Elisa Loncon, par Dominique Temple

RR Elisa Loncon (20/08/2021)

Je vous invite à regarder l’émission où l’on assiste au dépouillement des votes de l’élection de Elisa Loncon, Indienne Mapuche qui devient Présidente de la Constituante du Chili, puis à écouter son discours.

Témoignage,

Il y a presque soixante ans, un Chilien m’avait répondu : « Mais Dominique, en Amérique, il y a au moins deux États où il n’y a plus d’indiens : l’Uruguay et le Chili. Et je le crus, jusqu’au jour où une jeune fille, qui avait eu connaissance de la publication d’un essai qui s’appelait La dialectique du don (1983) – publié par des étudiants des Andes boliviennes sous l’impulsion de Pedro Portugal –, me demanda d’écrire dans la revue qu’elle voulait publier pour faire connaître l’existence du peuple Mapuche aux Européens. Je crus qu’il s’agissait d’une ethnologue allemande et lui envoyai un texte sur la théorie de la réciprocité où j’employais les catégories de la logique tridialectique de Lupasco alors méconnue en Allemagne. Quand je sus que la revue était éditée par une indienne mapuche venue du Chili pour quelques jours en Europe, je lui écrivis pour m’excuser d’avoir proposé un texte que je pensais hors de propos. Elle me répondit qu’elle-même et ses camarades avaient deviné des choses qui les concernaient. Et l’article fut publié sur quatre pages et deux numéros consécutifs de Huerrquen Admapu agrémenté d’illustrations de l’artiste étonnantes : des faisceaux de flèches dans tous les sens !

Bien que lors du Congrès de Tripoli, les communautés indiennes des trois Amériques qui purent se faire représenter et se rencontrer pour la première fois ensemble aient approuvé la thèse publiée par le CISA (Consejo Indio de Sud America) contre l’idée d’une Internationale révolutionnaire de lutte armée, la Direction des mapuches étaient restée sur la position de l’affrontement. 

Je suis allé à Temuco au Chili pour rencontrer les responsables de l’organisation AD-MAPU qui me permirent de développer les thèses de la Declaración del Groupo de Lima, du Front de civilisation et la Réciprocité. Cependant, je ne convainquis pas la Direction d’AD-MAPU. Sa réponse fut qu’il n’existait dans le monde réel que deux forces antagonistes, le capitalisme et le communisme, et qu’il fallait choisir son camp car le destin de l’humanité se jouait dans leur affrontement. Les minoritaires, à qui la Direction mapuche reprochait de ne subsister que par la protection de l’Eglise protestante et la tolérance de l’Eglise catholique, ne crurent pas non plus que la troisième voie s’ouvrait avec la théorie de la réciprocité et que la résilience des communautés était la promesse de l’avenir. L’idée que dans leurs communautés soit préservé le secret des fondements de l’humanité leur tenait à cœur mais ils n’en prévoyaient pas le fleurissement possible dans le contexte du fascisme chilien. Seule la voix féminine de “Rosa la Mapuche” réussit à doubler cette posture défensive d’une “volée de flèches offensives”. 

Aujourd’hui, une femme mapuche, Elisa LONCON est élue à une majorité écrasante à la Présidence de la Constituante du Chili, qui pourrait bien être la première Constitution d’une société post-capitaliste, et promet de construire un état plurinational plurilinguistique reconnaissant les principes de la société mapuche et des autres peuples indiens, répudiant les violences coloniales, le racisme et la dictature des riches sur les pauvres…

Et j’entends aussi un appel au nom de la Mère, que les progressistes occidentaux fétichisent souvent en termes de “Terre Mère”. Le discours de Elisa Loncon revendique certes l’équilibre entre l’économie humaine et l’économie de la nature, que défend aussi l’écologie occidentale, mais ne confond pas le nom de la Mère avec celui de la Terre. C’est à la Mère qu’elle s’adresse (aux femmes et aux enfants) pour élever la conscience des générations futures à leur responsabilité sur l’humanité ; et cet appel dénonce le fétichisme occidental qui ravale la puissance éthique des communautés indiennes à une adaptation à son contexte environnemental d’une société prétendue primitive. Je tiens à le souligner : le nom de la Mère est la revendication de la femme dans l’alliance et la filiation qui engendrent la valeur de responsabilité de chacun pour tous. Son discours d’un seul souffle est celui de l’humanité nouvelle qui nous vient des limites du monde atteintes par le système capitaliste. Il donne au cri désespéré de la jeune suédoise Greta Thunberg une suite offensive et propose même une méthode pour construire une société moderne. 

Au retour de Temuco, j’avais écrit un petit document intitulé L’ethnodéveloppement des Mapuches du Chili pour cibler les données repérées par l’anthropologie chilienne qui témoignaient des fondements de l’économie de réciprocité des communautés mapuches. Ce texte était destiné aux rares personnes qui avaient été sensibles à la “Dialectique du don”. Il fut à son tour édité et diffusé par Diffusion Inti à Paris, mais comme les Mapuches n’en n’avaient guère besoin puisqu’ils en savaient bien davantage que nous sur le sujet, il ne fut pas traduit en espagnol. Peut-être peut-il intéresser ceux d’entre vous qui s’inquièteront de ce que la Constituante chilienne aura à prendre en compte lorsque viendront en discussion les fondements de l’économie politique avec laquelle la Constitution devra composer. Je transmets au site de la Réciprocité le texte sur L’ethnodéveloppement des Mapuches du Chili au cas où il intéresserait l’un de vous.

Ces deux petits opuscules La dialectique du don et L’ethnodéveloppement mapuche sont les ancêtres des petits livres aujourd’hui publiés en autoédition sur Internet dans la Collection «Réciprocité», c’est-à-dire édité à la demande au nombre d’exemplaires souhaités et au prix courant de l’édition. La publication est préservée de toute altération par un Dépôt légal avec un n° ISBN auprès de la Bibliothèque Nationale de France, de sorte que ces textes peuvent être considérés comme des références bibliographiques. Ils sont tous publiés sous la Licence Creative Commons (BY NC ND) ainsi tout un chacun bénéficie de la liberté de reproduction de ces documents sans contrôle éditorial ou financier, mais aussi de la responsabilité de la diffusion des idées aux chercheurs du travail mis à leur disposition sous la forme qu’ils désirent lui donner et par le moyen à leur convenance, le plus simple étant l’information par ses Réseaux de Réciprocité de la parution des textes qui peuvent intéresser ses correspondants. L’individuation produite par l’édition à la demande est celle de la réciprocité généralisée d’une démocratie scientifique qui échappe aux monopoles, déjà brisés par l’Internet, et au conditionnement économique, universitaire, idéologique, politique ou religieux qui jusqu’à présent contrôlaient l’information, mais en contrepartie elle remet la responsabilité de leur transmission à ceux qui peuvent en disposer librement.

Cordialement,

Dominique

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5 réflexions sur « Elisa Loncon, par Dominique Temple »

  1. De manière plus générale, il semblerait que ce soit d’Amérique de Sud et d’Amérique Latine que nous parviennent les échos les plus tangibles d’une volonté de secouer un peu sérieusement le cocotier. Je souhaite bonne chance aux Chiliens. Aux Colombiens. Au Mexicains. Aux Brésiliens. Aux Argentins. A tous en fait. Et bon courage aussi.

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  2. Sans connaître son histoire, je crois que « l’État où il n’y a plus d’indiens », ce serait plutôt l’Argentine, non… ?

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