VOYAGE AU CENTRE DE LA PHILOSOPHIE, par Frédéric Pellion *

Voyage au centre de la philosophie a paru initialement dans Champ lacanien2011 ; 9 : 181-184

Ces notes de lecture, qui se veulent surtout une recommandation de lecture, portent sur : Jorion, Paul. Comment la vérité et la réalité furent inventées. Paris : Gallimard, bibliothèque des sciences humaines ; 2009.

C’est une thèse maintes fois soutenue et mise en pratique par Jacques Lacan que ce qu’il appelle le symbolique — c’est-à-dire la somme des arrangements concrets du langage avec ce qui y répond et en répond au plan individuel (soit le « sujet ») —, manifeste ses effets non seulement dans la réalité psychique freudienne, mais aussi dans la réalité tout court, dans le « monde ».

Je crois qu’on peut dire que ce livre explore la portée de cette thèse en la poussant, d’une certaine manière, jusqu’à ses limites, jusqu’à ses derniers retranchements. En effet, « la » vérité et « la » réalité sont bien les concepts limites de la pensée occidentale : ils contribuent indéniablement à la fonder, en même temps que le « monde » qu’elle pense, tout en étant presque impossible à sérieusement questionner de son point de vue. D’où sans doute la résistance très particulière que ce livre offre à son lecteur…

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Comme on le sait, Jacques Lacan a entretenu avec la notion de « vérité » des relations un peu orageuses. Il fait souvent mine de la faire rentrer de force dans ces pots de moutarde dont il savait sans doute d’expérience que ce n’est pas nécessairement une place très confortable. Puis, à partir de 1970, il entreprend de contester systématiquement le bien-fondé de sa prééminence dans les opérations discursives de production de savoir  (1).

Quant à la « réalité », c’est une seconde notion qui, en dépit de son apparente « évidence » et de la relation de bonne confiance que Freud entretenait avec elle (2), a toujours semblé à Lacan suffisamment boiteuse — et peut-être suffisamment périlleuse à l’égard de la tâche propre de la psychanalyse — pour qu’il juge opportun de travailler à partir de 1936 à la faire se redoubler de celle, de son cru, de « réel » (3).

On ne peut donc que ressentir une immédiate sympathie avec le projet d’un livre tel que celui de Paul Jorion, qui met dès son titre à la question ces deux maîtres mots de l’univers philosophique en même temps que du projet « anti-philosophique » (4) de Lacan.

L’auteur est anthropologue de formation (je reviendrai sur ce trait) et connu de quelques-uns — dont, je dois l’avouer, je n’étais pas — pour avoir publié, il y a une vingtaine d’années, un Principes des systèmes intelligents (5).

Dans une première partie, l’auteur reprend à nouveaux frais une question certes maintes fois débattue, mais d’autant plus brûlante aujourd’hui que les logiciens les plus en pointe peinent à en trouver une formulation véritablement alternative, à savoir l’origine et la génèse de la définition aristotélicienne de la vérité. La proposition la plus neuve de Jorion, il me semble, est d’affirmer que ce n’est pas ni la logique d’Aristote, ni dans sa linguistique — mais bien dans les effets d’après-coup de la seconde sur la première —, que loge la « méprise » initiale quant à la vérité. La linguistique aristotélicienne, toute à son projet son projet de se faire plus convaincante que celle des sophistes, réussit en effet ce tour de force d’arracher aux choses une part d’elles-mêmes pour l’importer dans le langage du philosophe — où elle n’est pas au départ —, et ce quitte à substantiver cette opération en substituant une « la vérité » qui serait dicible une fois pour toute à un « dire le vrai » toujours à répéter (6) . Localisation de la vérité tout aussi réductrice, pour Jorion, que son assignation à résidence, par Lacan, dans ses divers pupitres et pots de moutarde… 

Dans une seconde partie, la question est examinée de savoir comment l’attachement aristotélicien aux phénomènes, en même temps que le désir d’indépendance vis-à-vis de l’autorité religieuse, a pu secréter la notion aberrante d’une chose en soi — « Réalité-objective », la nomme Jorion en référence à la philosophie scolastique  (7) — qui serait de l’ordre d’effectivité, de réalité, de ces phénomènes, quoique s’étant rendue indépendante de leur donation empirique. Ce qui ne serait pas grave, commente l’auteur, si la prétention à une appréhension possible de cette réalité par le calcul — dans un geste de « foi » dans les nombres toujours déjà marquée de « pythagorisme » —, ne conduisait pas à faire aux « idéalités mathématiques » (8) une confiance qu’elles ne méritent peut-être pas.

La troisième partie applique les considérations précédentes à un certain nombre de problèmes considérés comme cruciaux pour les mathématiques du vingtième siècle. On y trouvera, en particulier, une analyse critique détaillée des types de discursivités impliquées par la démonstration par Kurt Gödel de son second théorème, dit d’incomplétude. On y recroise une nouvelle fois le trajet de Lacan, qui, comme on le sait, mentionnera à plusieurs reprises ce théorème pour illustrer son principe de l’incomplétude de l’Autre, ou, si l’on préfère, de la distinction entre Autre et lieu de l’Autre.

Cette analyse culmine peut-être dans cette citation de Georges-Théodule Guilbaud — une des références de Lacan en matière de mathématiques —, dont le choix permet à Paul Jorion de faire valoir que ce que Gödel considère comme démonstration procède de rien de moins que d’une confusion entre énoncé (la proposition démontrée) et énonciation (le mathématicien qui démontre) : « Seul le mathématicien peut dire qu’une proposition est démontrable, une proposition ne peut pas dire cela d’elle-même. » (9)

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Terminons. Dans le titre choisi par Paul Jorion, nos deux signifants-maîtres se présentent comme réunis par un troisième terme, celui d’« invention ». Celui-ci aussi a beaucoup fait penser Lacan — qui qualifie son objet a, chose impondérable s’il en est, de « sa seule invention », par exemple (10).

Remarquons cependant que le mot « invention » comporte au moins deux sens : celui de l’illusion, de la fiction — et en tant que celles-ci, précisément, connotent le non-vrai et/ou le non-réel —, mais aussi celui, moins péjoratif, qui est celui qu’utilise Martin Heideger quand il note que le vrai est toujours d’une certaine manière inventé par ce Dasein particulier qui le « dévoile », c’est-à-dire qui le « pro-duit » comme « justifié » au plan de la connaissance (11).

C’est donc finalement à aiguiser notre jugement quant à la valeur « proprement humaine » de ces deux « inventions » en apparence trop bien établies dans le « monde » — c’est-à-dire à les considérer d’un authentique point de vue anthropologique, qui à ce titre n’est pas contradictoire avec celui qui est habituellement le nôtre — que Paul Jorion nous convie.

Après les « retours » à Descartes, puis à Freud, de Lacan, qui nous sont plus ou moins familiers, Paul Jorion nous incite pour ce faire, tout à fait explicitement, à un « retour à Aristote » (12) : une des dernières interventions publiques de Lacan n’a-t-elle pas eu pour titre « Le rêve d’Aristote »  ? (13)

Notes :

(1) Particulièrement : Lacan, Jacques. Le séminaire, Livre XXI, …ou pire. Inédit ; séminaire 1971-1972 sur Le savoir du psychanalyste.

(2) Freud, Sigmund. D’une vision du monde. Tr. fr. in Œuvres complètes. T. XIX. Paris : P.U.F. ; 1995, spécialement pp. 242-243.

(3) Pellion, Frédéric. Jacques Lacan vers le réel (1936-1962). Revista Latino-americana de Psicopatologia Fundamental 2009 ; 12/1 : 99-115.

(4) Cf. entre bien d’autres références Lacan, Jacques. Peut-être à Vincennes. In Autres écrits. Paris : Seuil ; 2001, pp. 313-315.

(5)  Jorion, Paul. Principes des systèmes intelligents. Paris : Masson ; 1990 (Le Croquant 2012).

(6) Il est remarquable que la célèbre définition aristotélicienne de la vérité fige le geste de la vérification — littéralement : de la production de la vérité — au moment instable où la vérité est comme à l’apogée de son trajet d’aller et retour entre les choses qui affectent le sujet et le discours qui va la recueillir en accueillant leur « vraie » « nature ». Relisons en effet le fameux passage du livre Θ de la Métaphysique : « La vérité ou la fausseté dépend, du côté des objets [επι των πραγματωνÄ: donc non pas des essences, des objets de la connaissance [ουσια], mais plutôt, selon moi et d’autres traductions, des « choses » de l’action concrète], de leur union [συγκεισθαι] ou de leur séparation [διηρησθαι], de sorte que être dans le vrai [αληθευει], c’est penser que ce qui est séparé est séparé, et que ce qui est uni est uni, et être dans le faux, c’est penser contrairement [εναντιωσ] à la nature [εχων] des objets. […] Ce n’est pas parce que nous pensons d’une manière vraie [αληθωσ] que tu es blanc, que tu es blanc, mais c’est parce que tu es blanc, qu’en disant que tu l’es [en disant ainsi, φαντεσ τουτο], nous disons la vérité [αληθευομεν] » (Aristote. Métaphysique. Tr. fr. Jean Tricot. Paris : Vrin ; 1953, p. 522).

(7) Jusqu’à ce que Descartes — l’ « inventeur », selon Lacan, du « sujet de la science » (Lacan, Jacques. La science et la vérité. In Écrits. Op. cit., pp. 855-877)  — tranchant dans le vif des apories scolastiques, en vienne à identifier cette construction avec la réalité tout court (cf. Pellion, Frédéric. Jacques Lacan vers le réel (1936-1962). Op. cit.).

(8) Dessanti, Jean-Toussaint. Les idéalités mathématiques. Paris : Seuil ; 1968.

(9) Jorion, Paul. Comment la vérité et la réalité furent inventées. Op. cit., p. 313.

(10) Cf. par exemple Lacan, Jacques. Le séminaire, Livre XIV, La logique du fantasme. Leçon inédite du 15 novembre 1966.

(11) Heidegger, Martin. Être et temps. Tr. fr. Paris : Gallimard ; 1986, particulièrement pp. 263 sqq.

(12)  Jorion, Paul. Comment la vérité et la réalité furent inventées. Op. cit., p. 11

(13) . Lacan, Jacques. Le rêve d’Aristote. In Actes du colloque pour le vingt-troisième centenaire d’Aristote. Paris : UNESCO / Sycomore ; 1978, pp. 23-24.

  • Docteur en médecine et en sciences humaines cliniques. Psychiatre, praticien hospitalier, Centre hospitalier Sainte-Anne, 17, rue Broussais, 75674 Paris, Institut National de Jeunes Sourds, 254, rue Saint-Jacques, 75005 Paris ; psychanalyste, 25,  rue Tournefort, 75005 Paris, f.pellion@wanadoo.fr ; directeur de recherches à l’université Paris Diderot (Centre de Recherches Psychanalyse, Médecine et Société) ; enseignant à l’université Paris Descartes, et au Collège clinique de Paris ; membre de l’École de Psychanalyse des Forums du Champ Lacanien.

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