ADIEU ET À DEMAIN ! par François Leclerc

Billet invité. Ouvert aux commentaires.

Je ne savais pas dans quoi je m’étais engagé, il y a neuf ans, lorsque je me décidais, après avoir hésité, à « poster » un commentaire sur le blog d’un certain Paul Jorion, qu’un entrefilet dans Le Monde avait signalé à mon intention pour avoir démonté le mécanisme des subprimes, une notion soudainement apparue en Europe. Cela produisit un déclic. Ayant toujours cherché à savoir comment tout fonctionne, la finance m’est soudain apparue être un terrain d’élection pour m’y exercer. La crise mettait à nu ce qui était auparavant opaque, c’était l’occasion ou jamais.

Pour comprendre, il n’y a pas mieux que de devoir expliquer ! J’ai donc vite récidivé, heureux que mon post ait passé le barrage d’une mystérieuse modération me rappelant les physionomistes des boîtes de nuit, car totalement néophyte en matière de blog. Une chose en amenant une autre, je reçus tout étonné, quelques jours et commentaires après, un mail de Paul Jorion me proposant de passer de statut de commentateur à celui de billettiste, mes longs commentaires devenant des « billets invités ». J’étais dans la place, sans même l’avoir cherché  !

Voilà, simplement livré, le tout début de cette histoire qui a duré neuf ans, un bail, sous la forme d’un compagnonnage dont l’un de ses aspects singuliers était que Paul vivait à époque à Los Angeles et moi à São Paulo. Je ne sais même plus combien d’années nous mimes à finalement nous rencontrer, et ce fut à Paris. Quand on est loin à l’étranger, soumis aux décalages horaires, le mail est une bénédiction.

Ecrire pour un blog, surtout si l’on est porté par le succès de sa fréquentation, qui explosait, est un exercice très addictif. Je peux en témoigner. Le sujet traité – la crise étonnante que nous découvrions au jour le jour – fournissait une matière inépuisable et l’occasion de décryptages plus ou moins savants. Cette restriction s’impose me concernant, car je dois reconnaître que, mon enthousiasme aidant, voulant parfois trop prouver, je commis quelques impairs qui furent corrigés à temps par mon hôte avant d’être mis en ligne… Mais je ne doutais de rien, à une époque où le conformisme régnait à peu d’exceptions près, fort de convictions qui trouvaient leur confirmation de manière exemplaire Elles me condamnaient toutefois à trouver informations et éclairages de l’autre-côté de la Manche ou de l’Atlantique, via Internet, m’imposant un rythme de lectures soutenu.

J’ai beaucoup appris durant ces années, renvoyé à cette période lointaine où, professeur remplaçant de physique chime, j’avais une leçon d’avance sur mes élèves car j’étais un matheux. J’étais désormais sur la trace de rares iconoclastes, ravi quand j’en découvrais un, tout en ingurgitant pour les restituer, une fois passées à la moulinette, les innombrables déclarations péremptoires de ministres et autres savantes autorités qui dissimulaient mal le peu qu’ils semblaient avoir compris.

Entré en territoire inconnu, je n’avais pour m’orienter que mes lectures sans fin, la plupart du temps en anglais, et faisait feu de tout bois avant de sélectionner des titres, et surtout des signatures de journalistes pertinents. Mais je n’étais pas aux bout de mes peines, les Anglo-saxons portant une grande vénération aux obscurs acronymes.

A plusieurs reprises, j’ai rencontré de grandes satisfactions. En particulier lorsque les lecteurs du blog manifestèrent combien ils tenaient à moi ! On a son petit orgueil ! Ils en eurent plusieurs fois l’occasion, lors d’un départ, sur lequel je finis par revenir devant leur insistance, ou bien lorsque ma chronique s’arrêta sans crier gare du fait de maladie. Et, à de nombreuses reprises, je fus apostrophé par des inconnus qui me dirent chaleureusement « alors, c’est vous François Leclerc !». L’un m’avoua même avoir pensé que Paul Jorion se cachait derrière un pseudonyme…

Le blog fut un tremplin lorsqu’il me conduisit à participer à une nouvelle formule de La Tribune, qui hélas ne répondit pas à ses attentes en raison d’une relation fétichiste avec le papier entretenue par sa rédaction. L’Humanité-Dimanche m’a aussi ouvert ses colonnes, et cette collaboration se poursuit, sorte de retour aux sources, mon père ayant été critique dramatique de « l’Huma » pendant plus de vingt ans. Aujourd’hui, je collabore également à Slate, où je creuse mon trou dans un environnement assez différent. Impossible, au chapitre de l’élargissement de mes activités, de ne pas saluer mon éphémère éditeur, Christophe Hordé, qui a publié trois recueils de mes chroniques, dont un sur Fukushima.

Cette dernière catastrophe m’a donné l’opportunité de m’éclipser une première fois du monde de la finance, en raison d’un cousinage flagrant : par son culte du secret, les dangers qu’elle recèle et la fuite en avant dont elle procède, l’industrie électronucléaire m’est apparue avoir un étroit lien de parenté avec l’industrie financière. J’ai alors suivi à chaud les évènements de la centrale d’aussi près que j’ai pu, via la presse japonaise qui pour la circonstance rendait accessible ses éditions en langue anglaise, ayant le sentiment que suivre pas à pas ces événements dramatiques se passait de tout commentaire. Et je n’ai pas hésité une seconde fois à changer de sujet, lorsque le drame des réfugiés venant chercher asile en Europe pour y trouver porte close a éclaté. Mes capacités d’indignation, que je croyais à tort émoussées, se sont révélées intactes.

Les politiciens et les autorités que j’ai fréquentés assidument à certains moments de ma carrière n’ont pas été épargnés. J’aurai du mal à le cacher, le voudrais-je, j’ai en général peu de considération pour eux. Ceux qui on lu le compte-rendu par Yanis Varoufakis des réunions de l’Eurogroupe auxquelles il a participé me l’accorderont aisément.

Neuf ans ! qu’est-ce qui m’a poussé à tenir sur une telle distance ? Ayant à force perdu mes illusions mais gardé mes certitudes, selon le mot de Jorge Semprun, j’ai toujours eu le sentiment que le pire n’est pas toujours sûr et que je ne pouvais me désintéresser de la suite des évènements. Ne me résolvant pas à éteindre la lumière en partant !

Selon le compteur du blog, j’ai ait été invité à 2.710 reprises à publier un billet par Paul – l’invitation était à vrai dire devenue permanente – et ne reviens pas de cette constance comme du volume de ma production. Parlant de constance, celle des généreux donateurs qui ont répondu aux appels mensuels a été exemplaire. Comment les remercier ? Vient le moment de remercier Paul, avec lequel ce long compagnonnage s’est instauré. Au tout début, il m’avait proposé de m’aider à voler de mes propres ailes, et j’avais décliné. J’ai mis longtemps à me lancer, appréciant sa compagnie…

Au fil de mes papiers, j’ai sans aucun doute témoigné de quelques idées fixes, répétitives par essence. En tout premier lieu, celle de l’endettement des Etats. Je reste en effet convaincu que toute issue positive à l’instabilité financière chronique que nous connaissons passera par une restructuration ordonnée de la dette publique, faute de quoi elle se produira par elle-même dans un grand bouleversement. Pour ne pas reproduire les mêmes errements, il n’y aura par la suite pas d’autre solution que d’interdire les paris sur les fluctuations des prix – comme ne cesse de le demander Paul – afin de remettre l’activité financière à sa place: le financement de l’économie. Enfin, la croissance qui est tant idolâtrée est à l’origine de l’accroissement des inégalités dans la distribution de la richesse, une situation sans avenir qui procède également de la fuite en avant.

Pour tout dire, je n’ai pas vu le temps passer. Mais j’ai dû enregistrer que, sauf à l’occasion d’évènements marquants, généralement boursiers, la fréquentation du blog exprimée en visiteurs uniques s’est progressivement effritée. La crise s’était banalisée pour déboucher sur une crise politique multiforme et la finance a fait payer le prix de sa logique parasitaire.

Je ne vais pas épiloguer sur l’inquiétude qui s’est répandue, ni sur le climat anxiogène qui s’est progressivement installé. En fait de promesses, le capitalisme entre dans une nouvelle phase de son histoire qui ne les rend pas engageantes. Si rien ne s’y oppose résolument, une société de contrôle et de surveillance pourrait prendre le pas, ne présageant rien de bon.

Incorrigible, je me suis réfugié derrière une formule : les utopistes d’hier sont les réalistes d’aujourd’hui. Me disant qu’ils vont avoir besoin d’être tenaces, car si les éléments naissants d’un nouveau paradigme de société sont déjà perceptibles, le chemin permettant de sortir des cadres promet d’être long. Comme pour toute révolution !

1er mars, lancement de Décodages

Ma chronique entamera une nouvelle vie dès demain. Vous la trouverez tous les jours à l’adresse décodages

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25 réflexions sur « ADIEU ET À DEMAIN ! par François Leclerc »

  1. « La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-même qui font l’objet du débat » a dit Hannah Arendt.
    Merci de nous avoir fait participé à votre garantie de l’information par les faits et nous avoir permis d’en débattre.

  2. Votre départ est une déception. Vos billets apportaient du concret au blog, (même si quelques uns de vos décryptages étaient issus, d’après vos dires, d’une trop grande passion) décryptages il y avait, nous faisant sortir du politiquement correct, de l’information tiède, offrant une analyse plus pointue qui est nécessaire au citoyen d’aujourd’hui faisant face à une sophistication obscure. Les opinions ne manquent pas aussi bien rédigées soient elles et s’additionnent sans plus, le net offrant cette possibilité à chacun de s’exprimer, de se libérer en trouvant un public. Rentrer dans le concret, argumenter, développer les faits qui nous gouvernent au-delà de leur simple apparence, ouvrent le débat intérieur de chacun et éclairent les esprits. A très bientôt bien sûr.

  3. Je ne manquerai pas de retrouver dès demain vos billets que je suis depuis plusieurs années. Vous m’avez permis de comprendre beaucoup de choses dans des domaines que je connaissais très peu, merci à vous et à demain donc.

  4. Merci François ! Je n’ai pas lu vos 2710 billets, loin s’en faut. Mais à travers un échantillonnage régulier, j’ai particulièrement suivi les drames de Fukushima, de la Grèce et des réfugiés en Europe. Bonne route à vous.

  5. Merci à vous, et pour la grande générosité de la démarche, en espérant que votre expertise serve encore longtemps et longtemps – et surtout, car sur le sujet de l’Europe – le petit doigt nous dit que la vraie tempête se trouve exactement devant nous…..

  6. Les billets de François Leclercq étaient souvent captivants. Je ne suis ainsi jamais rendu compte que j’en ai probablement lu plus de 2.000. Merci à lui!

  7. Cher François,
    Je ne sais comment te remercier.
    Tu as fait un travail extraordinaire et bien sûr, dès demain, je lirai encore tes billets sur ton blog. Je me réjouis comme tant d’autres de cette solution qui va nous permettre de profiter encore de ton immense capacité à décripter (décoder) ce monde terrible où le hasard de nos naissances nous a fait naître…
    Après tout savoir, c’est mieux que rien. C’est une sorte d’honneur. Même quand nous en sommes arrivés à ce point.

    Jacques

  8. Merci pour ce travail de partage…

    Une actrice disait à propos de G Brassens qu’il avait aidé les gens de toute une génération à être moins cons…

    Ce blog, avec vos chroniques, et en gros tout le travail de vulgarisation sur des sujets pointus, la découverte à force de brasser, de formules simples pour décrire des phénomènes complexes… les resultats de cette décantation collective donnent vraiment l’impression d’avoir assisté à quelque chose de pas mal…

    Plein d’énergie pour la suite François!

  9. Bien sûr que nous serons au rendez-vous ; comment pourrait-il en être autrement après tant d’années ? Deux blogs à suivre, ah ça va être rock’n roll…

  10. bonsoir Monsieur Leclerc,

    Je crois être tombé sur le blog en 2010 et je me souviens m’être souvent dit au cours des premières années « non! M. Leclerc, ça va être long » et je passais des dizaines de minutes entre vos articles et wikipedia pour comprendre le vocabulaire technique de vos « décryptages plus ou moins savants ». Un grand merci pour tout ! A demain.

  11. Ému en lisant votre billet. C’est une aventure magnifique ce blog et quelle bonne idée de poursuivre. Comme le dit un post précédent, à demain François … ! à demain pour toujours Paul et François !

  12. Merci. Merci 1000 fois et probablement encore plus.

    Note en passant: le nettoyage de Fukushima est loin d’être fini, à peine entamé en réalité, donc de temps en temps des infos à ce sujet (mais est-il encore possible d’en trouver?) seraient les bienvenues.

  13. Cher Monsieur Leclerc, cher Monsieur Jorion,
    Un grand merci pour ce billet qui rappelle une belle aventure.
    Il ne s’agit que d’un redéploiement stratégique.
    L’analyse, l’information et la prospective sont entre de bonnes mains et vos lecteurs vous suivent. A demain, en attendant les billets de Paul Jorion qui seront publiés sur vos décodages!
    Cordialement,
    Renaud Bouchard

  14. Merci Mr Leclerc pour vos articles éclairants. Je vous ai suivi pendant pas mal d’année sur le Blog de Paul Jorion et les informations que vous m’avez fournies pour comprendre le monde sont innombrables.

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