Les carnets du psychanalyste – Le rêve de la mission confiée par Lacan

9.2.2022. Le rêve de la mission confiée par Lacan.

Il serait possible de résumer l’analyse de MG comme une succession de rêves étonnamment significatifs. À la question qu’il me pose : “Est-ce que vous notez vos propres rêves ?”, je réponds : “Oui, mais je l’ai seulement fait en deux occasions”.

Si ma réponse est à ce point précise, c’est que j’avais noté un rêve quelques jours plus tôt et que quelques semaines auparavant, consolidant mes notes psychanalytiques récentes, désormais sur le cloud, avec celles récupérées sur un ancien ordinateur, j’étais tombé sur un fichier intitulé « Rêve au petit matin du 13 mars 2016 ».

Voici ce que l’on pouvait y lire :

Je rencontre Jacques Lacan – dont je n’ignore pas qu’il soit mort. Il me dit : « Je vous passe le bâton de maréchal ».

Je me rends en 4×4 (je conduis la Suzuki que j’ai eue à une époque) à son « palais », une petite bâtisse cubique au milieu du désert. De nombreuses voitures sont déjà là. À l’intérieur, une scène de pillage. Je découvre la table où se trouve probablement l’objet que Lacan m’a dit de trouver. Elle est couverte de câbles informatiques rouges mais dont les prises sont de formats différents. D’autres personnes cherchent vainement dans l’amoncèlement. Je découvre facilement celui que Lacan m’a dit de prendre. Je pars aussitôt, satisfait, même si Lacan m’avait dit : « Si vous en trouvez deux, c’est encore mieux ». 

Sitôt l’avoir couché sur le papier en 2016, j’ai dû oublier ce rêve. Je n’ai pas relu ma note depuis, ni ne m’en suis même souvenu. À la question que MG me pose : “Est-ce que vous notez vos rêves ?”, je réponds donc “Oui, mais je l’ai seulement fait en deux occasions”. Et comme leur texte est à portée de la main sur l’ordi, je lis la note de l’un. Pour l’autre, comme il est sans rapport avec la psychanalyse, je ne mentionne son thème qu’en passant, convaincu qu’il n’a aucune pertinence (ce dont je doute à l’instant-même en y repensant : MG y a peut-être lu ou entendu lui quelque chose qui l’interpelle).

Pourquoi raconter ce rêve à un analysant ? Parce qu’il existe un rapport entre son contenu et la psychanalyse ? La justification est un peu mince. Parce qu’il y est question de Lacan, et que le thème “Lacan” est très présent dans l’analyse de MG sous la forme de ses nombreux renvois à l’ouvrage de Pierre Rey, Une saison chez Lacan ? Oui, bien sûr. Mais plus essentiellement sans doute en raison de la mise en abyme de la mission de transmission qui se trouve inscrite dans la queue du rêve : il y est en effet question d’une transmission en sus de celle à moi-même : “Je découvre facilement celui [le câble] que Lacan m’a dit de prendre. Je pars aussitôt, satisfait, même si Lacan m’avait dit : « Si vous en trouvez deux, c’est encore mieux »”. Or MG m’a précisément posé récemment la question : comment s’opère la métamorphose d’une analyse dite « thérapeutique » en analyse « didactique » ?

Au temps donc pour ce qui est de la raison pourquoi je rapporte mon rêve à MG mais pourquoi diable un tel rêve m’était-il advenu en mars 2016 ?

De 1987 à 1992, je m’étais formé auprès de Philippe Julien. Je me promettais à cette époque de pratiquer un jour, mais j’entre en finance en février 1990. Dix-huit ans plus tard, l’effondrement du secteur financier en 2008 me rendra ma disponibilité. En 2010 ou 2011, je reçois un courriel d’un correspondant qui me reproche avec véhémence de pourrir sa vie par un sabotage que j’exerce sur elle à distance. Le nom de cette personne ne m’est pas familier : je ne la connais pas. Mais comme son message mentionne un numéro de téléphone, je décide de l’appeler. La conversation est houleuse mais, intrigué, je finis par lui proposer un rendez-vous pour mettre les choses à plat, ce qu’il accepte à l’insistance de sa compagne dont j’ai soupçonné la présence à ses côtés et à qui j’ai demandé à parler. Nous renouvelons ces rencontres et, à la troisième ou à la quatrième, je pose une question à mon interlocuteur : “Que s’est-il passé quand vous êtes tombé de ce haut mur ?” – dont je n’ai à ce jour toujours pas la moindre idée pourquoi je la lui ai posée, rien ne la motivant d’une manière ou d’une autre (nous en avons convenu ensuite, ayant confronté le souvenir de nos échanges). Mon interlocuteur s’exclame : “C’est cela !” et au moment où il achève une longue narration du jour où il est effectivement tombé, créant par là une onde de récriminations qui ébranlera durablement sa famille dont les factions s’en rejetteront la responsabilité, il émerge de sa paranoïa – une fois pour toutes à ma connaissance.

Pourquoi lui ai-je proposé que nous nous rencontrions ? Par défi envers moi-même bien entendu : je n’ignore pas que la forclusion (Verwerfung) à l’origine de la psychose, c’est une tout autre paire de manches que le refoulement névrotique (Verdrängung). Dans la forclusion, le signifiant forclos n’est pas même inaccessible dans le réseau des traces mnésiques parce que couvert d’un tabou : il est proprement oblitéré, enkysté dans une gangue solide, pire encore : sa forclusion a provoqué une dissociation des traces mnésiques en plusieurs sous-réseaux séparés, inaccessibles les uns aux autres, d’où la paranoïa : l’explication d’événements par des causes exagérément proches, faute pour l’identité de la véritable cause d’être encore accessible là où elle se situe vraiment, à une plus grande distance : dans l’un de ces sous-réseaux de la mémoire dissociée, désormais coupés les uns des autres. Si je pouvais “faire quelque chose” pour quelqu’un qui m’interpelle au sein d’un délire paranoïaque, j’aurais certainement, me dis-je, une histoire à raconter digne de retenir l’attention de mon maître Jacques Lacan, de quoi transformer en mauvais souvenir une fois pour toutes son irritation lors de notre première conversation en 1972 ! Qu’importe qu’il soit alors décédé depuis trente-cinq ans puisqu’au moment où, dans mon rêve, il me confie ma mission, ni lui, ni moi n’ignorons qu’il soit mort.

Quand mon interlocuteur s’exclame : “C’est cela !”, le signifiant “haut mur” retrouve sa place, et grâce à cela, l’ensemble des sous-réseaux de mémoire reconnectent : le nom de la cause peut être retrouvé au véritable endroit où il se trouve, et la raison recouvre son empire.

Fin 2015, je m’inscris à l’URSSAF en tant que psychanalyste entendant pratiquer à Vannes. Le rêve intervient quelques mois plus tard : en mars 2016. Je le découvre au réveil et il me fait rire car j’y trouve le plus bel encouragement certainement dont on puisse … rêver !

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7 réponses à “Les carnets du psychanalyste – Le rêve de la mission confiée par Lacan

  1. Avatar de Hervey

    https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/12/Piero_della_Francesca_017_a.jpg

    Un songe et un « bâton de maréchal ». Célébrissime (Constantin en 312).
    Etonnants les rêves mais pas toujours faciles à attraper et plus délicats à interpréter.

    1. Avatar de timiota
      timiota

      « In hoc segno vinces ».

      La guerre est, pour les humain.e.s concernées, un moment de trouble des signes.

      J’ignore si le sinistre « Z » russe a fait l’objet d’une bénédiction du même acabit que la Croix dans le rêve de Constantin.

      Je lui trouve un petit côté « fin des temps », à ce « Z », mais j’me soigne.

      1. Avatar de Hervey

        @timiota

        https://www.facebook.com/photo?fbid=3540394759506144&set=a.1385294238349551

        André Markowicz nous livre une version plus tendue de la situation chez les Z.
        En zélé traducteur, il sait trouver les mots et les images pour faire briller quelques lueurs d’espoir.
        Toujours bon à prendre.

        1. Avatar de JMarc
          JMarc

          A Hervey 04/03 10h51

          Merci beaucoup pour ce lien vers un texte accessible même pour qui n’a pas de compte Facebook et qui donne effectivement un peu d’espoir.

          Le ton d’André Markowicz est aussi plus léger que dans de précédents textes :
          des mines d’enterrement, se faire étendre, (et Obélix !).

          Je m’étonne cependant un peu de ceci :
          « ce qui arrête là l’éventuelle solidarité que je pouvais avoir avec des Russes qui prennent les armes contre Poutine. »
          Quand les fachos se bastonnent entre eux, pourquoi ne pas soutenir le camp le plus faible ? Peut-être par crainte qu’il devienne le plus fort et soit pire que l’autre.

          Je relaie le texte !

  2. Avatar de Khanard
    Khanard

    L’amoncellement de câbles me fait penser à la pléthore de normes qui nous dirigent et qui dit normes me fait penser à la normalité. Et tous ces câbles, comme par hasard rouges -comme le sang-, ne sont t’ils pas en fait tous ces nœuds qui nous ligotent à cette religion patriarcale qu’est le christianisme ? Buvez ceci car ceci est mon sang , rouge comme les câbles.

  3. Avatar de Jacques Racine
    Jacques Racine

    Patch nicotine 7mg pour Paul, 6h avant d’aller au lit, à retirer le matin une fois que l’on a bu un grand verre d’eau et mis sur papier les rêves dont on se souvient. Essayer une fois et si la nicotine vous empêche de dormir, aller voir votre pharmacien pour autre chose du même effet?!

  4. Avatar de Jacques Racine
    Jacques Racine

    6h c’est trop, il faudrait essayer 1, 2 ou 3 heures avant d’aller au lit si on est non-fumeur, sinon impossible de dormir!

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