons sur la seule (et ô combien innocente !) petite chanson chinoise que nous connaissons pour l’avoir entendu cent fois piailler par des chœurs de jardins d’enfants : une chanson à la gloire du Président Mao qui s’intitule « Wo ai Beijing Tian An Men« , en français « J’aime Tian An Men à Pékin« . Le guide chinois qui nous escortait a dû s’abstenir de mentionner l’épisode dans son rapport : comme les mandarins impériaux il avait tout intérêt au R.A.S. (« La paix règne dans l’Empire« ) de rigueur. Autre belle surprise de ce 14 juillet pas comme les autres : à Chengde, nous attendait un gros gâteau en forme de drapeau bleu-blanc-rouge avec des bougies et la mention 1789-1989, à notre tour de capter le message sans phrases ! Le reste du voyage fut passionnant. Jamais la parole n’avait été aussi libérée et l’émotion réciproque autant à fleur de peau. Nous étions partout l’objet d’une gratitude immense et fêtés comme des héros pour avoir pris le risque (il n’y en avait guère !) de renouer avec cette Chine montrée du doigt par le reste du monde ! Avec banquets de gala pour VIP à toutes les étapes ! Comment, dans ces conditions, après un tel pacte noué avec la population chinoise, ne pas y retourner encore et encore ?

La Chine changeait vite. A partir du milieu des années 90, elle va changer beaucoup plus vite encore et le début du XXIe s. la fait vertigineusement basculer dans une modernité qui nous est familière : nous commençons pas à pas à devenir pour de bon « contemporains » ! Nous voyons à Pékin les périphériques passer de 2 à 6 et enrouler dans leurs anneaux cette ville que nous avons connue 20 ans plus tôt si uniformément plate et qui se hérisse désormais de gratte-ciel. Partout les voitures chassent peu à peu les vélos. Face à cette invasion, les coutures de toutes les villes craquent. Parallèlement, les campagnes se vident car ruraux jeunes et moins jeunes s’embauchent dans les entreprises étrangères qui sont si gourmandes de cette main d’œuvre travailleuse payée des clopinettes, dans l’électronique par exemple (n’est-ce pas, Apple ?) et encore bien plus sur les immenses chantiers que la Chine ouvre partout en même temps, multipliant les ponts sur les fleuves, faisant sortir de terre des villes-bis comme Pudong à Shanghai et entreprenant de sillonner le territoire entier de métros, d’autoroutes et de voies de TGV. La Chine n’est plus, d’un bout à l’autre, qu’un seul et même colossal chantier, entreprise inédite dans le monde à ce rythme et à cette échelle ! La pollution galopante qui en est la rançon ternit l’image internationale de la Chine et les voyages touristiques commencent à marquer le pas ! Aussi les espaçons-nous nous-mêmes un peu : nous snobons les grands rassemblements œcuméniques des années 2008 (Jeux Olympiques de Pékin) et 2010 (Expo Universelle de Shanghai) et n’organisons plus que de petits groupes à destination de lycéens (qui étudient le chinois) ou d’amis, dont beaucoup deviendront au fil de nos propositions de fidèles « récidivistes ». L’appel des pivoines nous fait souvent préférer le printemps à l’été et nous délaissons de plus en plus ce que les tour-operators appellent dans leur jargon les « boulevards » pour les circuits plus discrets (et qui sont aujourd’hui devenus, à leur tour, des « hyper-boulevards » très courus !) qu’offrent encore, un peu à l’écart des grands axes, les régions des minorités ethniques du sud et du sud-ouest.

 

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