Les temps qui sont les nôtres : Trump, un Parrain comme un autre, le 13 avril 2018 – Retranscription

Retranscription de Les temps qui sont les nôtres : Trump, un Parrain comme un autre. Merci à Marianne Oppitz et Catherine Cappuyns ! Ouvert aux commentaires.

Bonjour, nous sommes le 13 avril 2018, un vendredi. Et aujourd’hui mon petit exposé portera sur « M. Trump : un parrain comme les autres ».

Pourquoi cela ? Parce que va paraître mardi, mardi le 17, un livre écrit par M. James B. Comey intitulé « A Higher Loyalty », une loyauté d’un plus haut niveau. M. James B. Comey a été directeur du FBI – la police au niveau fédéral aux États-Unis – jusqu’à ce qu’il soit limogé par M. Trump le 9 mai de l’année dernière, en 2017. Le 8 juin il a fait une déposition devant le comité sénatorial sur les questions de renseignement où il a parlé longuement ; on lui a posé des questions sur la raison selon lui pour laquelle il avait été remercié.

Ce monsieur a une carrière de type classique : il est juriste de formation, il a été procureur dans différentes affaires, en particulier le jugement de membres de la Mafia.

D’où vient le titre de mon exposé ? Eh bien parce que le message explicite du livre qui va paraître la semaine prochaine et dont on a déjà des extraits parce que différents journalistes ont eu accès à un exemplaire – on en parle en particulier dans le New York Times, dans le Washington Post, dans le Guardian, dans le Financial Times. J’ai pu lire des extraits du livre. Il y a bien sûr dans la presse française aussi des gens qui ont lu les articles comme moi et qui disent ce qu’ils ont trouvé là.

Quand j’ai entendu parler de ce livre, j’ai essayé de le commander : il ne peut m’arriver que le 15 mai. J’ai laissé tomber ma commande pour le moment (rires), parce que tout sera connu de ce qu’il y a dans ce livre longtemps avant que ma commande m’arrive. Effectivement, on a déjà pas mal d’informations à partir des lecteurs qui ont pu le lire hier dans la journée.

Il y a d’autres informations qui viendront parce qu’il y aura des gens pour le lire de manière plus approfondie dans les heures qui viennent et d’autres choses vont tomber. Mais le message principal c’est donc : pourquoi un type plus élevé de loyauté ? Eh bien parce que M. Comey avait été dans la situation où M. Trump l’avait appelé et avait exigé de lui sa loyauté, et dans les passages qui sont cités du livre, Comey dit : « J’avais l’impression de me trouver devant un de ces parrains de la Mafia. Exactement le même type d’attitude : le ‘nous’ contre le monde extérieur qui nous en veut, la loyauté absolue, le mensonge. Le mensonge comme un moyen de gérer les choses et les récompenses accordées à ceux qui mentent dans la même direction. Nous, la famille. La loyauté, la loyauté par-dessus toute idée d’honnêteté, de véritable loyauté à un intérêt général. Tout ça est mis entre parenthèses. On vous demande simplement la loi du silence à l’intérieur du groupe » et dit-il – bien entendu M. Comey – : « J’ai été un peu surpris de voir que M. Trump se voyait essentiellement de cette manière-là, c’est-à-dire qu’il avait été nommé Président et donc à partir de là, le gang c’était lui qui le dirigeait et le gang incluait tout ». Dans une remarque assez amusante, il dit : « Il n’a manifestement pas compris quel était le rôle du FBI ! ».

Alors, dans quelle situation se trouve-t-on selon Comey ? Eh bien, il renvoie indirectement à la situation qu’on a connue à l’époque où Al Capone était un gangster important et où le FBI était arrivé à le faire tomber. La différence est que cette fois-ci le chef de gang est arrivé aux rênes de la nation. Il est Président et donc il utilise tous les moyens qu’il peut pour essayer d’introduire un style mafieux dans la conduite des affaires.

Donc ça c’est le message principal de M. Comey dans son ouvrage. Mais il y a d’après ce qu’on comprend, il y a d’autres messages un peu subliminaux. Il y a par exemple le fait qu’il distingue parmi les gens autour de Trump : il fait des distinctions. Il stigmatise en particulier le ministre de la Justice, Jeff Sessions, comme quelqu’un de peureux et de lâche qui a abandonné la possibilité qu’il avait de protéger Comey contre les actes mafieux de Trump et il le lui reproche : il parle de son regard fuyant quand Sessions avait la possibilité de rester comme un rempart entre le FBI, la direction du FBI, et les ordres de Trump.

Et donc, ça c’est le message – je dirais – les choses qu’on peut lire explicitement. Il y a aussi quelques mots très aimables envers John Kelly, le général qui est à la tête du cabinet de Trump et dont on dit qu’il est en disgrâce et qu’il va bientôt disparaître. Ce manuscrit ne va manifestement pas arranger son cas puisqu’au moment où Comey est révoqué par Trump, il assure Comey de son indignation et du fait qu’il lui paraît difficile de continuer à travailler pour quelqu’un qui se conduit de la manière dont Trump le fait. Et ce serait Comey qui l’encouragerait en disant : « Non, il faut qu’il y ait encore des gens intègres dans son environnement pour protéger la nation ! ».

Au temps pour le message explicite du livre – il y a un message implicite et il n’a pas été vu, je dirais, directement par les gens qui ont pu lire le manuscrit puisqu’ils rapportent ça de manière incidente et même pas nécessairement. On en parle dans le Washington Post mais on n’en parle pas dans le New York Times et à ma connaissance – si j’ai bon souvenir – on n’en parle pas dans le Financial Times non plus, une allusion y est faite dans le Guardian. Le Washington Post prend cela plus au sérieux. Le message subliminal c’est le suivant, Comey dit : « C’est un parrain de Mafia et il est normal que le FBI le traite comme tel » – l’institution qu’il représentait jusqu’à sa révocation. Il est normal qu’il y ait une commission comme celle de Mueller. Il faut que les institutions soient protégées contre ce type de comportement. Mais alors des informations sont données à propos d’autres choses et en particulier d’un incident qui aurait eu lieu en [2013] quand M. Trump se trouvait en Russie à l’époque – si j’ai bon souvenir – de l’élection de Miss Univers et où il y aurait eu un incident dans une chambre d’hôtel avec des prostituées.

Alors, Comey qui insiste sur le fait qu’il n’y a pas dans son livre de choses qui soient – à proprement parler – illégales, revient quand même à plusieurs reprises sur cet épisode, en insistant sur le fait que Trump l’a cuisiné là-dessus, à quatre reprises, en ajoutant des arguments du type « loyauté » en disant : « C’est là que je vais juger de votre loyauté envers moi ou non ! ». En faisant des allusions à sa famille, en disant : « Si ma femme devait être convaincue que ces choses se sont bien passées, ce serait, vous le comprenez bien, une très grande tragédie ! » et ainsi de suite.

Et ce qui apparaît, c’est que l’insistance de Trump, là – sa défense que l’événement n’a pas pu avoir lieu – est du type de cette blague que raconte Freud dans un de ses livres : du type à qui on reproche – son voisin lui reproche – de lui avoir rendu troué un seau qu’il lui avait prêté. Et le type se défend en disant : « Mais, je te l’ai rendu en bon état. D’ailleurs, je ne t’ai jamais emprunté un seau et, de toute manière, il était troué au moment où tu me l’as donné ». Ou alors, « The lady protests too much » dans Shakespeare : la Lady, la Dame, proteste de façon trop énergique [P.J. Dans Hamlet : « The lady doth protest too much »]. Il y a une insistance chez Trump à dire que cet incident n’a pas eu lieu, que ce n’était pas possible, qu’il n’a pas passé véritablement la nuit [dans cette chambre], que de toute manière, il a très, très peur des microbes et donc, il n’est pas possible qu’il ait été mêlé à une histoire de ce type là, etc.

Les protestations sont excessives et on comprend – à demi mot – que l’insistance de Trump, à la fois, pour dire que l’incident n’a pas eu lieu et, en même temps, cette insistance avec laquelle il revient à tout moment en disant qu’il n’y a pas eu de collusion avec la Russie. On a l’impression de comprendre : la Russie n’a pas eu besoin de collusion ! Ce qui s’est passé, c’est que manifestement, Trump est convaincu qu’il existe des cassettes, qu’il y a des enregistrements de ce qui s’est passé dans cette pièce, qu’il a été piégé et, il n’a pas besoin, effectivement, de se mettre d’accord avec M. Poutine sur ceci ou cela. Il est terrorisé à l’idée que ces informations, que ces preuves, sortent ! Et donc, en fait, il essaye d’aller dans le sens du poil de la Russie, sans même qu’on lui demande quoi que ce soit. Il essaye d’être aimable pour que ces choses ne sortent jamais. D’où son empressement, d’où son obséquiosité, d’où le fait qu’il n’écoute aucun des conseils qu’on lui donne.

Quand on lui dit de ne pas se précipiter, en raison des tensions avec la Russie : l’empoisonnement, la tentative d’assassinat sur l’agent double Skripal et ainsi de suite… les tensions en Syrie, quand, tout le monde autour de lui, lui demande de ne pas se précipiter à féliciter Poutine au moment de son élection, il le fait quand même. Ses déclarations d’une naïveté ou d’une candeur invraisemblable quand il demande à l’ambassadeur russe si Poutine a essayé de manipuler les élections en Amérique et qu’il se tourne vers les journalistes en disant : « Ben, vous voyez, Poutine dit qu’il ne l’a pas fait ! Il est un type très honorable, pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas le croire ? » C’est-à-dire que, simplement, on ne lui donne pas les ordres mais il est terrorisé. Il est terrorisé que les Russes pourraient ne pas être contents de ce qu’il dit et donc, il va au-devant de ce qu’on pourrait lui demander. On ne le fait même pas chanter mais il sait qu’il est dans une position où on pourrait le faire chanter et, voilà ! C’est ce qui explique son obséquiosité vis-à-vis des Russes sans même sans doute qu’on lui demande quoi que ce soit.

Alors, comme je dis, cela n’a pas l’air d’être dit explicitement par Comey. Je dirais que ça fait partie de son intelligence : il instille ce message dans les pages de son livre, sans insister sur le fait, laissant au lecteur le soin d’arriver à cette conclusion que, simplement, il existe un dossier qui est extrêmement compromettant pour M. Trump. Et que c’est ça qui explique son attitude vis-à-vis de la Russie.

Si M. Mueller a une copie bien entendu de ces choses qui ont été enregistrées, il est évident que c’est terminé pour M. Trump. Son comportement s’explique alors a posteriori : il est à la fois le chef de la Mafia qui a cru que le fait de devenir Président des États-Unis, ça lui permettrait simplement d’avoir un gang de la taille de la nation et, en même temps, c’est une marionnette dans les mains des Russes qui ne sont même pas obligés d’agiter les ficelles puisque M. Trump va faire tout ce qui est nécessaire pour être aimable envers eux.

Les choses ont changé un tout petit peu l’autre jour (rires), quand il s’est senti provoqué quand les autorités russes ont dit que si on attaquait des bases où se trouvaient des Russes en Syrie, eh bien, il y aurait des représailles envers les sources des missiles qui seraient lancés. Et là, il a réagi comme il sait le faire : il a sorti son revolver plus vite que son ombre. Et, bien entendu, aussitôt, ses conseillers ont dû dire qu’on avait mal compris : qu’on avait sorti du contexte (rires) le truc où il répondait qu’il allait annihiler, tout simplement, la Russie, que ce n’était pas ça qu’il avait voulu dire et ainsi de suite, comme à l’habitude. C’est en fait – comme on le sait par ailleurs – que la Maison Blanche c’est donc un truc où, maintenant, l’équipe autour de Trump fait du « damage control » comme on dit en américain. C’est-à-dire qu’on essaye de retrouver la maîtrise sur tout ce qui est en train de s’écrouler. Le rôle de l’équipe, c’est essentiellement de dire qu’on a pas bien compris ce que le Président voulait dire. Que cela voulait dire tout à fait autre chose. Enfin, voilà !

Donc, ce livre de Comey va sortir qui s’appelle « Un autre type de loyauté », une loyauté d’un genre plus élevé, paraît mardi et bien sûr, il est dans les premières ventes aux États-Unis. En gros, on sait plus ou moins ce que ça dit. Il y a donc, je résume, un message explicite : il y a maintenant un gangster à la tête des États-Unis et il est normal que la police le traite comme elle traite les gangsters. Et, message un peu plus subliminal : les Russes possèdent des documents tout à fait compromettants vis-à-vis de M. Trump. Des choses dont il est terrorisé que sa femme se convainque qu’elles soient vraies et, c’est pour ça qu’il se conduit vis-à-vis de la Russie de la manière dont il le fait. Sans probablement qu’on ne lui donne des ordres mais, en allant au-devant de tout ce qu’il imagine que les Russes pourraient vouloir de lui. Voilà !

Il n’est même pas certain que les Russes aient une vue aussi compliquée que cela mais la situation les arrange sans doute puisqu’on a donc, à la tête des États-Unis, quelqu’un qui fera tout ce qu’il imagine que la Russie aimerait bien qu’il fasse. Voilà !

On en saura plus dans les jours qui viennent. Là, j’ai voulu faire un résumé un peu à chaud puisque ce sont les nouvelles de la nuit pour nous : des choses qui sont tombées en fin de journée aux États-Unis.

Je vous tiens au courant de la suite, bien entendu.

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4 réflexions sur « Les temps qui sont les nôtres : Trump, un Parrain comme un autre, le 13 avril 2018 – Retranscription »

  1. Trump vs. Comey – ce sont des luttes de pouvoir entre mafiosi. Avant Trump nous avions des menteurs, des tortionnaires et des tueurs de drones et maintenant nous avons un gangster. Qu’ont-ils en commun ? Tous sont des amis du Daesh Blanc – comme Macron, Mai, Merkel, etc. Ils bénéficient tous du génocide des Yéménites.

    Macron: « La position de la France est claire : plein soutien à la sécurité de l’Arabie saoudite, condamnation de l’activité balistique venant des Houthis »

    Kamael Daoud:  » Daesh noir, Daesh blanc. Le premier égorge, tue, lapide, coupe les mains, détruit le patrimoine de l’humanité, et déteste l’archéologie, la femme et l’étranger non musulman. Le second est mieux habillé et plus propre, mais il fait la même chose. L’Etat islamique et l’Arabie saoudite »

    1. Daesh tout court , c’est surtout le bébé des radicalismes de l’islam , chiite d’une part , sunnite d’autre part .

      Que l’islam se réconcilie sur des bases un peu plus modernes et compatibles avec la république , on a déjà assez de mal par ailleurs avec les paranos de toutes races , sans en faire les boucs émissaires des turpitudes des autres .

      A chacun sa merde et sa responsabilité .

      1. « Que l’islam se réconcilie sur des bases un peu plus modernes ».
        Impossibles rêves.
        Lisez « Américains Arabes: l’affrontement ». Nicole Bacharan et Antoine Sfeir. Seuil, 2006.
        Vieux, mais pas daté. De grandes constantes mises à jour.

        Deux changements:
        L’abandon officiel par l’Arabie Saoudite de sa promotion du Wahabisme. Même sa version soft à usage occidental était rien moins que « particulière ».
        Le voisin du nord de la Syrie et son autocrate Recep Tayyip Erdogan, frère islamiste de plus en plus affirmé. Et c’est un euphémisme.
        Ce sont des infos générales, bonnes à savoir. Elles ne préjugent en rien de la situation dans notre grande République… laïque.
        Passe qu’au niveau individuel, E. Todd est beaucoup plus positif.

  2. Questions loyauté et le «nous contre eux» type maffieux, on a précédent: Nixon. Dès avant sa réélection, c’est ce qu’il exigeait de ses subordonnés de la Maison Blanche et de ses ministres. Il avait peur des fuites recueillies par les journalistes de la côte est. Il les méprisait en bloc, accordant quelque crédit au seul Los Angeles Times. Et pour pas longtemps. Il se sentait un plouc devant la «sophistication», selon lui importée d’Europe, du Département d’État, des intellectuels et universitaires de New-York à Boston. D’horribles décadents prêts à se soumettre à Moscou ou Hanoï et saboter ses efforts diplomatiques.
    Après sa réélection, il s’est terré dans «sa» Maison Blanche au personnel de confiance devenu rare, de plus en plus parano et rageur envers les USA tout entier.

    Ce qui est bien avec ce rapprochement sont le mots magiques: menace de destitution, démission comme un malpropre.

    Trump va-t-il rencontrer son Watergate? Jusqu’à présent, seule la roupie de sansonnet est au rendez-vous. Je manque d’informations. Il me semble quand même équitable de ne rien retenir contre lui de ce qu’il a pu faire de délictueux avant son élection. Un crime étant tout autre chose.
    En a-t-il fait assez, en fonction, pour suivre le parcours de Nixon ? C’est LA question. Et on est bien obligé de répondre par la négative. Dans ce cas, -que les Dieux et des enquêteurs accrocheurs nous en préservent-, il est bon pour une réélection. L’éloignement nous autorise un brin de superstition: je touche du bois et croise les doigts.

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