R.I.P., le 26 juin 2021 – Retranscription

Retranscription de R.I.P., le 26 juin 2021.

Bonjour, nous sommes le samedi 26 juin 2021 et aujourd’hui, je vais appeler mon petit exposé : « R.I.P. » et vous savez que ce sont des initiales qui signifient Requiescat in Pace. 

Pourquoi ? Parce qu’il y a eu un rapport il y a quelques jours, un rapport du GIEC qui s’occupe de la dégradation de l’environnement et, en particulier, du réchauffement climatique et qui nous a dit : « On ne fait rien ! ». 

On n’avait pas besoin du rapport pour nous le dire puisqu’on le savait. Mais à tout moment, depuis le Rapport Meadows, c’était quoi, en 1970 ? [1972] appelé aussi Rapport du Club de Rome, on nous avait montré de belles courbes en nous disant : « Voilà ce qui va se passer si on continue sur les rails, les mêmes rails et puis qu’on ne fait rien ». 

Et qu’est-ce qui s’est passé ? Eh bien, il s’est fait que 1970 (ça fait 50 ans plus tard), eh bien, ils avaient raison. 

Moi, personnellement, en 2016, c’est-à-dire il y a 5 ans – enfin bon je l’ai écrit en 2015, c’est-à-dire il y a 6 ans – j’ai écrit un livre, en disant qu’avec notre logique du profit, on n’y arriverait pas, on n’arriverait pas à changer les choses. Et, du coup, j’avais appelé ce livre « Le dernier qui s’en va éteint la lumière ». J’ai un autre livre qui s’appelle « La survie de l’espèce » avec Grégory Maklès, qui est une BD. Et ces deux livres-là où je lançais l’alerte d’une certaine manière par le titre et par le propos, ce sont mes meilleures ventes. 

J’ai voulu faire une suite à « Le dernier qui s’en va éteint la lumière ». Je l’ai faite quelques années plus tard. J’ai appelé ça « Qui étions-nous ? ». Le titre était, je dirais, dans la même perspective de dire que l’affaire était terminée mais que, au moins, on pouvait faire un bilan avec « Qui étions-nous ? ».

J’ai encore, voilà, c’est d’ailleurs ce qu’il y a sur mon blog, il y a la couverture de ce livre s’appelant « Qui étions-nous ? ».  Mais là, l’éditeur a pas aimé ça. Il a pas aimé, comment dire, cette épitaphe que j’avais écrite. D’abord, on a voulu sabrer dans le texte mais j’ai insisté pour qu’il soit publié dans son ensemble et puis l’éditeur n’a gardé que le sous-titre dont le titre devait être « Qui étions-nous ? ». Le sous-titre « Défense et illustration du genre humain », c’est ça qui a été gardé : la deuxième partie. Du coup, le message était assez obscur. Le livre, je vois dans les ventes, s’est relativement mal vendu. Je parlais dans ce livre essentiellement, dans « Qui étions-nous ? – Défense et illustration… », je parlais essentiellement de ce que nous allions faire, c’est-à-dire essayer de nous battre pour des solutions de secours, voilà, des plans bis, des plans B et, en particulier, la course pour aller s’installer ailleurs, pour essayer au moins de faire survivre un bout de l’humanité à un autre endroit de manière complètement artificielle parce qu’on n’est pas fait, soyons honnêtes quand même, nous ne sommes vraiment pas faits pour vivre ailleurs que sur cette planète qui s’appelle la Terre – que nous avons appelée la Terre. Mais il faut alors qu’elle soit en bon état et qu’elle permette, qu’il y ait une capacité de charge de cette planète par rapport à l’espèce que nous sommes et ça, nous l’avons compromis. 

Il est bien possible – et ça, j’en ai parlé je crois dans ce livre de 2016 – il est bien possible que le moment où le retour en arrière est devenu impossible soit très éloigné, c’est-à-dire que c’était pas à des gens comme nous au début du XXIe siècle de pouvoir résoudre ça. Il est bien possible que ce soit à la fin du XVIIIe siècle, dans les années 1780 – 1790, l’époque de la Révolution française – et ce n’est pas en raison des mesures politiques qui ont été prises à ce moment-là mais c’est parce que nous avons commencé, nous, l’espèce – nous devions être à peu près un milliard à l’époque -, nous avons commencé à utiliser massivement des énergies fossiles. 

Ces énergies fossiles, nous nous en sommes gorgés. Ça nous a permis d’avoir une source d’énergie tout à fait extraordinaire à notre portée : le charbon, le pétrole, la tourbe, la lignite, enfin tout ce qu’on pouvait trouver qu’on pouvait brûler et qui nous donnait une énergie extraordinaire et, en même temps, bon, on n’a pas réfléchi une seconde à ce qu’on allait faire de tous les déchets de tout ça. Si, bon, on a fait des terrils avec des scories mais toutes les saloperies qui se dégageaient en plus, on les a laissées partir dans l’atmosphère. Oui, à une époque, on a obligé à faire des cheminées d’usine assez hautes pour envoyer la saloperie un peu plus haut que juste au ras des pâquerettes mais il est probable que ce soit à ce moment-là que tout ce soit joué. 

Il y a un débat en ce moment qui vous dit : « Est-ce qu’on peut considérer qu’une époque géologique a été déterminée par la présence des êtres humains à la surface de la Terre ? », ce qui justifierait qu’on parle d’anthropocène. Alors là, oui, je crois que ça, c’est prouvé. Nous avons, c’est nous qui avons fait que tout le phosphate, tout le phosphore se trouve maintenant au fond des océans parce que nous avons utilisé des phosphates comme engrais et que les pluies ont lessivé ça et que c’est parti avec les rivières et que c’est maintenant au fond des océans. Oui, c’est nous qui avons fait que le phosphore soit au fond des océans. Nous avons fait la même chose avec des composés d’azote : nous avons produit aussi avec eux des quantités d’engrais. Nous avons modifié le rapport de CO2, d’anhydride carbonique dans l’atmosphère, beaucoup plus élevé maintenant. Et tout ça s’est fait progressivement durant essentiellement le XIXe siècle au départ, quand nous avions une véritable fringale justement d’utiliser ces nouvelles sources d’énergie. Nous avons inventé la machine à vapeur qui utilisait essentiellement du charbon puis le moteur à explosion qui utilise essentiellement du pétrole et ses dérivés, de l’essence, etc. 

Et à ce moment-là, nous mettions l’espèce sur des rails qui allaient faire qu’en 2100, la température de l’atmosphère aurait augmenté de 6°C. Alors, maintenant ou même allez il y a 10 ans, allez en 2016 – quand je publie mon bouquin – si on avait tout arrêté à ce moment-là, est-ce que [cela aurait fait que] la température ne monte pas de de 6°C supplémentaires en 2100 ? Probablement non, même si on avait tout arrêté du jour au lendemain en 2016, nous étions sur les mauvais rails depuis probablement cette date [de la fin du XVIIIe siècle]. 

Moi, j’ai mis l’accent sur le fait que c’est la logique du profit qui ferait que nous n’allions pas renverser le courant. C’est comme quand nous disons : « On va arranger les choses avec du développement durable, avec des émissions obligataires vertes, etc. » : tout ça c’est du greenwashing comme on dit en anglais, mettre un badigeon vert sur la même chose. 

Je pensais pas en 2016 que nous pourrions changer notre logique de système capitaliste. Alors, est-ce que c’est [la faute du] système capitaliste ? Est-ce qu’il faut dire capitalocène ? Je ne suis pas en faveur de ça. D’abord, il est trop tard pour ces querelles de coupage de cheveux en quatre, de sexe des anges et en plus, à mon sens, ce n’est pas le capitalisme, c’est la propriété privée. 

Marx a eu raison d’écrire tout ce qu’il a écrit, encore que, voilà, je dis qu’il aurait dû changer quelques choses ici et là. Mais celui qui avait vu juste, ce n’était pas Marx, c’était déjà un siècle auparavant : c’était Jean-Jacques Rousseau. « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ‘Ceci est à moi’, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, que de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : ‘Gardez-vous d’écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne’. » Oui, certainement mais celui qui a dit : « Ceci est à moi », avait certainement une grosse épée entre les mains et les autres peut-être pas et c’est pour cela que ça s’est passé ainsi. 

Alors, est-ce que ça veut dire que les 6°C de plus à la fin de ce siècle, c’était inscrit dans l’histoire même de l’espèce ? C’est possible. C’est possible que ce soit comme ça. 

Je le fais en ce moment pour un cours que je donne à l’Université catholique de Lille : je m’intéresse beaucoup à la conquête du Nouveau monde par l’Ancien. Tout ça, ce sont des étiquettes bien sûr, l’autre était un ancien monde à sa manière aussi.

Comment cela s’est-il passé ? Eh bien, on nous dit maintenant, on nous dit : « Oui, voilà, les civilisations amérindiennes, ce sont les civilisations qui étaient tout à fait soucieuses de leur environnement ! Regardez la sagesse des chefs indiens de l’Amazonie qui nous disent : ‘Voilà, si je détruis un arbre, il faut que j’en replante un, etc.’ ». Non, non, non : ce n’est pas ça du tout ! Quand on regarde ces sociétés du Pérou, les Incas, sociétés du Mexique, les Aztèques au moment de la rencontre deux mondes, ce sont des civilisations qui sont dans un déséquilibre absolument total. 

Pourquoi est-ce que ces sociétés s’effondrent comme elles le font ? Pour deux raisons : nous leur apportons des épidémies et, maintenant, depuis un an et demi, on comprend un peu mieux ce que c’est une épidémie, je veux dire, au niveau de l’intuition, les citoyens ordinaires Quand on nous dit : « Le Nouveau monde a été détruit par la variole et par la rougeole », ça nous paraissait un peu abstrait. Maintenant, ce peut-être plus si abstrait comme représentation. Et [dans ces Amériques du XVIe siècle], on est dans un monde où on ne peut pas dire : « On va mettre tous les laboratoires à produire des vaccins ». Non, ce n’était pas le cas au XVIe siècle : on ne savait même pas encore comment ça marchait les microbes. 

Mais ce qu’il y a, ce sont des sociétés qui sont en guerre civile permanente : toutes ces sociétés amérindiennes sont en guerre les unes contre les autres. Et aucun régime ne tient plus que quelques dizaines d’années et disparait dans des révolutions de palais. Et surtout, ce sont des mondes qui détruisent leur environnement encore bien plus vite que nous ne l’avons fait dans l’Ancien monde. Ce sont des sociétés qui disparaissent rapidement les unes après les autres pour avoir détruit toutes les forêts autour, pour avoir tué tous les gros mammifères, et ainsi de suite. 

Bon, je ne suis pas le premier à dire ça, M. Joseph A. Tainter, est le premier qui a dit ça (L’effondrement des sociétés complexes – 1988) puis il y a eu M. Jared Diamond dans la même perspective (Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie – 2005). La société de l’Ile de Pâques, pourquoi est-ce que, quand on demande aux gens : « Pourquoi avez-vous fait ces grosses statues ? Qu’est-ce que ça veut dire ? », les gens disent : « On ne sait pas trop » mais en fait, c’est parce que ce ne sont pas du tout les gens qui ont érigé ces statues. Les gens qui ont érigé les statues, ils ont détruit entièrement la végétation à la surface de leur île et c’est pour ça qu’ils ont disparu et qu’il y en a d’autres qui sont venus après, qui ont trouvé des îles complètement pelées et qui ont commencé à vivre là-dessus. 

La destruction de l’environnement, la destruction du climat, tout ça, les gens l’ont fait même à l’échelle locale : détruire les microclimats. Apparemment, les Mayas ont détruit le microclimat en abattant entièrement la forêt autour de chez eux. Nous nous rendons compte maintenant qu’il y a quelque chose de l’ordre de… Oui, j’allais dire « de la fatalité » et c’est le mot qui convenait : les êtres humains détruisent leur environnement. Ils ne peuvent pas faire autrement. Ils prolifèrent et c’est parce que dans nos espèces de mammifères, il n’y a pas de mécanisme qui réduit la fécondité de manière immédiate ou automatique en fonction de la densité. Le turbot, qui est un animal qui vit sur le fond de la mer et qui a besoin d’une certaine surface, ce n’est pas lui qui a inventé le nombre des œufs qu’il pond mais il y a un mécanisme chez le turbot qui fait que, quand la densité des turbots sur le fond, quand le fond est trop occupé, les turbots pondent moins d’œufs. Il n’y a rien du même ordre chez nous. Nous sommes comme les lemmings et ça, j’en parlais dans ce livre « Le dernier qui s’en va éteint la lumière » : nous sommes des espèces colonisatrices, c’est-à-dire que nous envahissons notre environnement. Qu’est-ce qui fait qu’il y a toujours des lemmings alors qu’on voit effectivement, dans des documentaires, des lemmings qui tombent d’une falaise et des lemmings qui se noient en essayant de traverser une rivière ? Je vous rappelle que le lemming, il fait quoi, il fait 7-15 cm. C’est un campagnol mais le mécanisme de survie de l’espèce lemming, c’est le fait que, quand son environnement est complètement détruit par lui parce qu’en plus, ils se reproduisent comme des lapins si je peux dire – en fait, ils se reproduisent comme des lemmings – ils partent en bande, ils partent en masse pour essayer de passer un col qui les sépare d’autres vallées. Ils essayent de traverser des rivières qui sont peut-être, avec un peu de chance, suffisamment étroites pour qu’ils puissent arriver sur l’autre bord, sur l’autre rive mais sinon, ils se noient. Qu’est-ce qu’il se passe ? Eh bien, il y a un très beau mécanisme qui fait qu’ils se mettent à courir dans toutes les directions et ils finissent par trouver une vallée qui est encore utilisable et, dans le processus, il y en a un grand nombre qui disparaît, ce qui fait que, bon, ça redevient faisable. 

L’ennui c’est que, nous : nous, les êtres humains, nous découvrons que nous sommes prisonniers du même mécanisme que les lemmings et … qu’il n’y a pas d’autre vallée. Si, il y a une autre vallée peut-être sur la planète Mars mais il faut d’abord faire de la terraformation. Il faut d’abord la couvrir entièrement de terre. Il faut lui donner une atmosphère. On nous annonce tous les jours qu’il y a 28 planètes, exo-planètes, formidables quelque part à des millions d’années-lumière – peut-être pas des millions d’années-lumière, disons à des dizaines d’années-lumière ou des milliers d’années-lumière – mais c’est très très loin [notre galaxie, la Voie lactée a un diamètre de 80.000 années-lumière]. 

Pour nous, on n’a pas les moyens d’aller jusque-là en ce moment. Alors, R.I.P., c’est bien possible, c’est bien possible. Est-ce que je le savais déjà en 2016 ? Probablement. Est-ce que je me suis dit « On va quand même essayer de secouer un peu le cocotier pour que les gens fassent des choses ? » ? Oui, sans doute, mais j’avais déjà eu une très mauvaise expérience, à savoir que depuis 2005 – 2006, alors que j’étais au sein même du milieu où on produisait des titres subprimes et que, donc, j’étais au meilleur endroit pour me faire entendre en disant casse-cou : « On va à la catastrophe ! ». 

Je n’étais pas le seul, mais on n’était pas nombreux honnêtement. Allez, sur le personnel des banques et tous ceux qui faisaient du « mortgage » : du prêt au logement aux États-Unis, allez, disons que, dans l’industrie, on était 35.000 en tout. On va dire qu’il y avait 1 % des gens qui gueulaient en disant : « Ça va se casser la gueule ! ». Ça fait quoi ? 350 personnes. Ça me paraît, allez, une bonne évaluation. J’en connaissais, je dirais, une bonne partie parce que c’est finalement un assez petit milieu. 

Qu’est-ce qu’on a pu faire ? Absolument rien. Ceux qui gueulaient, on n’a rien pu faire. Il y avait à la tête de la Federal Reserve, la Banque centrale américaine, il y avait M. Alan Greenspan. Et M. Alan Greenspan était entouré d’un groupe de gens où il y avait M. – je ne sais plus comment il s’appelait – Gurvaniak ou quelque chose comme ça – qui disait que les bulles immobilières, ça n’existait même pas. Il y en avait d’autres qui expliquaient que si le prix de l’immobilier augmentait, c’est parce qu’il y avait moins d’impact de l’informatisation, de la numérisation sur la construction des maisons que sur tout le reste autour, ce qui était vrai mais il y avait quand même une bulle. 

Donc, que fait le monde ? Le monde veut continuer comme il est. Regardez ce qui s’est passé, regardez, bon, tout ce qu’on a fait, raconté il y a deux ans sur « le monde post-Covid. » On avait compris : on allait tout changer, etc. La reconstruction à l’identique, c’est ça la règle. Alors, parfois, il y a des révolutions

Parfois il y a des révolutions. Ces révolutions, malheureusement, les gens qui les font n’ont qu’une conception tout à fait approximative du fonctionnement du monde autour de soi, ce qui est normal parce que le développement de la science fait que, je ne sais pas, on explique beaucoup la Révolution française par l’éthique, par la morale, [l’invocation des vertus], par l’appel à l’exemple des Gracques, à l’exemple [des discours] de Démosthène et de Solon, et ainsi de suite. C’est-à-dire à partir de comportements inspirés par l’éthique. Est-ce que ça explique exactement le mécanisme de la Révolution française ? Non. La Révolution russe d’octobre 1917, est-ce qu’il y a une représentation très claire de la situation et de ce qu’il faut faire ? Oui, il y a eu le marxisme : il y a les interprétations de Marx, il y a de très bons théoriciens, il y a des gens qui savent raisonner comme Lénine ou Trotsky mais est-ce qu’on sait exactement ce qu’il faut faire ? Finalement, on abat le tsarisme et, assez rapidement là aussi, une sorte de retour à l’identique. On reconstruit un système tsariste. 

Il y avait cette blague faite par le magasine Actuel, dans les années 70. Je me souviens de ça : un numéro où il y avait un article qui était une critique de l’Union soviétique. C’était une critique très bien faite : c’était une très bonne analyse : ce qui ne marche pas. Et puis, en bas de l’article, il était écrit : « Nous avons fait une petite plaisanterie. Nous avons à peine modifié : nous n’avons changé que quelques mots ici et là dans un article publié – je ne sais plus quoi : en 1905 ? – qui critique le tsarisme ». C’est-à-dire qu’on pouvait réutiliser un article qui était une charge contre le tsarisme et en faire, 50 ans plus tard, 60 ans plus tard, on pouvait en faire une charge contre l’Union soviétique, montrant que, finalement, on avait reconstruit en gros la même chose. 

Et pourtant, il y a du souffle dans la Révolution française ! Il y a des gens qui pensent bien là aussi : quand je fais des propositions maintenant, il m’arrive de simplement citer des passages entiers de Robespierre et de Saint-Just ! Est-ce qu’ils ont pu entièrement changer le monde dans la direction qu’il fallait ? Non, pas plus que les révolutionnaires russes. Si ! ça nous donne, voilà… Je regardais ça hier soir, « Octobre » de Sergueï Eisenstein. Alors, vous regardez ça, comme vous pouvez regarder « La grève », « Le Cuirassée Potemkine » et vous pouvez vous dire : « Oh, ils ont inventé le cinéma dans les années 1925-1927 et ils ont tout dit en matière d’expression cinématographique ! Ils avaient compris ça tout de suite ! ». Quand je dis lui [Eisenstein], je veux dire aussi avec Fritz Lang et quelques autres : Abel Gance, Griffith. Ils ont dit : « Voilà, il y a des petits bouts : on va les coller ensemble ! Il y a de la lumière : on va mettre la lumière d’en bas, d’en haut, de sur le côté ! On va couper ça pour donner du sens d’une manière ou d’une autre. On va essayer de mettre de la continuité ou bien on va découper ça – comme le fait Eisenstein – en tout tout tout petits bouts, en mettant des tas d’autres choses au milieu pour que l’évocation de l’imagination, il n’y ait même pas besoin de la faire ! », qu’on nous montre des scènes d’abattoirs pendant que l’armée tire sur les grévistes, des choses comme ça, voilà. C’est splendide ! 

Alors, qu’est-ce qu’on peut faire, nous, les êtres humains, maintenant qu’on sait que c’est râpé ? D’abord, ça, justement : je crois que la beauté sera là jusqu’au bout. Il y aura bien sûr des survivalistes qui vont essayer de s’organiser, ils s’organisent déjà. Il va y avoir des catastrophes à l’échelle planétaire – c’est le cas de le dire ! Espérons, espérons, espérons qu’il y aura un sursaut ou une multitude de petits sursauts qui vont faire qu’on trouve une solution pour que tout ça se prolonge, s’améliore, se reproduise ailleurs. 

La durée de vie d’une espèce de mammifères à la surface de la Terre, c’est 2 millions d’années, 2 millions et demi si j’ai bon souvenir, et l’être humain n’est pas très très loin de ça. Alors, comme disait l’autre, est-ce que ça veut dire que la vie va disparaître de la Terre ? Non, parce que, bon, il y a des bactéries à profusion tout au fond des océans, à proximité des bouches de volcans qui se trouvent là. Au pire, tout peut repartir de là parce que, bon, on est quand même dans du solide et il y a des tas de mécanismes justement qui permettent aux choses de s’[auto-]organiser sans qu’il y ait des gens autour pour en avoir la conscience et comprendre plus ou moins comment ça marche, ce n’est pas nécessaire, tout ça fonctionne [de soi-même]. 

Un petit mot voilà, un petit mot sur le capitalisme. Je suis une des rares personnes – quand je dis ça en général, ça veut dire que je pense que je suis le seul – à avoir vraiment bien travaillé à montrer les racines du capitalisme dans le système du métayage qui n’est pas simplement un système qui existait au Moyen-âge chez nous : il existe quand les Européens découvrent le monde, ils trouvent le système de métayage à peu près partout et ce n’est probablement pas une invention européenne qui aurait diffusé jusque-là, non, à partir du moment où il y a de la propriété privée, il y a un moyen de partager le risque, et la chance aussi, entre un propriétaire et un qui trime, un qui travaille vraiment et c’est un système autorégulateur. C’est bien : quand il n’y a rien, on partage le rien et quand il y a beaucoup, on partage le beaucoup. Mais le problème, il est déjà là, il est dans le fait qu’il y ait des gens qui soient le propriétaire et que les autres triment et que celui qui est propriétaire, il ramasse une partie de la mise sans avoir absolument rien fait sauf d’avoir le titre, sauf que son ancêtre à un moment quelconque [de l’histoire] est un guerrier qui, à la pointe de l’épée, a empêché les autres de lui dire quelque chose quand il a dit : « Ceci est à moi ! ». Et le système était râpé à partir de là.

Bon allez, je crois qu’il y aura quand même une semaine prochaine durant laquelle je pourrai vous dire quelque chose, mais je crains que tout cela soit encore du même style que ce que j’ai dit aujourd’hui, dont je crois que c’est réaliste. C’est réaliste ! Ça ne veut pas dire qu’il ne faille rien faire, qu’il faille tomber dans le fatalisme, qu’il ne faille pas s’organiser, ne pas donner une chance à la possibilité, voilà, de survie supplémentaire et peut-être même d’une société qui serait plus vivable que celle que nous avons de nos jours, mais je crois que les chances objectivement sont minces vue l’histoire de l’espèce jusqu’ici. 

Voilà, allez, à bientôt !

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3 réflexions sur « R.I.P., le 26 juin 2021 – Retranscription »

  1. Avant le Club de Rome, le Christ a dit exactement la même chose à une femme dépourvue de culture.
    En gros,  » A persister sur la voie dans laquelle vous vous etes engagés, vous finirez par détruire toute vie sur la Terre. Mais quand tout semblera perdu, je la régénèrerai entièrement ».
    Le pb n’est pas la grosse épée.
    Le pb c’est que celui qui la tient a d’abord voulu l’avoir.
    Et à quelle condition unique n’aurait il jamais voulu l’avoir, cette grosse épée?
    C’est simple, s’il avait été « mort au monde » (« celui qui a trouvé le monde, c’est un cadavre qu’il a trouvé »).
    S’il n’avait pas eu d’autre but dans la vie que de devenir saint et d’être fidèle à la Loi (= ne pas être « idôlatre »).
    Ce qui lui aurait permis de comprendre 1. qu’il est, comme chaque être crée, une nullité, c’est à dire une nullité pour laquelle le droit au bonheur n’existe pas et 2. qu’il doit etre tout à tous.
    Il n’y a pas d’autre source que ça à son désir de la grosse épée : la faiblesse de l’esprit humain (la chair est faible quand l’esprit est fort), la place qu’il accorde à « je ».
    Un humain « rationaliste », c’est à dire accroché à son ego et incapable de percevoir avec autre chose que l’intellect a le plus souvent un esprit faible. (je note d’ailleurs que plus ca va, et plus on réduit l’humain… de l’âme à l’intelligence au sens classique, de l’intelligence à la conscience, de la conscience à la raison, de la raison à l’intellect… bientôt redéfini comme simple « calcul » comme un mode spécifique de « computation »). Comme ca, si on le remplace, on sera bien sûr qu’il n’y aura vraiment plus rien de ce qui fait effectivement la noblesse de l’humain (son âme, mais combien aujourd’hui la confondent avec un truc du genre « conscience morale », ou bien la prenne comme une simple métaphore de ceci ou de cela, quand elle est une réalité spirituelle, distincte de nous-même, ce qui contient le corps qui nous contient nous, enveloppe d’une enveloppe qui serait doué d une vie propre,
    autonome par rapport à nous-meme ? Une conscience peut émerger d’une IA, peut etre. La croyance en la possession d’une âme peut en émerger aussi, peut etre. Mais la possession effective d’une âme, non, car cette dernière n’a rien à voir avec la conscience ou l’intelligence. Elle est un pur don de Dieu independant de toute genèse mondaine).
    L’homme qui porte la grosse épée a voulu le progrès pour l’amour du confort d’abord ; par amour du confort, c’est à c’est à dire par amour de soi, amour qui le tue.
    « Tu seras maître et possesseur de la nature » et « tu domineras sur les animaux », cela signifiait simplement que « tant que l’homme serait parfaitement saint, toute la nature s’inclinerait d’elle-même spontanément devant lui par respect/admiration pour sa sainteté, c’est à dire pour ce qui, en lui, n’était pas du monde », comme ce fut le cas pour St François d’Assise. Et jamais, au grand jamais, ça n’a voulu dire que l’homme, – et l’homme déchu qui plus est !, se voyait accorder une quelconque licence pour imposer sa domination sur le vivant, 9 fois sur 10 en plus pour satisfaire les exigences de la chair et non du corps ».

    « Celui qui aime, croit
    Celui qui aime peu, doute
    Celui qui n’aime pas, ne croit pas »
    (elle va faire grincer des dents celle-là… qui cesseront finalement de grincer quand elle sera comprise)

  2. Un titre du Gardian et son vrai visage:
    « L’ appauvrissement de la diversité animale et végétale est un danger pour le système financier mondial. »

    « Le système financier mondial » recrute des gens ( des journalistes?) pour se soucier de son avenir. Surprenant, non? Ben non, faut bien payer la piscine…
    Monbiot doit pleurer de rage ou de honte.

    Les causes -qu’on aime-, et leurs effets -que l’on déplore-, et tout ça (Bossuet, peut-être apocryphe).
    Le chemin sera très long. Où on voit qu’on n’est pas tiré des ronces.

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