14 mars 2023 : le jour où le genre humain fut assailli par le doute XV. Redéfinir l’orgueil du genre humain

Illustration par DALL·E (+PJ)

Mais il est d’autres dimensions beaucoup moins débattues à la Singularité qui constitueront pour l’espèce un bouleversement comme elle n’en a jamais connu. Deux nouvelles forces, s’exerçant en directions opposées, l’une constituant pour le genre humain une seconde source de dépression chronique, la première étant pour chacun et chacune à titre individuel la découverte que sa présence sur cette terre ne sera que passagère : qu’il ou elle est mortel, et l’autre étant pour l’espèce la source d’une fierté justifiant sa présence dans le cadre grandiose d’une Histoire générale de l’univers.

Car d’une part, c’est la notion même d’intelligence qui se trouve dévalorisée une fois pour toutes par la présence d’une créature plus intelligente que l’homme, et à ce point plus que lui que les différences individuelles qui sont une telle source de fierté pour les plus intelligents parmi nous, apparaîtront imperceptibles, constituant un nouveau contexte où l’intelligence aura cessé d’être une denrée rare, et d’autre part, c’est le génie humain dans son évolution millénaire qui aura rendu possible ce miracle d’une intelligence naturelle ayant produit une intelligence artificielle supérieure à elle. Deux mouvements en sens inverse qui se croisent : l’un où l’estime de soi des individus en prend pour son grade, et l’autre où la fierté de l’espèce comme un tout se trouve glorifiée de manière irréversible, même si ce doit être à ses propres yeux seulement, au cas où nous serions les seules créatures intelligentes de l’univers jusqu’ici et, paradoxalement bien sûr, plus notre solitude serait avérée, plus notre mérite serait en réalité grand.

Vous aurez entendu dire que Geoffrey Hinton, un des principaux artisans de la révolution des réseaux neuronaux, ou Douglas Hofstadter, l’auteur de Gödel, Escher, Bach, un chef d’œuvre d’intelligence qui, en 1979, sidéra un grand nombre d’entre nous, s’opposent désormais au projet de l’Intelligence Artificielle. Or la nature de cette opposition mérite examen car le sentiment qu’ils expriment est celui d’un rejet d’un type très particulier : la peur, voire même la terreur pour l’un (il le dit), devant la constatation que le genre humain a plus que probablement d’ores et déjà créé une entité plus intelligente que lui. Notre intelligence à nous a cessé d’être le nec plus ultra en la matière : nous sommes désormais petits pour avoir suffisamment bien compris l’architecture de notre cerveau, quincaillerie support du logiciel de notre intelligence, que nous ayons su fabriquer sur le même modèle, un appareil d’une qualité supérieure à celle de l’organe dont la nature nous avait équipés.

En réponse à la question : « Lorsque vous avez réfléchi à la manière dont les ordinateurs apprennent, les choses se sont-elles déroulées comme vous le pensiez quand vous avez commencé à travailler dans ce domaine ? », Hinton expliquait dans un entretien :

« Oui, jusqu’à très récemment, en fait. […]. Et tout se déroulait comme prévu. Puis, très soudainement, j’ai réalisé récemment que les intelligences numériques que nous construisions sur les ordinateurs apprenaient en fait mieux que le cerveau. Cela m’a fait changer d’avis, alors que je pensais depuis une cinquantaine d’années que nous allions créer de meilleures intelligences numériques en les rendant plus proches du cerveau, j’ai soudain réalisé que nous pouvions avoir quelque chose de très différent, qui était déjà meilleur. »

Hofstadter dit lui dans un entretien :

« J’avais l’impression qu’il faudrait des centaines d’années avant que quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin à un esprit humain ne s’approche asymptotiquement du niveau de l’esprit humain, mais venant d’en-bas. Je n’ai jamais imaginé que les ordinateurs rivaliseraient avec l’intelligence humaine ou, encore moins, la surpasseraient. […] Il y a là une expérience très traumatisante lorsque certaines de vos croyances les plus fondamentales sur la vie commencent à s’effondrer. J’ai eu l’impression que non seulement mon système de croyance s’effondrait, mais aussi que tout le genre humain allait être éclipsé et abandonné dans la poussière… bientôt ! […] L’accélération des progrès a été si inattendue qu’elle m’a complètement pris au dépourvu. Pas seulement moi, mais de très nombreuses personnes, et il y a une certaine forme de terreur, celle d’un tsunami à venir qui va prendre toute l’humanité au dépourvu. […] Je me sens donc diminué. Dans un certain sens, je me sens comme une structure très imparfaite, défectueuse. Et comparé à ces systèmes informatiques qui ont, vous le savez, un million de fois ou un milliard de fois plus de connaissances que moi et qui sont un milliard de fois plus rapides, je me sens extrêmement infériorisé. […]. Nous sommes peut-être déjà allés trop loin. Nous avons peut-être déjà mis le feu à la forêt. Je ne pense pas qu’il soit possible de revenir en arrière. J’ai vu une interview de Jeff Hinton, qui a probablement été la personne la plus cruciale dans la mise au point de ce type de systèmes. Tout d’abord, il a dit qu’il pourrait regretter l’œuvre de sa vie. « Partiellement », a-t-il dit : « Une part de moi regrette tout le travail d’une vie ». Et l’interviewer lui a demandé : « Quelle est l’importance de tout cela ? Ces développements sont-ils aussi importants que la révolution industrielle ? » Il a réfléchi un instant et a répondu : « Peut-être aussi important que la roue ». »

Hinton et Hofstadter, non pas, contre l’IA, mais confessant se sentir diminué par elle, dans un degré insupportable maintenant qu’il semble avéré que le produit synthétique a dépassé l’article original en qualité.

Illustration par DALL·E (+PJ)

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