Le moment du Verbe : le signifiant et son efficace (1998)

Le moment du Verbe : le signifiant et son efficace

A paru dans L’Homme 145, 1998 : 239-248

À propos de Elisabeth Roudinesco et Michel Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, Paris : Fayard 1997

Dans le Dictionnaire de la psychanalyse d’Élisabeth Roudinesco et Michel Plon, on trouve des articles biographiques, d’autres consacrés aux sociétés et écoles psychanalytiques, des monographies conceptuelles, ou ayant trait aux ouvrages de Sigmund Freud et aux revues où ses articles furent publiés pour la première fois. 

Les biographies constituent la majeure partie de l’ouvrage, elles portent non seulement sur les psychanalystes et cas célèbres mais aussi sur divers acteurs de la première heure, comme des parents proches de Freud, ou des écrivains et musiciens entrés en contact avec lui, comme Thomas Mann, Gustav Mahler ou Romain Rolland. L’intérêt prêté aux tragédies personnelles fait de la lecture de ces articles une expérience souvent émouvante. Ces drames sont bien entendu nombreux au sein d’un mouvement que le nazisme voulut doublement anéantir, de manière directe en éliminant les personnes du fait de leur origine ethnique, et de manière indirecte en éradiquant les idées dont celles-ci étaient les porte-paroles, le nazisme s’étant posé comme on sait, en ennemi de la pensée en général et de la psychanalyse en particulier. On lira comme des hommages éloquents aux victimes de la barbarie – et de la stupidité au sens large – les articles dédiés à Sabina Spielrein, Eva Freud, Eugénie Sokolnicka, Johan Rittmeister et bien d’autres. La contrainte que les auteurs se sont imposée de ne consacrer d’article séparé qu’aux personnes décédées conduit cependant à un grave déséquilibre lorsqu’il s’agit d’un mouvement comme la psychanalyse qui n’a pas même cent ans. Pour retrouver dans les pages de ce dictionnaire les acteurs toujours en vie, le lecteur est obligé de se livrer à de nombreuses contorsions, recherchant leur trace au sein des organisations auxquelles ils ont appartenu, au niveau des concepts qu’ils ont manipulés, voire au contact des morts qu’ils ont connus. 

Les textes traitant des sociétés et écoles psychanalytiques nationales sont également nombreux, et c’est probablement là que le lecteur français déjà féru de psychanalyse découvrira le matériel le plus neuf. Les pionniers de la psychanalyse dans chacun des pays où elle est présente sont en effet non seulement répertoriés, mais leur place dans son émergence en matière de création d’institutions ou de traductions des textes du père fondateur est documentée de manière très précise.

Les articles conceptuels évitent délibérément l’écueil qui aurait consisté à vouloir concurrencer le Vocabulaire de la psychanalyse de Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis , et se contentent souvent, avec beaucoup de sagesse, de résumer la contribution de ces auteurs ou de renvoyer à leur ouvrage insurpassé. À de très rares exceptions près (le « traumatisme de la naissance » d’Otto Rank, l’« aphanisis » d’Ernest Jones, le « self » de Winnicott), l’ensemble des concepts présentés ont été introduits par trois auteurs seulement : Freud lui-même, Mélanie Klein et Jacques Lacan. Ce choix correspond à la représentation que l’on se fait en France de l’histoire de la métapsychologie psychanalytique : un édifice théorique qui ne bénéficia quasiment pas de l’existence, aux Etats-Unis, d’une vaste communauté d’analystes.

Les monographies portant sur les livres de Freud contiennent chaque fois un résumé très complet, un historique des traductions, aussi bien en anglais qu’en français, et des problèmes conceptuels que celles-ci soulevèrent.

Dans tous les articles de nature proprement historique on retrouve le style d’Élisabeth Roudinesco, que l’on connaissait déjà pour l’avoir savouré dans ses ouvrages précédents consacrés à l’Histoire de la psychanalyse en France (1982, 1986) ou à Jacques Lacan (1993) . Le style est à la fois enjoué et épique, parcouru d’un souffle hugolien qui transparaît non seulement dans l’écriture mais aussi dans les choix éthiques de l’auteur, lesquels sont sans équivoque républicains – voire jacobins, socialistes – à la manière de Jean Jaurès, ou franchement populistes – dans le meilleur sens du terme, c’est-à-dire manifestant leur sympathie spontanée pour le « peuple », au premier rang duquel se place la classe ouvrière. 

Ainsi, par exemple, quand la France se voit décerner un brevet de « fille aînée du freudisme » pour être le pays où le nombre de psychanalystes par habitant est le plus élevé, où toute forme de traitement de la psychose aussi bien que de la névrose se situe peu ou prou par rapport à la psychanalyse, et où non seulement les philosophes mais aussi les intellectuels dans leur ensemble ont placé la psychanalyse au centre de leur Weltanschaung. Ainsi dans la tristesse manifestée de voir Freud utiliser le mot « socialiste » pour désigner une idéologie de gauche concurrente, celle-ci totalitaire. Ainsi encore dans la sympathie exceptionnelle manifestée à l’égard des représentants du courant « freudo-marxiste » au sein du mouvement psychanalytique, qui s’exprime en particulier dans un portrait inattendu par sa chaleur de Wilhelm Reich, dont les auteurs soulignent l’influence visible sur L’Anti-Oedipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari . Ainsi enfin dans la compassion exprimée pour les « hystériques de Charcot », dont la condition de « femmes issues du peuple » mises en scène par un cabotin génial du savoir est amplement soulignée tant dans l’article consacré au maître lui-même que dans ceux qui le sont aux plus célèbres d’entre elles, Blanche Wittmann, Rosalie Dubois et « Augustine ».

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De cette partie historique se dégagent plusieurs thèmes : la dénonciation des falsifications historiographiques, la prépondérance des techniques suggestives, telle l’hypnose, par rapport à la composante neurophysiologique dans l’origine du freudisme, la place de la psychanalyse dans le courant réformateur de la Haskalah au sein de la communauté juive, la vertu thérapeutique de la cure psychanalytique. C’est là que ce Dictionnaire de la psychanalyse se révèle un ouvrage militant, voire polémique, dans la meilleure acception de ces deux termes, au sens où ils dénotent la responsabilité assumée par des auteurs qui s’engagent pleinement dans les textes qu’ils écrivent. La preuve est faite ici qu’un dictionnaire ne doit pas nécessairement être neutre, du moment qu’il prouve son attachement à la vérité historique et que ses options philosophiques et politiques sont parfaitement visibles aux yeux du lecteur. 

Sur cette question de la vérité historique, le Dictionnaire de la psychanalyse n’est en fait pas tendre pour son fondateur-même, Sigmund Freud, accusé d’avoir, avec son compère des premiers temps, Josef Breuer, falsifié le compte rendu des cures de certaines de leurs patientes « hystériques » afin d’établir une antériorité fictive de leur méthode thérapeutique par rapport à celle de Pierre Janet, connue sous l’appellation d’« analyse psychologique ». Plus tard Freud aurait continué de remodeler l’histoire de sa méthode, pratiquant lui-même, et imposant à ses collègues les plus proches, la rétention d’information et la mémoire sélective. 

Ernest Jones, auteur des trois tomes de la biographie de Freud, confondue avec l’histoire officielle du mouvement, et ce faisant devenue la caution de l’ensemble des demi-vérités et mensonges par omission voulus par le maître, apparaît comme le principal personnage contre qui ce Dictionnaire de la psychanalyse est rédigé. Le rôle de Jones en tant qu’organisateur et ambassadeur du mouvement psychanalytique est abondamment souligné ; le fait qu’il ait été l’auteur d’un compromis passé avec les nazis pour opérer l’« aryanisation » de la psychanalyse en Allemagne n’est pas passé sous silence non plus. L’accent mis sur la suggestion, et non sur la neurophysiologie, comme principale source de la technique freudienne, constitue une autre manière de prendre Jones à contrepied. Je reviendrai plus loin sur ce point.

 Curieusement, de la bête noire de l’ouvrage qu’est donc Ernest Jones, un portrait très précis et finalement extrêmement attachant est dressé dans l’article biographique qui le concerne, ce qui contribue à faire de lui, de manière inattendue, le personnage central de l’ouvrage. Si les auteurs ne qualifient pas Ernest Jones de saint Paul du mouvement psychanalytique, le parallèle s’impose cependant de lui-même au lecteur. 

Sur ce sujet de la vérité historique, il est intéressant que précisément sur un point – l’abandon de la thèse de la séduction dans l’étiologie des névroses hystériques – où Freud fut jugé coupable de falsification par un mouvement d’opinion né au milieu des années 80, le Dictionnaire prend au contraire sans équivoque le parti du fondateur de la psychanalyse, rejetant catégoriquement l’accusation de tromperie. Rappelons que, confronté de manière récurrente par ses patientes névrosées au récit d’abus sexuels perpétrés sur elles par leur père, Freud juge en 1897 qu’un certain nombre de ces souvenirs de violence sont en réalité fantasmatiques. On connaît les mots par lesquels il conclut la lettre qu’il adresse à Wilhelm Fliess le 21 septembre 1897 pour lui annoncer ce revirement, dont il prédit qu’il se manifestera pour lui par une perte de revenus : « Rebecca, ôte ta robe, tu n’es plus fiancée. » 

En 1984, ce renoncement à l’hypothèse de la séduction fut qualifié par Jeffrey Masson de mensonge stratégique visant à favoriser l’acceptation de la psychanalyse par l’opinion. Au contraire, dans le « scénario » qu’il rédigea pour Hollywood à la fin des années 50, Jean-Paul Sartre avait fait de cette véritable conversion intellectuelle le tournant fondateur de la psychanalyse en tant que science de l’inconscient . Ce Scénario Freud est à juste titre abondamment mentionné dans le Dictionnaire de la psychanalyse ; il constitue en effet la « fiction historique » consacrée à la psychanalyse ayant le mieux saisi l’essence même de cette science. À propos de la polémique engagée par Masson, les auteurs du Dictionnaire écrivent : « Dans le contexte des années 1990, le retour à la théorie de la séduction fut donc d’abord une réaction contre l’orthodoxie psychanalytique puis le symptôme majeur d’une forme américaine d’antifreudisme où se mêlaient la victimologie, le culte fanatique des minorités opprimées et l’apologie d’une technique de l’aveu, largement appuyée sur la pharmacologie » (p. 966).

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Comme j’y ai déjà fait allusion, lorsque l’on s’interroge sur les sources de la pensée freudienne, il convient de se prononcer quant au poids à attribuer respectivement à l’apport du courant issu de la neurophysiologie, transmis par l’enseignement médical traditionnel, et à celui du courant issu des techniques suggestives, descendant en droite ligne de la pseudo-science du « magnétisme animal » fondée par Franz Anton Mesmer et réfutée en 1784 par une célèbre commission d’enquête constituée de membres de l’Institut et présidée par Vicq d’Azyr. Les deux influences sont certainement présentes chez Freud : ses maîtres viennois en médecine, tels Ernst W. von Brücke ou Theodor Meynert, sont physiologues, tandis que les Français auxquels le fondateur de la psychanalyse s’intéresse, Charcot à Paris, Liébeault et Bernheim à Nancy, pratiquent l’hypnose – mais comme il conviendra de le préciser, à des titres divers.

L’enjeu est le suivant : faut-il, comme le fait Ernest Jones, minimiser parmi les éléments constitutifs du freudisme l’apport du courant issu des techniques suggestives, ou faut-il, comme Élisabeth Roudinesco et Michel Plon, privilégier celui-ci et minimiser au contraire l’apport du courant issu de la neurophysiologie ? La réponse est, à mon sens, que le Dictionnaire attribue trop de poids à l’influence du courant issu des techniques de suggestion. Charcot, dont on sait l’ascendant qu’il eut sur Freud jeune homme, utilise sans doute l’hypnose, mais nullement à des fins thérapeutiques : Charcot recourt à l’hypnose, et le Dictionnaire le souligne lui-même à plusieurs reprises, pour induire chez ses patientes des symptômes hystériques, et mettre ainsi en évidence, aux yeux de ses étudiants, que l’hystérie est une pathologie fonctionnelle et non organique. Freud utilisera l’hypnose dans ses thérapies, mais pendant quelques années seulement, comme un pis-aller en l’absence d’autres techniques qui le satisferaient davantage, telles celle qu’il finira par adopter : l’association libre par l’analysant en position couchée, l’analyste se tenant hors de son champ visuel.

Tout au contraire, Freud rédige en 1895 un ouvrage complet dans la perspective neurophysiologique : son Esquisse d’une psychologie scientifique. Le manuscrit ne sera jamais publié à l’initiative de Freud lui-même. Ce seront ses descendants qui prendront, en 1950, l’initiative de la publication d’un volume appelé en français Naissance de la psychanalyse et où le texte de l’Esquisse est précédé d’une sélection de la correspondance de Freud et de Wilhelm Fliess, correspondance contemporaine de la rédaction du manuscrit. Aucun article du Dictionnaire n’est consacré spécialement à l’Esquisse.

L’Esquisse d’une psychologie scientifique, bien qu’elle vise les mêmes fins que les livres ultérieurs de comprendre la névrose, est bel et bien un ouvrage de neurophysiologie, tout occupé à formuler des hypothèses relatives aux influx nerveux et aux mécanismes qui peuvent expliquer aussi bien le fonctionnement normal de la pensée que ses altérations dans l’aphasie, la névrose ou la psychose. Dans un livre publié il y a une vingtaine d’années et consacré à l’Esquisse, Karl. H. Pribram et Merton M. Gill soulignent que les découvertes faites au cours du siècle qui suivit confirmèrent largement les hypothèses formulées par Freud quant aux mécanismes à l’oeuvre . Moi-même, quand en 1989 je publiai un ouvrage proposant le programme de ce que serait une recherche en Intelligence artificielle tenant compte des acquis de l’anthropologie et de la psychanalyse [Principes des systèmes intelligents], j’utilisai à de nombreuses reprises, comme fil conducteur, les thèmes de ce livre posthume de Freud .

Bien sûr, on pourrait arguer du fait que Freud choisit de ne pas publier son ouvrage, qu’il préféra donner à ses recherches ultérieures une orientation inspirée des techniques suggestives. Ce serait cependant oublier que le dernier chapitre de l’Interprétation des rêves reprend largement l’argument de l’Esquisse. Ce serait oublier aussi que la problématique ultérieure de Freud, même si elle s’écartera de plus en plus de la neurophysiologie, demeurera cantonnée dans le cadre d’une physiologie, ou tout au moins d’une pseudo-physiologie où des « organes » exercent des « fonctions ». Même si Freud aura souvent recours à des métaphores hydrauliques, il ne s’agira jamais du langage propre aux techniques de la suggestion : en termes de « fluides animaux » ou « vitaux ».

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Autre originalité du Dictionnaire de la psychanalyse, sa présentation du mouvement psychanalytique comme l’une des manifestations du mouvement moderniste Haskalah au sein de la communauté juive. On trouve ainsi un article consacré à la « judéité » qualifiée de « fait et manière de se sentir ou d’être juif indépendamment du judaïsme » (p. 554). La revendication fière d’Anna Freud du nom de « science juive » pour la psychanalyse, est rappelée. Les auteurs qualifient Freud de « savant universaliste » et de « juif spinoziste » (ibid.). Souvenons-nous qu’un autre phare de la pensée du XXe siècle, Albert Einstein, affirmait « Je crois au Dieu de Spinoza qui se révèle dans l’harmonie ordonnée de ce qui existe, non à un Dieu qui se préoccupe du destin et des actes des hommes » .

Comme l’ont bien perçu les auteurs du Dictionnaire, c’est à ce chapitre de Freud et la judéité que se rattachent les deux livres atypiques de son oeuvre que sont Totem et tabou (1913) et L’homme Moïse et la religion monothéiste (1939). Sous une forme différente et selon un autre type d’argumentation, ils visent tous deux le même objectif : poser le regard de la psychanalyse sur l’histoire (spéculative) des religions en mettant le judaïsme au centre de l’interrogation. Les deux tournants auxquels Freud s’attache en particulier sont celui qui voit le judaïsme polythéiste se transformer en monothéisme mosaïque et celui qui voit émerger le christianisme à partir du judaïsme. Freud insiste sur la continuité logique : le Christ est un doublet de Moïse qui fut probablement lui aussi sacrifié dans une répétition du meurtre primordial du père. Si bien que le christianisme est « une manière » de judaïsme : « Les peuples qui s’adonnent aujourd’hui à l’antisémitisme ne sont devenus que tardivement chrétiens et y furent souvent obligés par une contrainte sanglante. On pourrait dire qu’ils sont tous “mal-baptisés” ; sous une mince teinture de christianisme, ils sont restés ce qu’étaient leurs ancêtres épris d’un polythéisme barbare […]. Leur antisémitisme est au fond de l’antichristianisme. » Freud insiste aussi sur les discontinuités, sur le basculement du Père au Fils : « L’ancien Dieu, le Dieu-père passa au second plan. Le Christ son fils prit sa place comme aurait voulu le faire à une époque révolue chacun des fils révoltés. Paul, le continuateur du judaïsme, fut aussi son destructeur. S’il réussit, ce fut certainement d’abord parce que, grâce à l’idée de rédemption, il parvint à conjurer le spectre de la culpabilité humaine et ensuite parce qu’il abandonna l’idée que le peuple juif était le peuple élu et qu’il renonça au signe visible de cette élection : la circoncision. La religion put ainsi devenir universelle et s’adresser à tous les hommes ».

L’avenir d’une illusion fut publié en 1927, à mi-parcours entre Totem et tabou et la version finale de L’homme Moïse. En 1913, Freud scrute la religion sous le microscope ethnographique et en découvre l’origine dans le meurtre primordial du père ; en 1927 il affirme que la religion est une illusion et que l’homme peut s’en passer comme il peut se débarrasser de la névrose ; en 1939 enfin, Freud affirme que le freudisme se situe dans la ligne qui conduit du meurtre primordial au judaïsme et du judaïsme au christianisme ; il sous-entend que son mouvement n’est pas pour autant une religion. Ceci est certainement vrai si une religion exige que l’on croie en Dieu et en l’immortalité de l’âme. Et pourtant, vingt-six ans auront suffi pour que la psychanalyse passe sur la question de son rapport à la religion, d’une position offensive à une position défensive. 

Quand Lacan situe le sens de son « excommunication » (l’expression est de lui) de l’International Psychoanalytical Association en 1963, dans son « retour à Freud », nul n’ignore que ce « retour » se conçoit avant tout par rapport aux trois textes que Lacan qualifie de « canoniques », L’interprétation des rêves (1900), la Psychopathologie de la vie quotidienne (1901) et Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (1905) : les trois ouvrages consacrés à ce qu’il appellera « l’effet de signifiant ». 

Nul ne doute en France que le lacanisme se situe légitimement comme le prolongement, l’extension du freudisme. Mais, à partir de Lacan, l’inconscient cesse d’être le grenier où s’accumulent en désordre les représentations de pulsions qui, du fait de la censure, ne peuvent accéder à la conscience : désormais, « l’inconscient est structuré comme un langage », « l’inconscient est une chaîne de signifiants », « l’inconscient est effet de signifiant ». Le signifiant lacanien ce n’est pas la signification, c’est l’origine de ce qui apparaît à un sujet comme de la signification, sans être porteur soi-même de signification. Et ceci, parce qu’en réalité, les sujets sont l’effet de la chaîne signifiante, c’est la chaîne signifiante qui engendre les sujets et non l’inverse ; la signification, c’est le sentiment qui émerge dans un individu comme la conséquence du fait qu’un sujet, c’est un effet de la chaîne signifiante. Autrement dit, du point de vue des sujets que nous sommes, il existe une transcendance du signifiant, que l’on peut alors aussi bien appeler, du nom qui fut classiquement le sien dans la culture, de « Verbe ».

En d’autres termes, si, comme le veut Freud, le judaïsme est le moment du Père, et le christianisme le moment du Fils, alors le freudisme achevé en lacanisme est lui-même le moment du Verbe, autrement dit du Saint-Esprit. Or il ne suffit pas qu’un discours ne suppose ni l’existence de Dieu ni l’immortalité de l’âme pour qu’il ne puisse être le fondement d’une religion – le bouddhisme en fait foi. Le freudisme achevé en lacanisme suppose une eschatologie : la logique de la chaîne signifiante qui génère des sujets comme ses effets. Si l’on veut éviter alors à la psychanalyse d’être l’avatar ultime du monothéisme, il faut encore déchirer le voile qui assure au signifiant sa transcendance au sein de l’explication métapsychologique. Et ce, même si le prix à payer est celui d’un rabaissement de plus, après celui qui délogea notre planète du centre de l’univers, celui qui rangea notre espèce parmi les autres, ou celui qui reconnut notre comportement comme déterminé par des forces obscures. 

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En ce qui concerne la validité thérapeutique de la technique analytique, il y a dans le Dictionnaire de la psychanalyse une singulière anomalie : le contraste existant entre l’accent mis sur les échecs retentissants de la psychanalyse dans le traitement des névroses, soulignés en particulier pour ce qui touche aux cas princeps tels « Anna O. », « Emmy von N. » ou l’« homme aux loups », et la revendication, souvent répétée, d’une efficacité thérapeutique de la psychanalyse dans le traitement des psychoses – celles-ci étant pourtant autrement rebelles à toute thérapie. Ainsi, on peut lire au terme de l’ouvrage, que la psychanalyse « reste la méthode la plus efficace, sur la longue durée, pour le traitement de toutes les affections psychiques » (p. 1149). Pourtant, au fil des pages, on aura appris à propos de Bertha Pappenheim (« Anna O. ») qu’« elle n’avait pas été guérie de ses symptômes hystériques au cours de la cure » (p. 762), de Fanny Moser (« Emmy von N. ») qu’« elle ne fut jamais guérie de sa névrose » (p. 695), et de Sergueï Constantinovitch Pankejeff (« L’homme aux loups »), que treize ans après la fin de sa cure avec Freud il fut diagnostiqué par Ruth Mack-Brunswick, qui l’avait repris en analyse, comme ne présentant « pas une névrose mais une paranoïa » (p.757).

Le lecteur est ainsi confronté à une double information contradictoire : d’une part le compte rendu d’échecs retentissants, d’autre part les affirmations péremptoires quant à l’efficacité de la technique. C’est précisément ce type de contradiction qui trahit la faiblesse du Dictionnaire de la psychanalyse : on peut lire l’ouvrage de la première page à la dernière sans pouvoir se convaincre si oui ou non la psychanalyse permet de guérir la psychose – au sens banal où l’on cesserait d’être diagnostiqué « psychotique » à la fin du traitement – ou si tout au moins elle guérit la névrose ; on ne peut davantage deviner si la psychanalyse elle-même est aujourd’hui vivante ou bien morte. 

C’est que le regard posé par le Dictionnaire de la psychanalyse d’Élisabeth Roudinesco et de Michel Plon est tout entier en extériorité, apparemment fasciné par les personnes et leurs institutions, mais de fait indifférent aux buts que s’assigne la technique analytique, en particulier quant à la demande de l’analysant, que celle-ci se situe ou non par rapport à un objectif de guérison. Tout à fait significative de ce point de vue me paraît être l’absence d’article traitant du concept central de la psychanalyse – le nom du mécanisme-même de la cure – à savoir l’« anamnèse », le concept apparenté de « remémoration » n’apparaissant pas davantage et le terme de « souvenir » lui-même ne se voyant pas attribuer de notice spécifique.

Bien entendu, il serait injuste de confondre les propos d’un Dictionnaire de la psychanalyse avec ce que seraient les préoccupations d’un « Traité de psychanalyse ». Pourtant on pouvait espérer une référence ne serait-ce que minimale aux principes d’une analyse, à ce qui peut s’y passer et ne pas s’y passer, à où cela vous laisse en fin de parcours – pour autant que l’analyse soit terminable, au-delà des imbroglios du transfert et du contre-transfert où l’analyse échoue parce qu’il ne reste plus pour l’analyste et l’analysant qu’une âme pour deux, et de la mélancolie qui touche aussi bien l’un que l’autre lorsque l’analyse au contraire réussit. 

En réalité, une psychanalyse, c’est-à-dire une anamnèse, cela réussit ou cela rate, et lorsque cela réussit, une vie se modifie qualitativement, comme elle peut l’être dans toute autre expérience-limite, d’une manière très semblable à celle qu’évoquent ceux qui sont allés jusqu’aux portes de la mort puis sont revenus parmi les vivants. 

Une analyse, c’est le travail de l’analyste qui laisse se construire en lui, comme un double parasitaire, l’inconscient d’un ou d’une autre, pour laisser échapper parfois le mot qui dans la gorge ou dans le corps même de l’analysant reste bloqué par les malheurs d’une vie : l’interprétation. L’esprit-frappeur, qui donna raison à Jung contre Freud  et que l’analysant induit par décharges dans le mobilier du cabinet de l’analyste, tant l’énergie dégagée par la réminiscence est parfois grande. C’est le partage d’une autre vie par l’analyste, littéralement com-patissant, obligé d’exonérer parfois un analysant prêt à se charger de manière excessive : « Ce n’est pas vous : c’est le monde ! » C’est l’interprétation qui n’a pu être dite, mais qui rattrape, comme hallucination verbale, l’analysant qui déboule les escaliers à la sortie de la séance.

C’est la réminiscence de soi, à l’âge de huit ans, sur le bord d’un étang en Suisse, fixant le dos d’un autre petit garçon de deux ans son aîné, dont on se dit : « J’aurais un grand frère comme lui, si je n’avais pas tué le mien ». Puis la découverte du malentendu fondé sur un simple effet de signifiant : oui, le mot « frère » peut exister sans que l’on ait de frère ; si l’on n’en a pas, ce n’est pas nécessairement de l’avoir tué. La remontée, à partir de là, au fil des séances, au cours des semaines et des mois. La mort soudain rencontrée à l’âge de quatre ans, assis à une terrasse, sur la place de Brignoles : des cris que l’on perçoit, tout proches, « Il est mort ! », et l’on détourne aussitôt les yeux du motocycliste renversé pour fixer dans son assiette les radis et le beurre. Mais bien des années plus tard l’on s’écrie un jour sur le divan de l’analyste, « Et toutes ces choses que l’on n’arrive pas à comprendre ! … comme les radis ! … », à la suite de quoi, sidéré par ses propres paroles, on s’entend enchaîner aussitôt, « Allons bon ! … oui, oui, c’est bien moi qui ait dit ça… il va falloir maintenant trouver ce que ça peut bien vouloir dire ! ». Sa propre mort, en amont, rencontrée à l’âge de six semaines, à Rotterdam, à l’atterrissage d’un transport de troupes non pressurisé et le visage de son père penché sur soi, vu pour la première fois sans doute, prononçant ces paroles : « Il pourrait mourir. » Enfin ce cauchemar qui accompagna chaque fois la fièvre durant l’enfance, la sensation d’écrasement de la langue contre le palais, le tam-tam en crescendo dans les oreilles, et la lumière au bout du tunnel, celle que l’on voit aussi à la fin du voyage : je suis né, enfin !

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14 réflexions sur « Le moment du Verbe : le signifiant et son efficace (1998) »

  1. A mon tour M. Jorion de vous remercier pour avoir mis votre beau texte à disposition. J’y ai trouvé votre habituelle volonté d’éviter tout jargon, et votre talent pour exposer avec clarté les sujets les plus complexes. C’est la marque indiscutable de cet esprit sincèrement démocratique qui fait le prix de votre blog.

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  2. Un train d’analyse qui chemine aussi aisément sur la ligne limite et tortueuse de contrés hostiles pour gagner cette gare de destination… c’est du grand Art Monsieur ou je ne m’y connais pas.

  3. Bonjour,

    Étonné de lire sous votre plume une réflexion si avertie, du moins j’en ai l’impression, de la chose psychanalytique. Agréablement étonné. J’y ai apprécié la simplicité de l’expression, relevée par un commentateur précédent. Et le ton adopté. Et le portrait légèrement amusé du lyrisme d’E. Roudinesco. Et plus sérieusement la critique de fond. Psychanalyse appréciable ou non appréciable ? Un récit émouvant vient faire chuter tout jugement de surplomb.

    Le moment du Verbe : il est personnel, autant que commun, public . Ce qui se passe aujourd’hui ne justifie que trop la republication de cet article de 1998 !

    1. Vous êtes très gentil. Durant la première année du blog ici présent je ne parlais que de choses assez pointues de technique financière. Puis un jour, j’ai mis un texte qui était de l’anthropologie, et je me souviens de la dame courroucée qui a écrit en commentaire : “M. Jorion cantonnez-vous aux choses que vous connaissez vraiment !” Je devrais peut-être toujours signer “Paul Jorion, anthropologue, psychanalyste et autorité amateur en matière de finance”.

  4. Bonjour Paul
    Je suis trés touché par votre texte, particulièrement par les 3 derniers paragraphes.
    Je ne sais pas encore pourquoi.
    Je reviendrai sûrement vers vous.
    bien à vous

  5. “L’assiette au beurre” en France sous la IIIe République désignait les avantages dont bénéficiaient les hommes politiques. Les radi-caux étaient comparés aux radis : « rouges à l’extérieur, blancs à l’intérieur, et toujours près de l’assiette au beurre ». Les radicaux-socialistes en ont hérité, puis les socialistes puisque dans les années 70 certains communistes ânonnaient « les socialistes c’est comme les radis… etc.»

    Quand bien même le moment du verbe arriverait aux robots je n’augure pas l’avènement par effets de chaînes signifiantes d’un sujet robot. Aliéné à un programme, de là à qu’il déniche un analyste déprogrammateur pour le délivrer des chaînes signifiantes avec libération de jouissance…de quoi au juste ? Lacan posait en 74 que l‘inconscient « c’est le travailleur idéal, celui dont Marx a fait la fleur de l’économie capitaliste dans l’espoir de lui voir prendre le relais du discours du maître » coté maîtrise même avec les bugs chapeau bas aux programmateurs, mais pour l’instant les « vraies lettres inventées au Père Noel » c’est l’OuLiPo.

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  6. Merci pour ce texte!
    En fin de compte que répondez-vous à ce qui mettent la psychanalyse en objectant qu’elle ne guérit ni névrose ni psychose?

    1. Qu’ils sont de mauvais analystes. La névrose, oui, bien entendu : c’est fait pour ça. La psychose, c’est très très loin d’être évident, mais je crois y être arrivé dans un cas.

      1. Je suis assez d’accord avec vous. Ayant moi-même plusieurs tranches d’analyse que j’estime en partie (seulement) réussie (le sens de ce mot dans ce domaine n’est jamais acquis il me semble), je m’interroge sur la méthode. Parfois il me semble que c’est une sorte d’enquête symbolique, où l’on cherche à répondre à la question “à qui profite le crime”, mais que trop souvent l’analyse confonds corrélation et causalité. Ce n’est pas parce que la logique de l’histoire semble irréfutable qu’elle est vraie. Tant que la connection avec les émotions, et le corps ne s’est pas faite, l’enquête piétine.

        1. La causalité, c’est une notion qui accompagne l’invention de la “Réalité-objective”, l’inconscient n’en a jamais entendu parler. Le Réel dans son ensemble, non plus.

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