Immersion

Les éducateurs aiment à s’indigner lorsqu’un enfant qui vient de passer à peine trois semaines dans un pays étranger en parle désormais la langue couramment, alors qu’eux-mêmes se sont efforcés sans succès de lui inculquer cet idiome durant les six dernières années. « Ainsi cet enfant n’écoutait pas ! Se refusait au moindre effort, faisait un étalage insolent de sa paresse, puisque le voici, enfin « motivé » pour une raison inconnue, rattrapant son retard à pas de géant (mais en-dehors de l’école !) ». 

Comme on peut être piètre pédagogue alors même que l’on est enseignant ! Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que ce n’est pas cet enfant qui parle enfin l’allemand, mais sa bouche qui a été détournée par une coalition germanophone. Car ce sont ses camarades de jeu durant ces trois semaines, le conducteur du bus, la caissière du super-marché et la petite copine qu’il s’est dégottée là-bas, qui parlent aujourd’hui en utilisant sa bouche. Comment ne pas préférer en effet à la honte du mutisme forcé, l’abandon volontaire de sa bouche à la parole ventriloque de chacun de ces autrui germanophones ? La reconnaissance comme personne humaine, fort contestée il faut bien le dire par des interlocuteurs sceptiques au début de son séjour, était au prix d’une telle capitulation, libératrice.  

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3 réflexions sur « Immersion »

  1. Vous ne croyez pas si bien dire Paul. Et ce que nous commençons à voir poindre sur le terrain de l’enseignement en maternelle, ce sont des enfants (encore rares pour le moment mais en augmentation) qui manquent d’immersion dans leur langue natale. Les enfants-écran commencent à voir le jour. Ce sont des enfants qu’on a mis en nourrisse avec une tablette ou un smartphone durant des heures. Nous avons cette année un enfant de 4 ans qui a son propre smartphone pour voir des vidéos et faire des jeux. Quand ma collègue a décrit au médecin de PMI (Protection Maternelle Infantile) l’arrivée de l’enfant à l’école le matin : grognon, fermé, qui ne veut pas aller à l’école… et puis qui après quelques minutes à l’école devient souriant, “c’est le signe d’un enfant qui vient de passer déjà beaucoup de temps devant une écran”, nous dit le médecin.
    Résultat, cet enfant, et d’autres à un moindre niveau, n’a pas appris à “parler avec sa bouche” car l’écran rend totalement passif l’acte langagier (sauf en cas de crise) et provoque un retard à de nombreux niveaux à la fois dans le développement des capacités intellectuelles, motrices mais aussi dans les interactions sociales.
    Michel Desmurget, directeur de recherche en neurosciences à l’INSERML ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Desmurget ) dans “La fabrique du crétin digital” argumente scientifiquement cette réalité émergeante qu’il décrit ici https://www.youtube.com/watch?v=PoHTnbo7Oro
    Les études scientifiques montrent que dans la réalité les enfants de 3 à 5 ans passent “en moyenne” 3h par jour sur des écrans. C’est autant de temps quotidien qu’ils ne passent pas en activités motrices ou interactions sociales si fondamentales à leur âge. Je parle bien des enfants de 3 à 5 ans qui sont en plein développement
    Et qu’on ne s’y trompe pas, le cas de l’enfant décrit ci-dessus n’est pas un enfant issu d’un milieu “défavorisé”, très peu nombreux dans ma petite école en milieu néorural.
    Le point aveugle pour nos générations, c’est que nous avons bénéficié pour la majorité d’entre nous d’un développement sans écran. Notre éducation nous permet d’avoir du recul (et encore pas toujours) sur les usages des écrans. Pour les générations qui arrivent, ils sont nés avec les écrans. Et dans les écoles, nous voyons arriver des parents nés avec les écrans.
    De ce point de vue là, nous sommes peut être à l’aube d’un autre effondrement, un effondrement intellectuel.

    L’accroissement massif des usages des écrans est potentiellement en train de destructurer complètement le ciment social.
    Je vous invite à regarder autour de vous, tous ces enfants dans des poussettes que leurs parents ignorent tant ils sont absorbés par leur écran. Tous les pédiatres vous expliqueront le rôle majeur des échanges de regards et de langage entre le très jeune enfant et son entourage familiale pour son développement. La “nounou numérique” prend de plus en plus d’ampleur tant elle garantit aux parents une tranquillité. Un enfant devant un écran, disparait totalement, plus de conflits (sauf quand il faut enlevé l’écran), plus de questions dérangeantes, et la réalité autour de lui disparait également. Ce sera un bénéfice pour les pouvoirs totalitaires de demain mais pas pour la démocratie.

    Des parents et des professionnels réagissent (https://www.lemonde.fr/sciences/article/2017/05/31/la-surexposition-des-jeunes-enfants-aux-ecrans-est-un-enjeu-majeur-de-sante-publique_5136297_1650684.html) mais sont-ils audiblent devant le matraquage publicitaire et le poids des lobbys de l’industrie informatique ?

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  2. @Pascal
    ” mais sont-ils audiblent devant le matraquage publicitaire et le poids des lobbys de l’industrie informatique ?”

    Hum… Disons que même s’ils sont audiblent…
    Pour quelques uns encore , à la lecture, ça leur pique un peu les yeux!
    Mais je sais, ça finira par passer…
    A force…
    Eric.

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