Et demain ? par Dominique Temple

Billet invité.

Les partis politiques ont organisé des “primaires” sauvages sans doute pour éviter la multiplication des candidatures. Mais, faute d’avoir été institutionnalisées, elles ont eu pour résultat paradoxal d’éliminer au sein de chaque famille politique le candidat présumé la représenter devant la nation au profit du candidat soutenu par la minorité militante la plus active, et d’offrir un boulevard électoral aux candidats qui n’ayant pas joué le jeu des primaires pouvaient récupérer l’électorat des candidats éliminés et “faire un coup”, pour reprendre l’expression de l’un d’entre eux.

Les failles du système électoral ont été, semble-t-il, exploitées par le peuple pour dénoncer l’inadéquation des idéologies auxquelles se référaient les partis politiques à la réalité vécue. L’élimination de Nicolas Sarkozy, François Hollande, Alain Juppé, Manuel Vals, Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon s’enchaîne de façon trop systématique pour ne pas avoir de sens commun. Le peuple a utilisé l’impéritie politique du jeu électoral pour dénoncer la spéculation financière, la jouissance des privilèges, la corruption, égratigner le capitalisme chaque fois qu’il le pouvait. Les débats ont cependant fait apparaître qu’il n’avait en réalité d’autre choix que de passer sous le joug de ses ordonnances ou le vide. Si l’on fait le compte des partisans du capitalisme, on obtient du jamais vu : 23% + 21% + 21% contre, 6% + 19% pour ( = 65 % contre 25% !) Et il n’est même pas assuré que ces 25% soient d’ accord entre eux, car si un tel accord était possible pourquoi n’eut-il pas été réalisé comme le précédent historique de François Mitterrand – Georges Marchais qui s’était construit malgré des dissensions autrement plus graves que celles qui furent invoquées pour le refuser ? Sans doute dans leur for intérieur les candidats anticapitalistes souhaitaient assumer une responsabilité plus symbolique que réelle. Quelle alternative eussent-ils pu apporter en effet à l’ultralibéralisme ? L’exemple Tsipras était dans tous les esprits !

Au second tour des Législatives, les candidats durent se partager seulement 40% des votants soit 30% qui “marchent” sous la bannière ultralibérale et 10% qui se rebellent (soit 12% et 4% de l’électorat).

Les rebelles ont-ils une proposition pour modifier le système monétaire qui fait la force de leurs adversaires, et un autre argument que la relance du pouvoir d’achat des salariés au nom de la justice, ce que ne refuse pas tout à fait d’ailleurs le capital puisqu’il consent une augmentation de sa consommation à quiconque accepte de subir la formation nécessaire à sa participation à la production (du capital). Il faut souligner le paradoxe suivant : dans les faits, le peuple est contre le capitalisme à 90% mais vote pour lui à 80%. Pourquoi ? Mais parce qu’il n’y a aucune proposition de substitution des fondements de l’économie politique à ceux du système capitaliste qui soit crédible. Le face-à-face du capitalisme et de l’anticapitalisme ressemble à celui d’un continent de granit et de l’océan. Il vaut mieux alors défendre ses intérêts sur la montagne que de se noyer.

L’écologie politique en est l’illustration puisqu’elle saborde d’elle-même la proposition pourtant nécessaire d’harmoniser l’appropriation du monde avec les ressources de celui-ci, équilibre qui relativiserait sérieusement le fait que l’exploitation soit mue par la seule dynamique du profit en vue de l’accumulation du pouvoir des uns sur les autres. Incompétence ? Absence d’éthique ? Sans doute les deux !

Doit-on en rester là ?

En fait la question dépasse les enjeux électoraux français : elle est planétaire, et tant qu’une solution ne sera pas proposée pour tout le monde, il n’y aura pas d’alternative en France ni ailleurs, en Espagne ou en Ecosse, en Grèce ou en Turquie, en Espagne ou en Iran, au Portugal ou en Hongrie, en Islande ou en Roumanie, en Angleterre, en Allemagne ou en Russie. La solution qui doit être proposée en France est un dépassement du système capitaliste qui puisse être généralisé. C’est donc à une question de principe que nous sommes conduits, une question de principe d’économie politique.

Si le communisme a échoué, plus exactement si le collectivisme l’a conduit à l’échec, si le libéralisme a échoué, plus exactement si le capitalisme le condamne au chaos, si l’humanité est menacée d’une implosion dans cette double impasse, c’est une proposition qui puise sa force dans une réflexion plus profonde que celle qui soutient le libéralisme, et plus profonde que celle qui soutient le communisme, qu’il faut mettre à jour.

Quelle est la clause initiale du processus économique ? Marx nous le rappelle en ces termes « Toute production est appropriation de la nature par l’individu au sein et par l’intermédiaire d’un type de société bien déterminé. En ce sens, on commet une tautologie lorsqu’on dit que la propriété (l’appropriation) est une condition de la production. » (Marx, Introduction générale à la critique de l’économie politique, Œuvres I, p. 240.)

Il serait en effet absurde de séparer l’idée d’appropriation de celle de production, mais cette évidence est si aveuglante qu’elle masque une autre question : que signifie un “type de société bien déterminé” ?

Pour Marx, la propriété (l’appropriation) est définie par son usage et non par son abus, et la privatisation en dénature donc la raison sociale. Et dénoncer la privatisation, c’est subséquemment dénoncer la collectivisation. Si l’on récuse l’une et l’autre, il faut alors penser le mode de relation entre les hommes de telle façon que l’appropriation et la production soient conformes aux buts que se donne la société. Or : « Qu’est ce que la société ? Quelle que soit sa forme le produit de la réaction réciproque des hommes. »[1]

Quelle réaction réciproque ? C’est à cela que l’on doit réfléchir : quelles sont les structures sociales qui respectent le principe de réciprocité. Marx lui-même laisse la question en suspens.

La question n’est pas aussi simple qu’il y paraît parce qu’il existe plusieurs structures sociales de base qui répondent au principe de réciprocité, et plusieurs formes de réciprocité dont les productions ne sont pas les mêmes, d’où problème ! C’est ici néanmoins que commence l’Économie politique.

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[1] Lettre de Marx à Annenkov, Bruxelles 28 décembre 1848 dans Marx Engels correspondance, Tome I Editions sociales, 1971, p. 446.

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12 réflexions au sujet de « Et demain ? par Dominique Temple »

  1. Il y a en France, et presque partout, un droit « divin »: le droit du bien qui « désigne un droit détenu par un sujet physique sur un bien ». Cela veut dire que vous ne pouvez empêcher un individu ou un groupe d’accumuler un capital et d’en faire usage, quelque soit l’usage, cet individu ou groupe peut amasser ad infinitum de l’argent, le monopoliser, embaucher du personnel et l’exploiter. Certains pays comme la France ou récemment également l’Allemagne ont opté pour le salaire minimum (smic), mais il y de nombreux outils et moyens pour le contourner, on le voit bien. Autrement pour changer l’actuelle version du capitalisme exalté, il faudrait changer les lois. Croyez-moi, les lobbys qui mettraient un terme à toute tentative de genre sont nombreux et influents.

    1. « Autrement pour changer l’actuelle version du capitalisme exalté, il faudrait changer les lois. »

      Cela me rappelle le paradoxe pointé par Rousseau:

      « Pour qu’un peuple naissant pût goûter les saines maximes de la politique et suivre les règles fondamentales de la raison d’État, il faudrait que l’effet pût devenir la cause, que l’esprit social qui doit être l’ouvrage de l’institution présidât à l’institution même, et que les hommes fussent avant les lois ce qu’ils doivent devenir par elles. »

      Et il ajoute; « Il faudrait des dieux pour donner des lois aux homme »

  2. Après nous avoir promis la fin de l’espèce, voilà que vous nous promettez l’immortalité. Faudrait savoir, à la fin.

      1. La surprise, c’est un peu le début de la vie ? Il y a qu’à voir la fleur s’ouvrant ou l’oiseau tournant la tête !

    1. L’immortalité culturelle existe déjà. L’Immortalité physique, elle va falloir attendre de Miroslav Radman trouve.

  3. « le peuple est contre le capitalisme à 90% mais vote pour lui à 80%. Pourquoi ? »
    Si tant est que les chiffres soient vrais, l’élection n’est pas un référendum à question fermée « êtes-vous pour ou contre le capitalisme » (avec pour corollaire une définition claire et communément admise du capitalisme). L’élection porte sur un candidat ayant « les épaules » pour gouverner un pays limite ingouvernable tant chacun tire la couverture à soi, avec des centres d’intérêts pour chacun différent (pour l’un : le respect des animaux, pour l’autre : l’autorisation de pesticides controversés, etc). Si l’élection était question d’arithmétique, il n’y aurait nulle suprise nulle part.

    1. C’est ainsi, lorsque les gens savent ce qu’ils ne veulent plus mais ne savent pas ce qu’il faudrait (mettre à la place). Entendez : on passe d’un temps présent connu à un temps futur ni vécu ni reconnu. Dans pareil cas on temporise. Mais le temps qui passe (entre temps) n’est pas régénérateur.

  4. L’écologie politique… Incompétence ? Absence d’éthique ? Sans doute les deux ! Doit-on en rester là ? En réponse : « Plusieurs formes de réciprocité dont les productions ne sont pas les mêmes, d’où problème ! C’est ici néanmoins que commence l’Économie politique. »

    Un grand merci, cher M. Temple pour cette analyse qui pour l’heure, laisse sans voix les lecteurs.
    En fait, sans même chercher à dire le vrai du faux, nous sommes à la recherche de voies de sortie avec vous. Mais c’est un exercice de style que peu pratique. Car pour observer une situation sous un autre angle, il faut « changer » de référentiels. Encore faut-il avoir plus d’un référentiel dans la poche et savoir vérifier au cours d’un changement que l’on n’a perdu ni l’équilibre, ni les nouveaux repères ! Bref c’est sans doute une expérience riche qui peut nous permettre de sortir de la léthargie ambiante mais pas facile à partager au café du commerce ou à la buvette du sénat, deux endroits où l’on cause d’avenir.
    Quand on change de référentiels, chacun craint d’être opprimé par quelques nouveaux garde-champêtres, et se battra pour l’éviter, pour un statut quo sans même percevoir combien le monde change autour de nous.
    C’est l’heure d’introduire la sentence clef : « En même temps ». Il faut prendre conscience de différents phénomènes naturels simultanés. Nous sommes de plus en plus nombreux : une simple exigence sanitaire nous impose d’être de plus en plus rigoureux dans la gestion de l’écosystème : faudra-t-il des garde-champêtres partout ?
    Etant plus nombreux, il faut réagir plus vite à tout signal de dysfonctionnement donc être encore plus exigeant sur la gestion sanitaire du quotidien. Le grand nombre favorise les situations pathologiques qui exploseront plus vite de manière systémique : tout se tient ! Ce sont des énergies provisoirement contenues qui nous explosent forcément à la figure tôt ou tard.
    Les dérives et le laissez aller à tous les étages d’un mille feuilles bureaucratique qui ne cesse d’épaissir et perd de sa souplesse, de son efficacité, se paieront de plus en plus rapidement, d’autant plus que pour faire des économies, on y aura multiplié les stagiaires ! J’aurais moi-même été très heureux d’avoir été pris comme stagiaire dans cet écosystème complexifiant où l’irresponsabilité politique est reine !
    Alors demain ? Observons que les Trump ont tendance à se multiplier, car ils utilisent mieux que quiconque de nouvelles armes de destruction massive, communication, désinformation et fake-news, que nous sommes incapables d’enrayer, de ralentir : c’est un jeu d’ados attardés pour eux; irresponsables !
    Nous savons dans ce blog mieux qu’ailleurs, combien qu’il n’est pas possible rester dans la course, encore moins de la gagner en respectant des règles de droit quand le reste du monde se dope et triche.
    Conclusion, changer de référentiels ne permet ni de cautériser et encore mois de prévenir des pathologies émergentes; des explosions systémiques, pochettes de mauvaises surprises, sont inscrites de facto dans les dysfonctionnements d’aujourd’hui: pas de « nouvel imaginaire politique » sans avoir su corriger les tendances suicidaires du moment.
    Bon, c’est pas le tout, mais je me remets à tenter de sauver huîtres et moules par l’écologie ambiante. J’ai des doutes sur la réactivité d’un écosystème sociétal qui prétend « produire » sans protéger l’environnement. Il serait temps de réaliser qu’il n’y a pas de « free meal » et que si on a pu produire, dans des limites mal cernées mais pourtant bien réelles, c’est qu’il y avait autour de l’écosystème d’autres formes d’énergies qui rééquilibraient tout ce que nous en retirions. Je vous laisse expliciter la problématique à Trump & Co

  5. « Les rebelles ont-ils une proposition pour modifier le système monétaire qui fait la force de leurs adversaires, et un autre argument que la relance du pouvoir d’achat des salariés au nom de la justice, ce que ne refuse pas tout à fait d’ailleurs le capital puisqu’il consent une augmentation de sa consommation à quiconque accepte de subir la formation nécessaire à sa participation à la production (du capital). »

    Je ne sais pas si les rebelles en ont une mais voici la mienne en réponse à 2Casa
    http://www.pauljorion.com/blog/2017/08/08/merde-au-travail-par-james-livingstone/#comment-624543
    En ajoutant la vidéo de François Roddier à partir de 1heure.05.16
    https://www.youtube.com/watch?v=5-qap1cQhGA

  6. @ Dominique Temple

    « Toute production est appropriation de la nature par l’individu au sein et par l’intermédiaire d’un type de société bien déterminé. En ce sens, on commet une tautologie lorsqu’on dit que la propriété (l’appropriation) est une condition de la production. », exprime justement Marx, et vous donne ainsi l’espace pour soulever des interrogations, là où il n’y a pas à en avoir. Vous n’éclairez pas le débat avec vos interrogations, vous le rendez obscur.

    Lorsque Marx écrit « propriété », comprenez dans son esprit qu’il parle -systématiquement- de propriété bourgeoise, propriété capitaliste, propriété privée. Pour lui il était clair qu’aucun pas en avant n’était possible sans son abolition, sans l’expropriation des expropriateurs.

    Vous écrivez un billet et vous ouvrez la question que tous les hommes se posent: « Et demain ! ».

    Seulement voilà, à la différence de Marx et des communistes marxistes (trotskystes) , vous vous gardez bien de chercher à ouvrir la moindre perspective politique saisissable pour les larges masses, la moindre orientation de combat.

    Vous faites des observations, des constatations, fausses d’ailleurs ( les frondeurs nous ont prouvé qu’ils ne sont pas des rebelles mais des laudateurs, on ne résiste pas dans la collaboration ), mais vous vous gardez bien de mettre en avant la nécessaire lutte à mort que le prolétariat doit mener contre la bourgeoisie, en vue de son expropriation, si il veut épargner à l’humanité la marche à la catastrophe annoncée entre autre sur ce blog.

    Celui qui n’a pas de mémoire n’a pas d’avenir. Vous n’avez aucun avenir politique car votre lecture de Marx est sélective et finalement insultante à sa mémoire. Votre objectif n’est pas de rechercher la vérité et de l’écrire, c’est de la torturer et de la triturer, afin de convaincre votre lecteur d’aller avec vous vers une rencontre de ce troisième type, celui qui n’est ni capitaliste, ni communiste.

    « Si le communisme a échoué, plus exactement si le collectivisme l’a conduit à l’échec », il faut alors chercher une troisième voie (le capitalisme libéral étant lui aussi une impasse):

    « …c’est une proposition qui puise sa force dans une réflexion plus profonde que celle qui soutient le libéralisme, et plus profonde que celle qui soutient le communisme, qu’il faut mettre à jour… »

    Dominique, en agissant de la sorte, en masquant la réalité politique du XX siècle, voulant que le principal fossoyeur du communisme aura été le stalinisme international, ayant comme centre idéologique et contre révolutionnaire la caste bureaucratique du Kremlin, vous apportez indirectement une aide inappréciable, aussi bien à Trump, en tant que symbole d’un impérialisme bourgeois à bout de souffle, qu’à un Kim Jong Un, en tant qu’échantillon représentatif des régimes usurpateurs de la pensée émancipatrice de Marx.

    Ce n’est pas le collectivisme en soi, le communisme qui a échoué, c’est un certain type de collectivisme, un collectivisme bureaucratique, nationaliste autocratique qui a échoué.

    Le jour que vous vous convaincrez de cela, alors vous pourrez rechercher avec les autres progressistes, les moyens d’allez vers un collectivisme progressiste et constructif, un collectivisme que nous n’avons aucune raison de ne pas appeler Socialisme, partant de l’observation que ni Tsipras, ni Mélenchon, ne s’en réclament aujourd’hui.

    Sur une barricade il n’y a que deux cotés. Rechercher une troisième voie post capitaliste et post communiste, c’est chercher la quadrature du cercle !

  7. C’est fondamentalement vrai que « la question dépasse les enjeux électoraux français : elle est planétaire, et tant qu’une solution ne sera pas proposée pour tout le monde, il n’y aura pas d’alternative », c’est pour cela que la survie de l’espèce est une question qui ne sera pas abordée dans un système capitaliste, bien que les problématiques du climat sont elles explicitées au 20h. La solution est connue de tous mais personne ne semble en vouloir alors à quoi bon penser demain s’il n’y a pas d’avenir commun?
    La démocratie doit permettre à chacun de s’exprimer et participer, le plus fort est la majorité ce qui conduit chacun à rejoindre la majorité, jusqu’à moquer ceux qui veulent sortir du cadre, on est donc loin d’un lendemain réel. Pour que demain existe, sans trop de violence car une révolution violente ne laisserait pas beaucoup de temps à une organisation nouvelle et pérenne dans un tel contexte, c’est une abolition des privilèges, un alignement de la destinée humaine à l’intérieur d’une nation et entre les peuples, à l’initiative du plus fort, mais certainement pas une conquête de nouveaux privilèges par les classes laborieuses qui peut sembler légitime mais n’apporterait que peu d’espérance de vie, ou même l’anéantirait.
    La réciprocité riche/pauvre demain, à quoi cela ressemblerait-il? A une mise à plat pour ne plus distinguer les individus selon leurs richesses? Mais si les riches comprenaient la réciprocité, les pauvres voudraient-ils devenir riches? Seule la crise pourrait nous rendre égaux et nous permettre de faire masse pour entrainer l’humanité vers une porte de secours plutôt que vers la fin, une crise ou la philia spontanée, mais cela existe t-il encore ou faut-il une résurrection?

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