L’ENTREPRISE COMME MODÈLE DE SOCIÉTÉ, par François Leclerc

Billet invité.

La mauvaise réputation des banques n’est plus à faire. Partie immergée d’un système financier aux acteurs et aux mécanismes méconnus, elles ont été chargées de tous les péchés et vouées à toutes les vindictes, détournant l’attention d’un vaste monde dont le caractère profondément systémique a été découvert, laissant les régulateurs désarmés. En découle la certitude qu’une prochaine crise va immanquablement survenir, associée à l’incapacité de prédire quand et comment.

L’omniprésente référence au marché, cette entité abstraite et anonyme, est une commodité de langage qui occulte la compréhension de ce qui se passe en son sein, et pour tout dire représente une véritable abdication : elle évite d’identifier ses acteurs, les investisseurs dont les décisions sont à l’origine de son comportement, ainsi que leurs motivations. Mais l’ignorance ne s’arrête pas là. Certes, nous connaissons les établissements systémiques dont la liste est dressée par le Conseil de stabilité financière, qui ne comporte que trente noms, ce qui exprime selon cette vision leur extrême concentration. Étroitement interconnecté à ceux-ci, le monde du shadow banking est par contre rarement évoqué avec discernement, au prétexte qu’il est dans l’ombre. Mais d’autres grands absents manquent encore sur la liste des gros investisseurs financiers, pourtant parfaitement identifiés, qui font le marché : ce sont les entreprises mondiales non financières dont la surface donne droit à une entrée au grand casino. Tout ce monde bouillonne comme lorsque l’on jette un bout de poisson à des piranhas.

Dans le cas des entreprises, il n’y a pas d’excuse. En décrivant « le réseau de contrôle global des grandes entreprises », une équipe de chercheurs de l’Institut de Technology de Zürich a déjà dévoilé l’identité des 147 institutions financières qui contrôlent directement ou indirectement 40% des 43.000 compagnies dont ils ont étudié l’actionnariat. Révélant au passage un degré de concentration qui a surpris. L’image dominante de leur monde est aujourd’hui celle des GAFA (1), mais ceux-ci ne donnent qu’une vision partielle de son caractère oligopolistique. Un nombre de plus en plus réduit de grands acteurs domine l’activité sociale, expression d’un pouvoir diffus qui se concentre et s’étend, au départ économique et financier, puis politique et idéologique.

Toutes réunies, les grandes entreprises modèlent le marché sur lequel elles prospèrent. Concevant les produits et les services, les produisant et pour finir les commercialisant (2). Mais cela ne s’arrête pas là, car l’intégration de leurs activités tend à devenir globale, leur puissance financière les plaçant désormais au cœur du processus d’innovation technologique qu’elles orientent selon leurs besoins. Les données financières concernant les grandes entreprises donnent le tournis. Fin 2016, elles détenaient 7.000 milliards de dollars dans leurs réserves de trésorerie, selon une étude de l’assureur-crédit Euler Hermes. Depuis 2008, elles ont doublé et représentent près de 10% du PIB mondial. Fin mars 2017, la capitalisation boursière des 100 premiers groupes mondiaux atteignait 17.438 milliards de dollars, selon PricewaterhouseCoopers, en progression de 12% par rapport à l’année précédente.

Dans de telles conditions, que pèsent les États et les gouvernements qui les représentent dans ce monde émergent dans lequel nous ne faisons qu’entrer ? Si l’on veut une illustration de leur impuissance croissante, il suffit d’observer celle de leur bras armé quand tout va mal, les banques centrales qui sont dépassées par l’ampleur des mouvements financiers. Au nom de l’idéologie libérale les prérogatives des États sont progressivement rognées avec la complicité des politiques, dont la carrière les conduit de plus en plus à être des deux côtés du manche, des mondes de la finance et de la politique qui en définitive ne font plus qu’un. Les exemples sont légions : l’ampleur prise par l’optimisation fiscale sous ses formes américaine et européenne propres, ce détournement légal des recettes publiques, est à l’image du rétrécissement consenti du rôle de l’État, ou l’avènement de traités commerciaux d’une nouvelle génération, où les États acceptent la justice arbitrale privée. Il ne reste à celui-ci comme rôle que de jouer les sauveurs de dernière instance.

Enfin, le monde de l’entreprise moderne, avec ses codes, ses règles et son jargon, est l’objet d’un engouement préfabriqué et puéril. Le management exemplaire de l’entreprise et l’organisation efficiente du travail sont des facettes de l’idéologie néolibérale, qui décrie par principe toute gestion publique. Le talent récompensé et le chacun pour soi sont magnifiés au détriment de valeurs dévalorisées et reléguées au passé, comme s’il n’y avait pas d’autre choix. Forts de leur réussite éclatante, Silvio Berlusconi en son temps, et Donald Trump aujourd’hui sont parvenus au pouvoir afin d’y exercer leurs capacités de manager. Emmanuel Macron, dont il est retenu son passage dans la banque d’investissement, contribue à donner une assise idéologique à ce besoin de réussite et d’avenir auquel la société n’apporte plus de réponse. Avec comme objectif proposé de bien la gérer, et surtout pas d’en changer, l’entreprise étant donnée abusivement comme modèle de société.

Pour accroitre son emprise, la pensée néolibérale est devenue totalisante et utopique… La boucle est bouclée.

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(1) Google, Apple, Facebook, Amazon
(2) Si l’on en veut un exemple frappant, l’ordinateur portable et jetable de Microsoft, car non réparable, est un exemple parfait d’obsolescence programmée.

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