BURN-OUT : un moyen cognitif pour en sortir, par Philippe Soubeyrand

Paul Jorion et Stéphanie Kermabon ont abordé pour nous dans leur dernière vidéo, la question : à qui la faute ?

Après avoir abordé la question de la souffrance, ainsi que celle de la guérison, il était tout à fait naturel qu’ils en viennent à cette question sensible qui soulève à elle seule de multiples questions sous-jacentes pouvant mettre totalement en échec toute tentative de thérapie dès lors qu’elles sont mal abordées.

J’ai partagé avec eux ma propre expérience du burn-out, cette épreuve du vide absolu, cette absence de flamme, telle celle décrite par Stéphanie lors de leur première vidéo, et surtout les moyens utilisés dans mon cas pour en sortir. Paul m’a demandé si je me sentais prêt à partager cela avec vous tous, alors voilà.

Ce qu’il faut d’abord comprendre, c’est que l’on peut basculer très rapidement de l’état de dépression à celui de burn-out, en passant par un état intermédiaire d’anxiété ne faisant quant à lui qu’aller crescendo tout en vous épuisant, si ce n’est que l’on ne prend conscience de l’état de burn-out lui-même qu’au moment où la thérapie porte enfin ses fruits, c’est à dire aux premiers signes de burn-in maîtrisé si j’ose dire ; ce moment particulier où la flamme se rallume d’elle-même. Dans mon cas personnel, c’est mon médecin traitant qui me suivait depuis près de 5 ans, qui a tout de suite compris ce qui se passait et qui n’a pas hésité une seconde à m’orienter vers le médecin psychiatre qu’il estimait le plus à même de m’aider.

Dans mon cas personnel, tout s’est mis en place malgré moi sur une période d’environ 3 ans qui précéda ce basculement dans cet état de burn-out aux conséquences tant personnelles, que familiales…

Tout se passa en milieu professionnel, dans le cadre d’une très Grande Entreprise où l’externalisation massive des ressources humaines répondait certes aux besoins économiques court-termistes favorables aux actionnaires, mais en aucun cas aux besoins de protection des salariés (internes) et des consultants (externes) ; cette distinction internes vs. externes est importante à comprendre tant elle participe indirectement à une forme particulière de discrimination salariale en entreprise, les chefs d’orchestre de ce type d’organisation ne se souciant guère des impacts psychologiques sur les personnes à court, moyen et long terme. Et de ce type d’organisation découlent parfois des comportements pour le moins douteux pouvant conduire dans certains cas jusqu’à la suspicion de délit de marchandage :

Article L8231-1 du Code du travail

« Le marchandage, défini comme toute opération à but lucratif de fourniture de main-d’œuvre qui a pour effet de causer un préjudice au salarié qu’elle concerne ou d’éluder l’application de dispositions légales ou de stipulations d’une convention ou d’un accord collectif de travail, est interdit. »

Rq. Parmi ces « dispositions légales » figurent également toutes celles qui se rapportent au Code de la propriété intellectuelle…

C’est donc dans un tel contexte que je me suis d’abord retrouvé mis au placard, avant d’être ni plus ni moins évincé du projet de recherche important sur lequel je travaillais corps et âme, tout cela sur une période d’environ 3 ans, alors même que cela faisait plus de 5 ans que je travaillais sur ledit projet. Eh ! bien forcément, au moment de l’éviction, vous tombez d’abord dans un état de torpeur, puis très tôt, vous sentez grandir en vous cet état d’anxiété qui vous submerge semaine après semaine, qui brûle toute votre énergie et qu’il vous est tout « simplement » impossible de contrôler du fait de la violence de l’événement. Puis arrive le moment paroxystique où sans que l’on s’en rende compte, tout bascule, votre flamme s’éteint d’un seul coup, vous n’existez plus, vous ne croyez plus en rien, vous n’avez plus envie de rien, vous êtes littéralement vidé et épuisé. L’état de burn-out, c’est encore pire que l’état de torpeur. Dans cet état, vous n’éprouvez plus rien, tout vous semble au ralenti, vos pensées sont désordonnées, vous vous culpabilisez pour rien, vous régressez, alors que dans l’état de torpeur, vous avez malgré tout pleinement conscience des choses qui vous entourent.

Il m’aura fallu près d’un an avant de pouvoir commencer à en sortir, et je n’y serais jamais arrivé sans l’aide de mon médecin qui me proposa très tôt un exercice qui consistait à essayer de schématiser et d’illustrer ce qui m’était réellement arrivé, d’essayer d’y représenter tous les protagonistes, et de partager tout cela avec l’avocat en charge de mon dossier juridique. Au début, mes premiers essais étaient totalement désordonnés, tout était si flou. Puis petit à petit, un schéma beaucoup plus clair a commencé à émerger. Pour illustrer l’ensemble, j’ai fait le choix des figurines de LEGO Star Wars ; alors ce choix peut sembler totalement enfantin, mais je ne crois pas avoir été beaucoup plus qu’un enfant à ce moment là. Et voici ce qu’il en est ressorti au bout de quelques mois ; vous observerez au passage que le « moi » reste encore totalement absent de ce schéma, ce que mon médecin me fit bien évidemment remarquer :

 

A ce moment là précis, je n’existe toujours pas…

Puis, de ma propre initiative, je me suis consacré à l’élaboration d’une cartographie cognitive complète, dite aussi carte sémantique, dans laquelle étaient représentés tout autour de « moi » tous les protagonistes de l’affaire, leurs dates respectives d’apparition, leurs distances respectives par rapport à « moi », leurs localisations respectives selon des secteurs allant de 0 à 360°, leurs vecteurs respectifs d’influence, leurs différentes fonctions et leurs rôles respectifs dans l’affaire. Cette cartographie cognitive était non seulement importante dans le cadre de ma thérapie psychologique puisqu’elle me permit notamment la réappropriation du « moi », elle l’était aussi dans le cadre du suivi de mon dossier juridique. C’était en quelque sorte mon Minority Report qui me permit progressivement de me déculpabiliser après toutes ces années.

Voilà comment j’ai pu commencer à en sortir, sachant que cette sortie n’est jamais sans risque, tant le burn-in demeure dès les premières années extrêmement fragile ; il est en effet toujours possible de rechuter, notamment par le biais d’un nouveau burn-out incontrôlé du fait d’un nouvel état d’anxiété, ce qui a bien failli m’arriver à quelques occasions, mais plus maintenant.

Et ce sont aujourd’hui la lecture, l’écriture, la peinture, la musique, la photographie et mes recherches, qui me permettent de maîtriser cette flamme ; tout le reste, les distances aidant, étant définitivement mis en boîte…

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29 réponses à “BURN-OUT : un moyen cognitif pour en sortir, par Philippe Soubeyrand”

  1. Avatar de arkao

    « la lecture, l’écriture, la peinture, la musique, la photographie et mes recherches », ça permet de faire bouillir la marmite ?

    1. Avatar de François Corre
      François Corre

      Oui, je crois que c’est peut-être bien là le ‘truc principal’ 🙂
      Une grande majorité de gens ne choisissent pas réellement leur métier, leur activité, même si parfois ils prétendent le contraire, donc ça se rapproche plus de « l’enrôlement » que de « l’épanouissement »…

      1. Avatar de arkao

        Et parmi les composantes de l’état de burn-out, il y a le sentiment d’avoir la corde au cou du point de vue de la survie économique domestique (les emprunts, le loyer, la voiture à entretenir, les enfants à nourrir et à vêtir). La grande difficulté de pouvoir dire « ah ok bande de cons, puisque c’est comme ça je me casse de votre boite de merde », parce que derrière il y a la difficulté de retrouver un emploi, le risque de perde son logement, bien souvent le départ du conjoint, l’impossibilité d’offrir un meilleur avenir à ses enfants, et j’en passe.
        Le problème me parait donc relever plus de la systémique que de la cognition individuelle 😉

  2. Avatar de Juannessy
    Juannessy

    Je dois dire que je suis assez dubitatif sur l’efficacité thérapeutique du « résultat » de la mise en schéma ( en image ) de ses propres conflits internes ou contraintes externes .

    Par contre je suis complètement convaincu de l’utilité de cette démarche , en tant que processus , pour commencer à se « prendre en main » et accompagner les « déblayages » auxquels il faut se livrer seul et /ou assisté pour tenter de « reprendre pied » .

    Je m’y suis moi même livré pour m’aider , en situations de tempête qui ne m’étaient d’ailleurs pas propres , pour repérer autant que possible la nature , l’intensité , la durée possible des agressions , qui était impliqué et où étaient mes forces ou celles des miens . Avec le recul ( quelques années ) je me suis toujours aperçu que si la situation avait pu s’améliorer , ce n’était jamais par les déductions savantes que j’aurais pu faire de cet effort d’analyse , mais que c’est bien grâce à lui que j’avais pu  » passer le cap » et éviter les issues illusoires .

  3. Avatar de CloClo
    CloClo

    Merci pour ton témoignage Philippe. Ce n’est pas si évident que cela de partager des moments difficiles de sa vie avec des lecteurs, enfin tu arrives bien. Drôle de maladie qui en fait n’est pas neuve du tout.

    Mais n’attends aucune indulgence de ma part ! 😀

  4. Avatar de Ghost
    Ghost

    Sujet intéressant, un phénomène devenu une ubiquité. Selon mes observations (personnellement je n’ai jamais été concerné par le burn-out), les personnes atteints de ce mal ont une très fort conscience professionnelle, se croirent irremplacables, ou sont hantés par des angoisses existentielles profondes.
    Personnellement j’ai trouvé très tôt, durant ma jeunesse, un contrepoison face aux exigences de mon entourage (performance supérieure et dépassement dans différents domaines): l’art, un moyen excellent pour diminuer voire éviter les stress. Même aujourd’hui, je reste performant grâce à mon passetemps, la musique classique (je joue du piano, je fais la peinture, je suis devenu collectioneur d’objets d’art). Avec ca, je me trouve en bonne compagnie: Einstein jouait du violon (et même bien), le peintre Lionel Feininger était capable de composer une fugue pour piano… et ainsi de suite.
    L’autre problème: certains employés, même gradés ou cadres, se comportent psychologiquement en subalterne qui doit subir et faire bonne mine contre mauvais jeu, comme jadis les domestiques. Le problème c’est qu’il difficile de sortir du système – il faut faire un travail sur soi.

    1. Avatar de Rafio
      Rafio

      Pas croyable ! L’organisation du travail et les mots d’ordre managériaux maltraitent, rudoient, torturent, broient et parfois tuent… mais c’est « sur soi » qu’il faut faire un travail. Pour s’adapter c’est ça ? Oui il est difficile de sortir du système. Mais il ne faut pas pour autant le considérer comme « naturel », et se considérer soi-même comme un inadapté sur lequel il conviendrait de travailler. On se soigne quand on a été blessé. Et si on peut encore on repart au combat. Pour le détruire.

      1. Avatar de Juannessy
        Juannessy

        Qu’est ce que vous faites comme job ?

        1. Avatar de Rafio
          Rafio

          c’est à moi que la question s’adresse ? Je suis ouvrier spécialisé, dans l’industrie du décolletage, en Haute-Savoie. Quel rapport avec le propos ?

          1. Avatar de Chantal montellier
            Chantal montellier

            Pure indiscrétion du messieur, ne vous en faites pas Rafi!

          2. Avatar de Juannessy
            Juannessy

            @Rafio :

            Comme dit par mon avocate , je ne voulais pas à être indiscret , mais , dans la mesure où vous sembliez faire état d’insatisfaction personnelle en rapport avec le thème  » burn-out », je cherchais plutôt dans quelle branche vous opériez ( car on ne souffre pas tout à fait de la même façon dans toutes les branches , heureusement ou malheureusement ).

            Si je ne connais pas dans le détail les conditions de travail dans la « décolletage-valley » de la vallée de l’Arve , je connaissais assez bien les métiers du décolletage et de l’usinage – tournage car , stéphanois d’origine , j’avais pas mal de parents qui faisaient ce job entre Firminy – le Chambon-Feugerolles , Saint Etienne et Saint Chamond . Quand ça a été la cata industrielle sur Sainté , pas mal d’ouvriers stéphanois sont d’ailleurs venus travailler dans la vallée de l’Arve , à Cluses surtout . Des infos que j’ai encore depuis mes terres d’origine , les rares petites boîtes qui y font encore fonctionner des tours d’usinage , s’en sortent pour le moment plutôt bien .

            De ce que j’ai pu suivre sur la vallée de l’Arve , le décolletage ( qui fait que la « perception « de Bonneville était la troisième de France par les sommes récoltées et un poste convoité par les inspecteurs percepteurs ) qui fait de ce petit coin de France le leader mondial de la spécialité , est soumis à de brutaux « changements de rythmes » ( et le plongeon de la production automobile y est sans doute un facteur de déstabilisation actuellement ) . Comme dans le métier , compte tenu du coût des bécanes , on fait souvent du 2×8 ou 3×8 , j’imagine que les contraintes d’horaire font partie des éléments peu supportables .

            De ce que je me souviens des anciens stéphanois , la chaine des métiers à la production était assez segmentée entre simple ouvrier , contrôleur , chef d’atelier … ce qui aurait pu générer des mises en compétition entre « métiers » différents bien qu’intégrés . Ça n’était pas trop le cas à l’époque car les appartenances syndicales dépassaient suffisamment les strates hiérarchiques , pour faire front commun quand le vase débordait . Mais je ne suis pas sur que le vase soit le même aujourd’hui et que la sensibilité au  » trop » soit la même !

            De ce point de vue , et en lien avec les commentaires récents sur le thème « alliance à gauche » , je reste estomaqué que toute cette vallée industrielle de l’Arve , de Sallanches jusqu’à Annemasse en passant par la Roche sur Foron , ait si peu d’élus de cette sensibilité et même peine à y trouver des candidats lors des élections locales . Un avis là dessus ?

    1. Avatar de Bernard
      Bernard

      Trés bon article .
      Qui a en lien cet autre article

      https://www.monde-diplomatique.fr/2018/11/DENEAULT/59210
      Extrait :
      « Se qualifiant lui-même de « petit chef déviant et toxique », un autre ancien cadre relate que le terme « revitaliser », appliqué aux entreprises, fonctionne tout simplement comme « un code, qui veut dire virer (3) ». Toutes ces prothèses lexicales relèvent d’une novlangue qui terrifie sourdement le personnel et insensibilise les dirigeants. »

      Signe de pratiques potentielles de mobbing , ou de nid à burn-out : le taux élevé de «  turn-over ».
      La notion de «  revitalisantion «  est une constante des RH de type snipper , celle qui veillent par exemple à ce que la pyramide des âges ne présente que peu ( ou pas ) de têtes blanches.

  5. Avatar de pierre guillemot
    pierre guillemot

    « … projet de recherche important sur lequel je travaillais corps et âme, tout cela sur une période d’environ 3 ans, alors même que cela faisait plus de 5 ans que je travaillais sur ledit projet. … » Je suis désagréable, mais ça me paraît être la recette pour avoir un accident professionnel (de même qu’il y a la recette pour avoir un accident en voyage, que j’ai appliquée avec succès ; je suis encore de ce monde pour en parler, de justesse) : Devenir volontairement dépendant de quelque chose qui ne dépend pas de vous, sans vous réserver des ressources (… corps et âme …).

    C’est ce que j’ai répété à mes collègues, subordonnés, connaissances, dès que j’en ai su assez : sachez que votre employeur se sert de vous, n’a aucun devoir envers vous, sûrement pas de vous rendre heureux ; votre richesse, c’est votre savoir professionnel, exploitez ce pour quoi on vous paie pour l’agrandir ; soyez prêt à partir n’importe quand ; sachez que vos supérieurs vous fournissent une prestation d’encadrement, que vous n’avez pas à les croire d’une essence supérieure, ni à les aimer. etc.

    Rien de ce qui précède ne garantit contre la fatigue, la défaillance de santé. Mais contre l’effondrement moral, oui. Ca oblige aussi à renoncer aux douces illusions (l’avancement au mérite, la communauté de travail, le sentiment de participer à quelque chose de plus grand que vous). Et si vous cherchez comment compenser, sortez du salariat, créez votre affaire.

    Suivez le grand exemple donné par celui qui nous héberge ici, qui a créé l’entreprise Paul Jorion dès le temps où il était étudiant (j’ai croisé un de ses condisciples à l’université libre de Bruxelles, qui se rappelle quelqu’un qui n’arrêtait jamais d’acquérir du savoir, pendant que lui se contentait d’acquérir son diplôme). Je crois deviner qu’elle a apporté beaucoup de satisfactions à son propriétaire.

    Fin du discours prétentieux.

  6. Avatar de Chabian
    Chabian

    Merci pour le témoignage et le travail proposé.
    Pourtant il me semble qu’il y a un contexte différent selon le milieu et le pouvoir où vous êtes employé. Et les réseaux du pouvoir.
    J’ai connu un burn out comme cadre d’une grosse association locale. (Et j’ai fait une rechute à la pandémie et le confinement de mars 2020 : quelle angoisse !). Les symptômes sont de ne plus savoir ce qui doit être fait et en même temps d’être pris de fébrilité. (Je ne sais si nous parlons de la même chose, c’est pourquoi j’évoque cela. )

    Parmi les fonctionnaires, le burn out dans ma ville tenait à la destabilisation des réseaux de pouvoir des élus : plus de boussole dans le système ! (Les objectifs sont le service public, mais ils sont manipulés par le pouvoir des élus). Pour moi, c’était une forme de placardisation venue autant d’en bas (mes collègues d’équipe) que d’en haut (le leader et un cadre d’équipe cherchant à créer de la concurrence). Les objectifs ne sont pas modifiés, et la querelle du pouvoir parait illégitime. Rien de ce qui parait dominer dans une grosse entreprise : la pression commerciale et financière, inhumaine et des objectifs définis hors du personnel.

  7. Avatar de Stéphane
    Stéphane

    Valentin : nom donné, en écho à la chanson : « My Funny Valentine » interprété par Chet Baker, à des objets mentaux agnosiques, fruits de l’activité endogène du système olfactif couplé au système somesthésique, dont le mode d’apparaissance est la synesthésie,.
    Extase : à prendre au sens étymologique et non religieux, c’est-à-dire celui d’un déplacement et en l’occurrence du passage d’une perspective qui va dans le spectre du langage à une perspective qui va dans le spectre de l’intime (au sens le plus radical qui soit), c’est-à-dire dans le spectre de l’agnosie.

    Au départ c’était dur. Je prenais ça pour une punition. Une putain de contrainte. Le sale truc qui va durer toute ma vie. Une malédiction. Le réveil qui sonne à quatre heures. L’heure d’aller bosser. Avec tout ce que cela implique. Pas la peine de te faire un dessin.
    Et puis ça passe. Non pas qu’il y ait moins de douleur. Simplement je mets moins le doigt dessus. C’est tout.
    Aujourd’hui je sors de chez moi. Il est cinq heures du matin. Et tout de suite je ressens le contraste entre ce que j’éprouvais quand j’étais chez moi et ce que j’éprouve maintenant quand je suis à l’extérieure. Tout de suite l’odeur n’est pas la même. Il y a d’un coté les aromes que mon organisme et celui de ma compagne ont produits toute la nuit, cette odeur assez caractéristique, l’odeur d’une chambre à coucher le matin au réveil, l’odeur de sébum. Et de l’autre coté l’odeur de la ville tôt le matin. Où la terre est présente. Discrète. Où la ville sent la terre. Où je sens qu’il m’est accordé ma petite bouffée de nature. A laquelle, tout de suite, je suis sensible. Tout de suite aussi la température change. A l’intérieur, chez moi, dans mon studio, on était à vingt degré. Dehors, on est à douze. Huit degrés de différence. Ça parait pas grand-chose mais mon organisme le note et me le dit. Tout de suite, aussi, il y a l’air. Dehors, l’air est différent. Dehors, l’air est en mouvement. L’air circule. Tout de suite, je le sens sur ma peau. Mon visage, mes mains me disent que l’air bouge. Tout de suite la somme de tous ces petits détails fait qu’au bout du compte on a un vrai et beau contraste. Tout de suite ce contraste me plait. J’adore cette impression des choses qui changent. J’étais chez moi et tout ce qui s’y est passé pendant la nuit y reste. Maintenant je suis dehors, dans la rue, à Paris et j’ai le sentiment d’être dans un autre monde. Tout de suite, je marche. Ça durera un certain temps. Je ne suis pas pressé. Je suis tout seul. Je prends mon temps. Je ne m’intéresse absolument pas à ce que je vais faire pendant ma journée de travail. Je ne fais que marcher. Tout de suite, bien sûr, il y a quelques pensées qui me traversent l’esprit. Bien sûr quand je marche, je me dis des choses, je me parle à moi-même, mais tout cela est très léger. Soudain un merle se met à chanter. Il parle aux autres merles. Son chant caractéristique. Le merle est un oiseau magique. La source la plus fonctionnelle de tous les contrastes. Car une fois sur deux. Lorsque je l’entends chanter à cinq heures du matin pendant que je marche, mon existence se troue. Un trou par lequel passe un valentin.
    Je suis tombé en extase.
    Ensuite, encore une fois, ça dure une fraction de seconde. Pourquoi si peu? Parce que je ne suis pas neutre avec ce valentin. Parce que je m’arrête dessus. Parce que j’attends quelque chose de lui. Parce qu’il est comme un petit animal farouche. Parce qu’il sent que je veux le manipuler. Parce qu’il sent que je l’entraine dans une aventure qui n’est pas la sienne. Parce qu’il a peur. Parce que ce valentin, il faut bien que tu visualise la chose, il vient à peine de sortir de son trou. Cela ne fait même pas une seconde qu’il émerge de l’anfractuosité produite par la magie du chant d’un merle tôt le matin. Il vient tout juste de passer par cette brèche. Pénétrer au sein de mon existence. Il n’est pas prêt. Il ne peut pas entrer dans la danse maintenant, tout de suite. Ça ne se fait pas. Ça prend du temps. Il doit s’habituer à moi. Et moi je ne dois pas faire ce que je fais d’ordinaire avec les objets qui m’entourent. C’est-à-dire les considérer à la lumière de ce qu’ils peuvent m’apporter. De joie. De peine. De rondes et d’affects. Ne pas lui coller une image dessus. Je le sais. Je dois le regarder. Constater. Constat qui fait office de cadre. Me borner à cela. Observer.

  8. Avatar de Hervey

    Le spectacle d’un individu actif à la tache et surtout « tout feu tout flamme » ne peut que faire naitre des convoitises ou des jalousies CAR s’il trouve à ce point autant de satisfactions dans ce qu’il fait c’est qu’IL EST SERVI tout simplement et peut se contenter de ce BONHEUR au travail, tout le reste devenant SUPERFLU.
    Alors, vu sous cet angle : « à qui la faute ? ».
    A vous de voir. Plusieurs pistes possibles. Idem pour la guérison.

    Mais j’ai de la sympathie pour le jeune homme de cette histoire.

    1. Avatar de Stéphane
      Stéphane

      J’avoue le coté très champêtre, « tout feu tout flamme », de la mise au point que j’ai tenté d’exprimer dans ce texte sur la notion de contraste et qu’il en est de beaucoup moins sympathiques, voir pas du tout rigolotes, comme peut l’être le contraste entre deux identifications courantes chez l’humain, que nous imposent nos cultures, qui sont « je suis utile » et « je suis inutile ».

      1. Avatar de Hervey

        Ah ! Légère erreur, je faisais allusion au texte de Philippe Soubeyrand, ne pas confondre les merles siffleurs, Stéphane, mais je comprends qu’il puisse y avoir confusion car c’est un peu pareil sauf que vous insistez joliment sur ce lien avec la nature.
        Gardez-le précieusement ce lien.
        Il permet de pouvoir saisir cette différence entre ce qui est « utile » et « inutile », pour reprendre vos propos.

        Au passage, « tout feu tout flamme » je n’ai rien contre.

    2. Avatar de Philippe Soubeyrand
      Philippe Soubeyrand

      Bonsoir Hervey,

      Ce projet aura duré 5 ans, dont 3 ans dans une spirale infernale. Pendant plus d’un an la première année, j’ai dû faire le choix difficile du Formule1 dont je voyais les prix monter en flèche mois après mois. Je prenais la route le lundi matin à 3h00 depuis la province (par train c’était beaucoup trop long et surtout beaucoup trop galère), et je rentrais le vendredi soir pour passer un week-end en famille, dont deux enfants à charge, ne pouvant généralement jamais arriver chez moi avant 21h00 du fait des embouteillages parisiens du vendredi. Le reste de la semaine, je le consacrais donc à mon travail avec pour seul objectif de le réussir afin de pouvoir le garder ; dans ma région, je n’avais absolument rien trouvé d’équivalent, nous avions donc pour stratégie de déménager, mais pas avant d’être sûrs… Je rentrais chaque soir de la semaine au Formule1 vers 21-22h00, où je regagnais ma chambre située à l’étage, le rez de chaussé étant principalement occupé par les familles ayant été placées là par l’action sociale ; oui, j’ai pu également côtoyer la misère de suffisamment près pour savoir dans quel monde nous vivons !

      Alors si faire de la recherche tout aussi consciencieusement que sérieusement, avec pour seul objectif d’y arriver dans l’intérêt de sa propre famille, c’est être SERVI et nager dans le BONHEUR selon vous, eh ! bien c’est que vous m’avez peut-être lu en diagonale ; en même temps, vous n’y êtes pour rien, puisque j’ai gardé pour moi des pans entiers de cette histoire… Mais le pire dans tout ça voyez-vous, c’est que j’y suis finalement arrivé, et ceci contre vents et marées…

      Alors, vu sous cet angle : « à qui la faute ? ».

      Bien à vous,

      Philippe

      1. Avatar de Hervey

        Oui, mais je décrivais le monde dans lequel vous êtes entré et qui vous a essoré.
        Le fait que je le vois ainsi (ce monde) ne fait pas de moi son parangon.
        Par chance, je n’ai jamais voulu entrer dans ce monde là et depuis tout petit … vraiment, et bien avant d’en connaitre tous les chemins.
        Pour autant je n’ai pas navigué sur une mer d’huile.
        J’ai du hériter de bon gènes.
        Une chance ? J’ai eu souvent l’occasion de devoir le constater.
        Je me suis souvent questionné à ce sujet.
        Si hémiplégie il y a elle n’est pas douloureuse.
        Je ne suis pourtant ni insensible ni tendre dans l’adversité.

        Bref, je suis content de vous voir sorti de ce traquenard.

      2. Avatar de arkao

        @Philippe Soubeyrand
        Encore un point de convergence entre nous (après l’objection de conscience), les horribles nuits d’hôtel en Formule 1 !
        Quand je pense au prix qu’il font payer pour ces cloaques.
        Après une journée passée dehors sous les giboulées de mars, quel bonheur de se retrouver dans ce type d’hôtel, qui plus est à Maubeuge (sans clair de lune).
        A se flinguer.
        Heureusement que la bière apporte un peu de soleil et de chaleur dans les cœurs du Nord (mon foie proteste mais tant pis pour lui).
        Dur-dur la vie de chercheur…

        1. Avatar de Juannessy
          Juannessy

          Mort aux formule Un ! Mort à la bagnole !

          1. Avatar de arkao

            Malgré le logo de l’enseigne censé faire rêver au luxe des compétitions automobiles, c’est plutôt le genre d’endroit où on se retrouve à pisser nuitamment dans le lavabo en inox de la chambre à cause de la flemme de se rhabiller pour aller aux toilettes situées au bout du couloir 🙁

            1. Avatar de timiota
              timiota

              Une bonne nouvelle du monde de la Formule I :
              Le champion-battu-d’incroyablement-peu-par un-Batave, Lewis Hamilton, est devenu un militant antiraciste et pro-minorité de première.
              Plutôt inattendu dans le monde de l’huile de moteur et de la gomme qui chauffe à point, que j’aurais classé à l’emporte-pièce un peu comme le monde de la chasse pour ce qui est du patriarcat (mais pas pour ce qui est de l’écologie vu que les chasseurs ont une perception bien réelle des milieux naturels).
              https://www.theguardian.com/commentisfree/2021/dec/13/lewis-hamilton-sport-formula-one-equality-grand-prix
              Si le dénouement sportivement spectaculaire du championnat de F1 n’avait pas conduit à un débordement du sujet au-delà de la rubrique sport, j’avoue que le sujet ne m’aurait pas effleuré.

              Sinon, là aussi un peu par la bande, il y a eu sur FC cette émission que je n’ai pas vraiment eu le temps d’écouter en entier sur mon chemin pour le centre de vaccination (mardi 7 /12), sur les limites de l’allégeance et l’intérêt de porter son attention à « ceux qui ont su démissioner ». Donc à avoir toujours assez de marge pour ne pas mettre les mains et les pieds dans l’engrenage qu’un système leur propose avec une justification « inattaquable » (c’est pour le bien des usagers, des clients, des autres employés, …), mais dont le possible aspect « commun » n’a jamais été mis en négociation.
              https://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/demission

  9. Avatar de Bernard
    Bernard

    Il y a des entreprises malveillantes dont le but est de faire tomber certains employés dans le burn out , juste pour «  élaguer « .
    Mais il y aussi le burn out par accident.

    Quand une entreprise a la culture du dépassement de soi , elle n’hésite pas à confronter ses employés à toujours plus de difficultés , en imaginant que cela va les fortifier.
    Atteinte d’ordre mentale , ce serait une erreur d’oublier la dimension physique du burn out .
    L’acupuncture peut fonctionner en cas de grosse panne , le temps de prendre conscience que «  le travail use , le sport fortifie « comme disait une vietnamienne , véritable djedai des petites aiguilles.

  10. Avatar de Ghost
    Ghost

    « …..culure du dépassement de soi… » Cela concerne surtout les équipes commerciales.

    1. Avatar de Bernard
      Bernard

      Mais comme tout devient commercial , la culture du dépassement peut engendrer des cata dans tous les milieux .
      On a tous des limites que l’on dépasse avec plus ou moins de succès .
      Idem avec les limites qu’on vous impose grâce à des «  attentes de modération » 😇
      https://www.bfmtv.com/people/musique/burn-out-chez-les-artistes-jain-lomepal-bigflo-et-oli-decident-de-faire-une-pause_AN-201912030097.html

      PS : en entreprise comme ailleurs : »Quand on veut , on peut .Et quand on ne veut pas (l’air de rien) , il suffit de laisser faire.

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