L’intelligence Artificielle aujourd’hui (I) Les bénéfices du retour à la modestie

Les progrès enregistrés en Intelligence Artificielle ces années récentes sont en train de révolutionner la manière dont le genre humain se représente ce qu’il est à ses propres yeux.

Nous avions pris l’habitude de nous concevoir, nous êtres humains, comme le nec plus ultra de la complexité et de la sophistication au sein de l’univers. Il ne faisait aucun doute pour nous que nous constituions un sommet dans l’évolution de la vie – comme prolongement du physique, ayant engendré à sa suite, le chimique, origine lui-même du biologique.

Il nous suffisait de nous comparer à certains autres mammifères autour de nous – formes de vie les plus avancées sur la Terre selon nos critères anthropocentriques – pour nous convaincre que nous constituions le stade ultime de ce qu’un Créateur en pleine possession de ses moyens pouvait concevoir en matière d’excellence.

Dans un ouvrage publié en 1989 : Principes des systèmes intelligents, je dénonçais ce préjugé. J’y déclarais en substance : « Nous sommes convaincus que simuler ce que nous sommes dans une machine requiert que nous mobilisions la pointe la plus avancée de nos connaissances. Nous avons écarté, essentiellement par orgueil, l’éventualité que le comportement de l’être humain puisse s’expliquer comme la mise en œuvre de principes en réalité élémentaires, bien plus simples que ce que nous imaginons spontanément en raison de l’image mégalomane que nous avons forgée de nous-mêmes. Nous avons écarté en particulier, du fait de notre arrogance, l’éventualité que nos raisonnements – stupéfiants par leur intelligence, selon l’interprétation que nous en avons – ne résultent de rien de plus que d’un parcours particulier (mais dont la logique est en réalité relativement simple) au sein du lexique de notre langue, c’est-à-dire de l’espace que constituent les mots rassemblés ». J’écrivais : « Et si les mots suffisaient à penser ? Et si la pensée émergeait d’elle-même d’un univers de mots soumis à des contraintes ? Autrement dit, et si la pensée résultait de l’organisation d’un univers de mots » (Jorion [1989] 2012 : 15).

À l’époque où j’étais chercheur en Intelligence Artificielle, rattaché au projet CONNEX des British Telecom, dans les années 1987 à 1990, les voies qui étaient explorées par mes confrères pour reproduire nos modes de pensée, étaient celles de percées récentes en matière de mathématiques et de logique formelle. Or si des progrès majeurs ont pu avoir lieu, c’est parce que nous avons accepté, nous chercheurs, de réduire nos prétentions, parce que nous nous sommes réconciliés, modestement, avec l’idée que nos modes de pensée étaient bien plus primitifs que les visions grandioses que nous nous étions faites initialement à leur sujet, parce que nous avons découvert – et que nous nous sommes fait une raison sous ce rapport – qu’à l’exception de certains calculs complexes que nous entreprenons en suivant étape après étape le développement d’un authentique algorithme, nous pensons fondamentalement selon le mécanisme simple, voire même simpliste, d’un réflexe pavlovien où un stimulus X engendre automatiquement une réponse Y, la dynamique sous-jacente étant celle, de nature élémentaire, de l’affect. L’émotion élicitée est – mis à part quelques réflexes instinctifs – celle déjà stockée en mémoire, attachée là aux traces mnésiques d’événements de la même nature (ibid. chapitre 12. « La dynamique de l’affect » : 109-124).

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Paul Jorion, Principes des systèmes intelligents, Paris : Masson 1989 ; Broissieux : Éditions du Croquant 2012

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