« Défense et illustration du genre humain » : Ce qu’il n’y a pas dans mon livre – Retranscription

Retranscription de « Défense et illustration du genre humain » : Ce qu’il n’y a pas dans mon livre. Merci à Catherine Cappuyns !

Bonjour, nous sommes le 15 mai 2018 et demain [en fait, hier], pour moi, paraît un de mes livres. Voilà, c’est ce livre-là, (montre le livre) il s’appelle Défense et illustration du genre humain, ça paraît chez Fayard. Je vous en ai déjà parlé, j’ai présenté sur mon blog, en sept parties, la conclusion. Je l’ai simplement découpée en rondelles et je vous ai présenté les rondelles une par une et j’ai fait cinq petites vidéos, où je vous ai expliqué ce qu’était ce livre et ce qu’il y avait dedans.

Et, pour terminer, parce que ce sera la dernière bien entendu, je voudrais vous parler de ce qu’il n’y a pas dans ce livre.

Et pour ça, je vais vous raconter une petite histoire. C’est une petite histoire qui se passe il y a trente-deux ans. C’est biographique, ça m’implique et c’est une conversation qui a eu lieu au métro Saint-Placide. Il y a une personne là, un anthropologue, qui est un anthropologue connu en France. Ce n’est pas Jean Pouillon qui, lui, a été un de mes amis, qui a même essayé de faire de moi le directeur de la revue d’anthropologie prestigieuse L’Homme, dont il avait été un des fondateurs avec [Claude] Lévi-Strauss, avec d’autres personnes comme [André] Leroi-Gourhan, Granet [faux], [Émile] Benveniste [manquent André-Georges Haudricourt et Pierre Gourou – qui fut mon professeur], si je me souviens bien, et quand on a voulu me faire nommer à ça, là il y a eu un tollé comme il y avait eu un tollé à l’idée que j’allais pouvoir devenir un chercheur en France. Il y a eu une dernière tentative d’un Monsieur que je remercie, qui s’appelle Monsieur Lautmann, et tentative là qui a échoué aussi, et à laquelle j’ai fait allusion récemment.

Mais donc on est dans cette période où je n’ai pas un radis, je n’ai pas de boulot, je n’ai pas droit au chômage non plus en France. J’ai été professeur à Cambridge, ce qui ne donne pas droit au chômage en France. J’ai travaillé pour les Nations-Unies pendant une année et là j’en ai déjà parlé, je n’entre pas dans les détails mais il y a eu des affaires vraiment pas très catholiques auxquelles je n’ai pas voulu me mêler. Et donc voilà.

Et je suis dans ce café et il a voulu me voir et j’espère secrètement qu’il réglera l’addition, qu’il me paiera mon café (rires) et il me dit deux choses : la première qu’il me dit, c’est : « Prenez le pouvoir ! ». Bon, « prenez le pouvoir », alors là je me dis : « Dans l’état où je suis, je n’ai aucun levier, il n’y a personne pour me soutenir ». Si, lui, il me dit : « Allez-y, je vous seconderai ». Et je me dis qu’il est fou. Je me dis qu’il est fou.

Il faudra bien des années, plus tard, pour que j’analyse la situation et que je comprenne ce qu’il a voulu dire. Il voulait dire que ma stature, ma réputation, d’anthropologue me permettait, dans le vide qui se créait à la disparition au moins au premier plan de Lévi-Strauss, qu’il y avait une place à prendre et qu’il pensait que je pouvais moi la prendre. Je n’ai pas compris ça. Je n’ai pas compris ça au moment même. Je me suis dit : « Il est fou : il ne comprend pas la situation. » Moi, je voyais ça en termes, non pas de rapport de force comme lui le voyait, je le voyais simplement en termes de mes forces à moi, qui étaient insuffisantes.

Mais ce n’est pas de ça que je voulais vous parler. Je voulais vous parler de la deuxième chose qu’il m’a dite. Il m’a dit : « Il y a un moyen, il vous reste un moyen, c’est de lancer une polémique ». Voilà : « C’est de vous en prendre à quelqu’un de connu et de faire un livre et de dire que cette personne est un imbécile pour la raison X ou Y et ça, ça vous permettra d’en sortir ». Et d’une certaine manière il avait raison. Il avait raison : je pourrais dire « Non, il avait tort, parce que ça ne marche jamais ! » ou bien : « C’est de court terme ! », mais ce n’est pas de court terme : c’est vrai que ça peut marcher.

Et je vais vous donner un exemple et c’est un exemple absolument tragique à mon sens : dans les années mil huit cent soixante-dix, Carl Menger s’en prend au grand représentant de l’économie, de la science économique, en Allemagne, qui s’appelle Gustav von Schmoller. Il dit que c’est un imbécile, qu’il ne faut pas faire de la science économique comme ça. Et je vais vous le dire : Menger a entièrement tort, entièrement tort, von Schmoller entièrement raison, et plus personne… vous ne savez pas : vous n’avez jamais entendu parler de ce nom, de Gustav von Schmoller et tout le monde parle de Carl Menger : on réédite ses livres, on dit que c’est un génie, que c’est un des inventeurs de la science économique moderne et c’est vrai. Il s’est lancé comme ça, il s’est lancé par une polémique, par une polémique d’une mauvaise foi absolue, avec des arguments qui ne tiennent pas une seconde mais dont je dois souligner qu’ils sont les dogmes actuellement de la science économique : les choses contre lesquelles nous essayons tous de lutter par les moyens que nous avons, qui sont très limités, mais ça marche.

La personne qui me dit à ce moment-là : « Lancez une polémique ! », c’est une tactique, malheureusement qui marche. Et pas seulement en France, vous voyez bien l’exemple : Menger est Autrichien, von Schmoller est Allemand et ça marche à toutes les époques, c’est un moyen, c’est un moyen. Ça ne dure pas éternellement, gagner de cette manière-là, il va y avoir un retour de von Schmoller, si nous vivons jusque-là. Il y aura un retour de von Schmoller et l’on mettra Carl Menger, sur le très long terme, à l’échelle de plusieurs siècles, on mettra Carl Menger à la poubelle. Et j’essaie d’y contribuer vaillamment quand j’ai l’occasion de parler de ce filou. C’est un ennemi de la pensée. Menger c’est un ennemi de la pensée, c’est un fer de lance des milieux d’affaires, comme on en verra ensuite pas mal en science économique, qui est l’équipe qu’on recrute autour des prix Nobel d’économie.

Et donc, ça marche. Mais voilà et c’est ça que je voulais vous dire : je n’ai jamais voulu faire ça, ça ne m’a jamais paru le moyen d’essayer de faire entendre ses idées. C’est beaucoup plus difficile de l’autre manière, c’est-à-dire de présenter des idées et de les pousser, de démontrer inlassablement. Ce n’est pas évident. Ce n’est pas évident parce qu’on a une énorme opposition, et puis il y a aussi, il y a ces gens qui font carrière uniquement sur des polémiques, qui n’ont pas de contenu à proposer mais dont le nom est fait sur le fait qu’ils ont critiqué un tel et puis une telle, et une telle les a critiqués, et ainsi de suite. Voilà.

Alors, dans ce livre-là il y a beaucoup de choses, il y a saint Paul, il y a la Chine, il y a le transhumanisme. Il y a une longue réflexion dont je n’ai pas encore parlé dans les petites vidéos, sur l’immortalité et sur cette quête de l’immortalité individuelle. Mais les treize personnes, les treize personnages-clé dont je pense qu’ils ont fait évoluer la représentation que nous avons de nous-mêmes vers un mieux. Ils ont ajouté au savoir, parfois par des méthodes curieuses et inattendues mais tous ensemble, ils constituent ce portrait du genre humain que j’ai voulu vous présenter. Voilà.

Et maintenant, bonne lecture !

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