LA FALAISE DE RISQUE

13 juillet 2011 par Paul Jorion | Print LA FALAISE DE RISQUE

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

La grande fragilité du système financier hypersophistiqué que nous avons en ce moment, c’est qu’il ne fonctionne raisonnablement bien que quand il est au top de sa forme. Il se trouve alors en haute altitude, mais sur une ligne de crête étroite. Plus la complexité augmente, plus la ligne de crête est étroite, et de chaque côté, c’est le précipice qui attend.

La globalisation a permis aux capitaux de se déplacer instantanément, d’un endroit où ils rapportent, à un autre où ils rapportent encore davantage. Mais, les chenaux qui permettent ce trafic ultra-rapide, sont également ceux qui tracent la contagion à venir quand les choses iront mal, et celle-ci pourra alors se répandre à la même vitesse supersonique.

La chute d’Enron avait illustré à notre intention, et à la perfection, la notion de « falaise de risque », quand la dégradation de sa notation de crédit par l’un des notateurs fut considérée par une autre agence de notation comme un événement significatif qu’elle devait refléter par une dégradation de la notation qu’elle accordait elle-même à la firme. La chute se précipitait du coup dans un processus autonome. Enron de son côté, s’astreignait à des engagements supplémentaires vis-à-vis de ses clients au cas où sa notation de crédit serait dégradée ou si la cote de ses actions s’abaissait en-dessous d’un certain niveau. Il s’agissait d’une garantie fort appréciée par ceux qui traitaient avec la compagnie. Le modèle était idéal tant que tout allait bien. Quand tout alla mal, on put constater qu’Enron avait inscrit de cette manière sa propre chute dans son business plan.

La machine infernale de la « falaise de risque » est maintenant partout et les chenaux qui répandront la contagion sont tracés à la surface de la planète finance avec une rigueur mathématique. Quant au high-frequency trading, il fera en sorte que le processus soit instantané.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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22 commentaires

  1. écodouble

    La falaise de risque est aussi très fracturée.
    Dans mon métier, quand une falaise présente des risques, on la conforte avec des tirants.
    Mais il faut pour cela que la base soit solide.
    Quand la base est mauvaise, quand la falaise n’est plus qu’un éperon instable et fracturé, très étroit, on purge ! voire on arase totalement !

    • Vincent Wallon

      voire on arase totalement !

      table rase vous voulez dire ? Suis partant :-)

    • Toine

      Je suis peu ête hors sujet, mais il me semble qu’on devrait simplement éviter de se balader dessus, dessous ou trop près. Mais bon, quand le mal est fait, il reste les filets, les tirants, la dynamite,… avec de gros moyens pour la sécurité, quoi! Un peu comme pour le nucléaire.

    • @bicyclette

      le probleme, ici, c’est que l’on a aucune base stable ou les tirants pourraient s’appuier !

      • Génissel Samuel

        ça me rappelle ce jeu pontifex je crois, toute la construction du pont dépend d’une point fixe déterminé par le jeu (un gros point bleu).
        En gros point bleu, on a la révolution Française (cocorico, non, juste un espoir), qui donne les droits de l’homme, si des juristes (utopistes idéalistes, voir suicidaires le dernier cas n’est pas le moindre, mais plutôt le souhaitable), souhaitent déterminer par ces droits et exclure tout pays (où simplement dirigeants), qui par une crise pénalise un peuple sans justification moral (la Grèce a t’elle chercher à nuire à un autre peuple?), ce pays peut-il continuer à adhérer à cette charte (ou comment la charte Paul Jorion, pourrais avoir une seconde jeunesse, mais avec une base historique solide, à chacun de voir).
        Voila y à risque (clairement, j’ai peur d’un 3 ème Reich en Afghanistan, en France ou ailleurs, mais c’est une peur, non un raisonnement, y à pas à craindre un millénariste), si l’histoire donne une solution, « les droits de l’homme », alors c’est le moment de la présenter.

  2. Cher Paul Jorion,

    Il y a ce jour un bref mais éclairant éditorial de Demorand, dans « Libération ». Avec lequel il me semble que vous ne pourrez qu’être d’accord. Pour le vulgum pecus, du reste, toute cette affaire de phynance, de pognon, de commerce et de lourds présages paraît – comme à vous – de plus en plus embrouillée et mortifère…

  3. bertrand

    J’ai observé un escargot qui rampait le long d’un rasoir… C’est mon rêve… C’est mon cauchemar… Ramper, glisser le long du fil de la lame d’un rasoir et survivre.
    Apocalypse Now.

  4. Jean-Luc

    Nous étions au bord de la falaise
    Et depuis nous avons fait un grand pas en avant ^^

  5. Thom Bilabong

    Tiens, on dirait que la maxime de Raffarin fait désuète « la route est longue et la pente est raide ».

    La route s’arrête bientôt et la pente est devenue falaise.

    Ca me rappelle une scène préhistorique où les animaux sautent d’une falaise, poursuivis par des chasseurs. La scène ne dit pas si les chasseurs sautent avec leurs proies mais on peut parier que non. Ici, c’est différent.

  6. La ciétique joue un grand rôle dans tous les systèmes et pour leur régulation. Je crois que vous mettez le doigt sur un élément encore bien trop peu pris en compte en économie.

    • vigneron

      La ciétique j

      ??? La cinétique j’imagine, même si je vois pas trop le rapport avec le billet, à part l’énergie cinétique des corps en chute libre du haut de la falaise ou encore le rapport à l’inertie du système, mais bon, rien de bien neuf.

    • CHR

      La cinétique cad la vitesse de circulation de l’argent?
      Selon moi si défaut généralisé il y a, les dettes disparaîtront en même temps que les créances (évidemment) mais la quantité d’argent en circulation demeurera, seule la vitesse et les endroits où circule cet argent seront affectés. La sphère virtuelle où circulait cet argent ayant éclaté, un risque d hyper inflation des prix dans l’économie réelle est probable (dans la mesure où les banques centrales pour sauver le système financier auraient créé beaucoup trop d’argent pendant le déroulement de la crise).

      • Michel Martin

        oui, la cinétique, c’est tout ce qui se rapporte à la vitesse. Pour l’économie, c’est la vitesse de circulation de l’argent, mais aussi la vitesse de tous les échanges, la vitesse à laquelle les ordres sont donnés etc…

  7. Ando

    Le caractère instantané de la chaîne de causalité est le signe que l’on est en présence d’un système fermé sur lui-même. C’est d’ailleurs le fond du problème: l’attribution du qualificatif de « richesse » à n’importe quel signe monétaire se fait en dehors de toute validation extérieure au système. Une simple question de croyance.

    • Plutôt d’accord avec cela… « question de croyance » chez Ando. Ce qui pourrait donner : le dieu : l’argent. La religion : l’économie politique. La liturgie et le clergé: les « marchés, les spéculateurs, les bourcicoteurs. Les croyants : le bas peuple forcé d’avaler tout et son contraire sans y rien comprendre. Peut-être dis-je une sottise, là ?

      • idle

        Ce que crois je l’ignore…Ce que je pense, je l’oublie…Parce que je sais que le silence s’impose, lorsque l’on approche une réflexion d’où l’on soit en tirer la quintessence, sans pour cela, modifier le subjectif ou l’objectif…La nature à pour principe de ne révéler ses secrets les plus intimes et de ne conférer la vraie sagesse, qu’à celui qui cherche la vérité pour elle-même et qui aspire après en avoir reçu connaissance de faire le bien à autrui, et non à sa personnalité sans importance…Aussi la condition à la réussite du projet de sauvetage de l’humanité, c’est d’abandonner tout atome d’égoïsme ou de désirs et de profits personnels.

  8. J’avais aussi, il y a longtemps, rédigé et publié un tract, distribué à l’occasion d’une manifestation syndicale.
    Il disait ceci :

     » L’ECONOMIE EST UNE SCIENCE
    A L’USAGE DES RICHES
    ET UNE MORALE A L’USAGE DES PAUVRES  »

    Qu’en dites-vous, Paul Jorion ?

  9. DEATH/MAGNETIC

    Peut être suis-je un peu pessimiste pour un jeune homme de vingt ans mais votre écrit me rappelle un Grand texte.

    « En Europe, tout finit en tragique. Il n’y a jamais eu attrait pour la sagesse en Europe (tout au moins après les Grecs… déjà bien discutables).
    Le tragique de société des Français, l’œdipe des Grecs, le goût du malheur des Russes, le tragique vantard des Italiens, l’obsession du tragique des Espagnols, l’hamlétisme, etc…
    Si le Christ n’avait pas été crucifié, il n’aurait pas fait cent disciples en Europe.
    Sur sa PASSION, on s’est excité.
    Qu’est-ce que les Espagnols feraient s’ils ne voyaient pas les plaies du Christ ? Et toute la littérature européenne est de souffrance, jamais de sagesse. Il faut attendre les américains Walt Whitman et l’auteur de Walden pour entendre un autre accent.
    Aussi, le Chinois, qui fait peu de poésie crève-le-coeur, qui ne se plaint pas, n’exerce-t-il que peu d’attraits sur l’Européen. »

    Un barbare en Asie
    H.MICHAUX, 1932

    • jeanpaulmichel

      La situation doit être extrêmement grave car notre sauveur national, donneur de leçon au monde entier, qui sait se mettre en valeur dès que possible est extrêmement silencieux.

      Signe, à mon sens, que cela  »pue » vraiment.

  10. La bete humaine en high frequency . Rigueur du rail sur lequel il roule oui , surement , mais c’est quoi leurs maths ? En probabilité il ne connaissent que la courbe de Gauss , Mandelbrot , Taleb en on assez dit là dessus . On connait la retentissante faillite du fond créé par les inventeurs de la Black and Scholes .
    Enron était une firme hautement politique qui a fait beaucoup de dégats avant de tomber , elle n’était plus supportable méme pour les Texans . on peut toujours couper le courant à un robot quand il déconne , et ils ne s’en privent pas .
    Je doute que la FED et le Trésor US aient programmé leurs disparition .
    Non je ne suis pas , il y a toujours des hommes aux commandes des machines , pourquoi ne pas les nommer , tout au moins les coteries à l’oeuvre , tout çà à une grande rationalité je trouve , celles hommes , atlantistes , je dirais dont l’action n’est plus justifiée mais le pouvoir et
    les intérets eux toujours là . En URSS , le politburo , l’armée rouge sont tombées , nous nous
    avons toujours la CIA , l’OTAN etc … D’un autre coté çà suit son rail comme la béte , oui .

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