La trajectoire déterministe

On lit ceci dans « Mon allocution devant la nouvelle promotion » de Woody Allen : « Mon vieil ami Jacques Monod évoquait souvent la nature aléatoire de l’univers. Il était convaincu que tout dans l’existence résulte du simple hasard, à la seule exception sans doute de son petit déjeuner, dont il était pratiquement certain qu’il était préparé par sa bonne » (*). Ce qui m’a fait penser à ce passage, c’est le tumulte des marchés boursiers dans la journée, où la crise de l’immobilier provoqua un assèchement du crédit pour les fusions d’entreprises qui, à son tour, fit désespérer de la bourse. Du coup, les capitaux refluèrent cette fois vers les obligations, faisant monter leur prix et baisser parallèlement les taux, ce qui, paradoxalement, est plutôt bon dans le moyen terme pour l’immobilier américain puisque cela signifie pour les emprunteurs « sous–prime », des paiements mensuels moins élevés. Comme quoi !

Ce qui m’apparaissait, c’est que je me retrouvais dans la même situation que Jacques Monod dans la parabole de Woody Allen : j’avais, d’une part, suggéré dans mon blog Qu’est-il raisonnable de dire à propos de l’avenir ? qu’il n’était pas raisonnable de parler de l’avenir mais j’avais, d’autre part, prédit dans mon livre « Vers la crise du capitalisme américain ? », un scénario qui, réglé comme du papier à musique, était en train de se réaliser inexorablement.

En 2005, j’avais montré à Alain Caillé une première mouture de l’ouvrage. Il me proposait aussitôt d’en publier l’introduction dans La Revue du MAUSS (**) et sans me vanter – ou je devrais plutôt dire « en me vantant un petit peu », tout était là de ce qui se déroule en ce moment sous nos yeux.

Quelqu’un dira certainement du livre qu’il était « prophétique » mais il ne s’agit pas de prophétie : il s’agit simplement du fait que le cours des choses décrit parfois une trajectoire déterministe, autrement dit, qu’il opère parfois sur le mode de la nécessité qui est, comme je le disais dans ma chronique, le substitut du vrai dans le discours qui porte sur l’avenir.

Nouvelles du baromètre. Il y a une semaine, nous avions laissé l’indice ABX (BBB– 2007–1) à 44,86 %. Il est descendu aujourd’hui à 37,72 %. Mais les événements de la journée nous obligent à nous demander s’il faut continuer de consulter le baromètre quand la tempête fait rage et qu’il suffit en réalité de regarder par la fenêtre pour constater le gros temps qu’il fait. Espérons que la bourrasque n’emportera pas la toiture ! Nous en sommes là !

(*) Woody Allen, The Insanity Defense, The Complete Prose, New York : Random House, 2007, p. 263

(**) La crise du capitalisme américain, « Alter–démocratie, alter–économie », La Revue du MAUSS, No 26, 2005 : 271–278

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2 réflexions sur « La trajectoire déterministe »

  1. Par votre analyse, vous le savez bien, plus pertinente encore est la question : « pour quoi ce qui est prédictible se réalise-t-il ! ». Certes, il ne s’agit pas de décalquer ; au niveau collectif, les schémas valables pour l’analyse d’un individu ! Mais tout de même, lors du traité de Versailles, des voix les plus autorisées en ont bien vu l’absurdité et quand bien même…

    Plutôt que de chercher des remèdes aux contingences immédiates des trajectoires ne serait-il pas possible de nous demander pour quoi (et pour qui) l’économie répète-t-elle toujours les mêmes erreurs; quel est le bénéfice?

    D’accord, vous n’aviez que deux ans d’avance, et en deux ans il n’eut pas été possible de modifier la structure sociale sous-jacente. Mais quand même, si vraiment c’est si important, vos thèses auraient du être discutées !

    Dans la pratique, c’est très commode de disposer de modèles expliquant pour quoi ça c’est passé comme ça…ça évite de poser la question « pourquoi çà ne s’est pas passé autrement? ».

  2. Tout un monde désire l’affaiblissement de l’État afin de conforter les postillons déjà solidement détenues localement.

    http://www.marianne2.fr/Comment-le-Parlement-legalise-le-clientelisme_a191969.html?com#comments

    Dans mon coin, à ce qu’on dit, tu présentes ta carte de police et t’as déjà dix %. Croyons-nous vraiment que « l’économie sociale » servira l’émancipation des classes exclues, croyez-vous vraiment que les cadres de l’économie solidaire auront pour priorité de favoriser l’accession des dominés de toujours, comme des nouveaux déclassés, aux outils leur permettant de modifier l’organisation sociale produisant leur exclusion ?
    Il ne faudrait tout de même pas que les « réorganisations économiques inévitables et nécessaires » servent de faux nez afin de conforter au grand jour un mode domination, jusqu’ici pas trop avouable !

    Si vous comptez sur les syndicats pour vous débarrasser du salariat.

    « Toute forme d’organisation économique doit viser à l’émancipation des individus; aucune forme économique ne peut concourir à la domination d’un groupe ou d’une personne sur un autre groupe ou une autre personne. »

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