Quel est le rapport entre la forme et le contenu ?

Nul ne connaît la réponse à cette question. Seuls ont été produits des débuts d’explication qui n’ont débouché que sur des impasses.

La question fut essentielle dans la philosophie scolastique qui l’a explorée systématiquement. La distinction entre « catégorèmes » (offrant le contenu) et « syncatégorèmes » (fournissant l’armature) lui est centrale. Furent examinées de manière approfondie la question de la suppositio : ce qu’un mot
« suppose » dans le contexte particulier de son usage dans une phrase, et celle des consequentiae : les implications possibles d’une phrase en fonction de sa forme.

Le point d’aboutissement de cette réflexion fut la théorie du complexe significabile de Grégoire de Rimini (mort en 1358). Ce fut un échec : la seule conclusion certaine à laquelle il aboutit fut que le sens des phrases est davantage que le sens des mots qui la composent. Mais comment et pourquoi, nul ne parvint à le dire.

Dans les années 1930 la question fut reprise dans un contexte différent : à propos de la distinction faite par le mathématicien Hilbert entre énoncés
« mathématiques » (offrant le contenu) et « méta-mathématiques » (fournissant l’armature), ces derniers jouant le rôle de règles de la démonstration mathématique. Le théorème d’« incomplétude » de Gödel (dont nous avons vu [*] qu’il soulevait déjà la question de savoir si les mathématiques sont découvertes ou inventées) a également relancé ce débat dans la mesure où sa démonstration suppose que la distinction entre
« mathématiques » et « méta-mathématiques » est parfaitement comprise et maîtrisée. Wittgenstein a entièrement disséqué la question mais sans réellement la résoudre.

Dans les années 1950-70, le linguiste Noam Chomsky a tenté de trouver une solution au problème dans le cadre de sa « linguistique transformationnelle » (ou « grammaire générative »), qui s’articule autour de la distinction syntaxe / sémantique. Sa tentative a échoué lorsqu’il s’est vu forcé de définir comme « règles syntaxiques » des règles du type « si le sujet de la proposition est un être animé… », qui impliquent automatiquement des considérations sémantiques.

La solution du problème doit peut-être être cherchée dans la « linguistique » d’Aristote (**) dans la mesure où celui-ci construisit une théorie de la pensée très complète sans jamais distinguer forme et contenu. Plus tard certains auteurs utilisèrent la distinction qu’il établit en physique entre l’« en puissance » et l’« en acte » pour assimiler la syntaxe à l’« en puissance » et la sémantique à l’« en acte ».

La manière dont Aristote ignore la distinction contenu / forme est celle que l’on peut appeler « dialectique » au sens que Hegel donna à ce terme :

1. On part d’un concept (Cendrillon) et on l’associe à l’une des catégories qui s’applique à lui : « Cendrillon est dans la cuisine » (catégorie du lieu) et l’on obtient un jugement.

2. On prend maintenant deux jugements « Cendrillon est un personnage de conte de fées » (catégorie de la substance seconde) et « Cendrillon est dans la cuisine » et on les exhausse (“Aufhebung”) en une conclusion : « Un personnage de conte de fées est dans la cuisine ».

3. On prend ensuite cette conclusion et on la rapproche d’un nouveau jugement et on les exhausse à leur tour en un discours ou en un raisonnement (dans un cas comme dans l’autre, un logos).

Les projets d’Intelligence Artificielle qui reposent sur des manipulations de phrases achoppent aujourd’hui sur le clivage syntaxe / sémantique impossible à combler. La solution réside sans doute dans l’exhaussement aristotélicien : permettre aux mots de s’associer selon la logique de « gradient » qui caractérise la pensée.

(*) Dans Quel est le rapport entre la réalité et, d’une part les mots, d’autre part les formules mathématiques ?

(**) Voir mon « La linguistique d’Aristote » sur mon site Internet.

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Une réflexion sur « Quel est le rapport entre la forme et le contenu ? »

  1. Souvent, les attracteurs assument le rôle de la « vertu dormitive », car encore faut-il montrer comment ils se construisent dans le temps, et de proche en proche.

    L’algorithme « générateur de mots clefs » actif (par moment) sur le site de Jorion est une bonne analogie pour un système mnésique. La taille typographique des mots représenterait leur charge affective, alors que les positions relatives détermineraient les chréodes du système. Pour être complet, il conviendrait d’ajouter les charges négatives de censure, de refoulement; et détail,comment marquer une forclusion ?

    Ce genre de carte fonctionne aussi bien sur le plan individuel que collectif. Depuis la nuit des temps, les affects anthropologiquement liés au feu, au froid, aux fraises sauvages, aux grosses bêtes (dont les papas), et même aux champignons peuvent se transmettre « philo génétiquement » par leur position dans le réseau. Comptons aussi qu’ils seront parfois rechargés par l’expérience ou par l’affect transmis par la voix des parents, ou bien au cours d’un rituel. Bien sûr, à l’opposé du sens collectif, sur un plan tout à fait idiosyncrasique donc, s’y inscriraient « tout ce que l’on voudra », par exemple, la « menace automobile » ou « l’aversion pour les Isabelles ».

    Toutefois, il faut bien constater qu’un réseau de mots ne résout pas le clivage syntaxe/sémantique. Ici aussi, seule l’exhaussion de deux nuages de mots fait le sens, de soi à soi ou de l’un à l’autre, (après tout, que les idées ne soient que dans nos têtes est assez naturel). Ainsi, comme le souligne malicieusement (?) Jorion les concepts de causes finales et de causes efficientes décalquent les propriétés des réseaux au travers desquelles nous parlons; nous sommes donc bien là sur du réel solide quoique d’un niveau différent du réel « usuel ».

    §

    Afin de mettre un peu d’ordre dans tout ça, je trouve intéressant de s’interroger sur les propriétés d’auto-indiçage, ou d’autodescription des réseaux mnésiques, pour deux raisons assez évidentes, mais vers quel but?

    D’une part, en aval,nous voyons bien notre capacité d’inscrire volontairement des sous réseaux; par exemple les « formalisations », qu’elles soient logique, mathématiques, philosophiques, ou encore esthétiques, (quant ce n’est pas sous la forme d’auto-bavardages destinés à combler le fond des écrans).

    D’autre part, en amont, nous voyons bien qu’un réseau mnésique possède d’entrée de jeu des capacités « autodescriptives ». Celles-ci pourraient, le cas échéant, prendre pour intention d’être développées à partir de leur théorisation. Prenons pour exemple l' »effet de déjà vu ». Dans cette circonstance, une portion d’un état du réseau peut se trouver pour une raison quelconque activée, mise en avant à l’instant présent. Cette activation est accompagnée, non pas d’un sentiment d’évidence immédiate, mais d’un sentiment d’antériorité. Nous comparons un « état passé » de notre réseau mnésique à son « état présent ». Comme seul existe l’état présent(n’en doutez-pas), l’effet de passé résulte d’une sorte « d’indexation  » et par la lecture cet index. Un réseau mnésique peut donc se décrire lui-même partiellement en affichant une date à ses inscriptions: c’était la « semaine passée », il a « dix ans »; sans nécessairement se baser sur un comptage pas à pas d’un ordre strict. Qu’est-ce qui code « c’est vieux » « c’est loin », est-ce l’effort fait pour retrouver? Dans le cas de l' »effet de déjà vu », il semble ne pas y avoir d’effort, mais une sorte d' »effet tunel ». Est-ce , à contrario, le fait de ne pas pouvoir lire l’index, ou bien la sensation procurée par les cycles de relecture du réseau mnésique lorsque cette relecture tourne « à vide » sur des chemins qui ne mènent à rien. faut-il comprendre qu’au qu’au travers de cette relecture qui ne mène nulle part nous percevions une propriété localisée du réseau (tout ceci est très platement évident, je cherche à préparer une vraie question)?

    Je continue de préparer la « vraie question » sous un autre angle. Sur le plan conscient, un auteur peut, dans un même livre, écrire  » à la page « une telle » j’ai voulu dire « ceci » « . De la même façon, en parlant par énigme, un texte peut contenir un syntagme destiné par l’auteur à servir de test de la pertinence supposée à l’exhaussion attendue par le réseau mnésique mobilisé par le lecteur pour son décodage. Ce qui est une façon de dire « est-ce que vous me recevez » quand la question ne peut être posée.

    J’en arrive à la vraie question: un réseau mnésique encore inconscient est-il capable de tels artifices?
    Jorion nous en offre un exemple, ainsi lorsqu’il nous raconte comment il pointe du doigt « Burry st. Edmund » c’est clair qu’en roue libre son réseau mnésique inconscient pointe une énigme dont l’inconscient connait la réponse, et avec le souci de permettre sa réécriture sur une de ses propres chréodes (donc « avant » et « pour » que Jorion puisse nous écrire à propos de cette réécriture). Mais comment décortiquer la mécanique précise de ce cryptage, il ne suffit pas de dire « dormitivement » que « SIR saint Edmunt » et « st Edmund » s’attirent l’un l’autre, conjuguent leur puit de potentiel, que sais-je encore. Ce qui me semble davantage crypté, calculé, c’est l’offre de possibilité de décoder le désir sous jacent par l’usage d’une carte, à mon avis c’est là que s’exprime le souci et qu’il trouve son moyen de calcul, mais un cran en dessous de l’intention consciente! Ce ne doit pas être très compliqué de mettre un peu d’ordre dans tout ça, mais j’aurais besoin d’aide. J’embrouille peut être l’affaire un peu plus, il me semble toutefois que si le réseau sémantique de Jorion joue à « burry sT edmund » c’est qu’il a déjà la carte  » algorithme des mots clefs » insérée dans comme espace de représentation dans son réseau sémantique. De mon point de vue, radicalement athée, c’est une très bonne nouvelle, même si celà n’a évidemment mais vraiment aucune importance (cette incise est juste en référence à la mauvaise humeur de notre hôte relativement à Mère Thérésa ; enfin c’est
    ce que je médite dans les trois côtés de mon coin, ☺).

    Bref, pour dire le sens, peut-on faire l’économie de son anamnèse? J’avais ajouté « vers quel but », je dis ça comme ça me vient: depuis quelques temps Russel n’a plus la cote, un peu comme s’il avait été risqué de s’avancer sur la construction d’une logique étagée, en exhaussion, non pas à cause de son manque d’élégance et de sa manie de poser des étiquettes partout, mais pour éviter de reconnaître la possibilité de tomber sur un cul-de-sac de la pensée qui ne seraient pas cantonnés à la logique: reconnaître la nécessité de faire marche arrière, c’est parfois dur. Jorion propose de « dé bifurquer » autour d’Aristote, tant qu’à faire allons-y… Cette mise en pratique des perspectives Joriennes pourrait donner sens à l’intention exprimée il y a plus de trente ans par Boris Rybak, à propos du rôle de la sérotonine et la dernière phrase de son « Psyché, soma, germen » (1968) ☺… Comme le temps nous attire inexorablement pour aller « nulle part » ; c’est encore le plus drôle de l’affaire…

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