Le libéralisme ou le vide ?

Sur son site Causeur, Elisabeth Lévy propose un entretien qu’elle a eu avec Jean–Claude Michéa à propos de son livre publié récemment
« L’Empire du moindre mal : Essai sur la civilisation libérale » (Climats 2007).

L’entretien, accompagné de la discussion qui s’ensuivit semblent déboucher sur la conclusion inéluctable et « désespérante » : « Le libéralisme ou le vide ». Cela m’a inspiré la réflexion suivante.

Le portrait complet n’est désespérant que parce qu’on s’y abstient de distinguer le politique de l’économique. Du coup, on se voit confronté à un simple choix :
« démocratie + libéralisme économique » ou « totalitarisme + capitalisme d’état ». On rejette le deuxième couple en raison de son échec historique évident et on se dit « Zut ! On est bien obligé de faire avec le libéralisme économique ! ».

Ceci ne vaut que parce qu’on s’abstient de « découpler » le tandem « démocratie + libéralisme économique ». Or ce refus de les découpler n’est pas innocent : l’interdiction de les séparer est le fondement–même de l’idéologie libérale.

C’est ce principe qu’il faut refuser et on peut le faire aisément à partir d’une lecture de l’histoire différente de celle que propose l’idéologie libérale. Pour celle–ci, la démocratie dans le domaine du politique est l’enfant du libéralisme économique, or corrélation n’est pas cause. Dans celle que je propose – dans la lignée Hobbes / Rousseau / Lévi–Strauss – la démocratie résulte du Contrat Social : l’acceptation par l’individu de sacrifier une part de sa liberté pour garantir sa sécurité. C’est un progrès : c’est la sortie de l’« état de nature » où tout est réglé par les principes qui président à la nature laissée à elle–même : la survie du plus fort et la sélection par le simple rapport de force. L’économique lui, n’a pas encore bénéficié d’un tel progrès : le rapport de force y règne encore en maître. Pire, la foire d’empoigne qui le caractérise corrompt le politique : les maîtres de l’économie s’achètent une place au sommet du système démocratique. On connaît la blague pas drôle à propos de l’Amérique : « The best democracy money can buy ».

Dans la lecture de l’histoire que je propose, la race humaine est parvenue à éliminer la guerre de tous contre tous du politique en inventant la démocratie mais la tâche n’est pas achevée : il lui reste à réaliser l’équivalent au sein de l’économique : « Encore un effort ! » Sans quoi le libéralisme idéologique aura gagné dans ce qu’il a accompli : ré–importer grâce au pouvoir de l’argent, la guerre de tous contre tous au sein du politique – en dépit de la démocratie.

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5 réflexions sur « Le libéralisme ou le vide ? »

  1. Diantre…l’absence de commentaires sur ce blog (pourtant assez fréquenté) me donne l’impression de profaner de mes pas la première couche de neige quand je me hasarde à laisser une réponse…

    Mais allez, j’ose.

    Si effectivement « corrélation ne fait pas cause », il serait intéressant de déterminer pourquoi historiquement le capitalisme d’état a toujours été associé à un régime plus ou moins totalitaire. Car si en théorie il n’y a pas de relation d’implication, il pourrait fort bien y en avoir en pratique. Par exemple, si l’on part du constat que dans nos contrées démocratiques et libérales le pouvoir politique est ponctuellement asservi par le pouvoir économique -quand bien même les deux sont structurellement indépendants-, on peut émettre l’hypothèse que la tentation devient plus forte du moment que l’Etat a aussi le contrôle des structures économiques. Et qui dit tentation, dit forte probabilité, car à l’instar des gaz l’être humain a presque toujours tendance à occuper le volume maximal de liberté qui lui est alloué. Bien sûr, c’est considérer que ceux qui sont au sommet de l’Etat sont par nature vulnérables à la tentation, mais il me semble que c’est difficilement réfutable…non ? (C’est une des chose que « j’admire » dans le capitalisme: si le communisme a plus ou moins échoué à cause de la nature humaine, le capitalisme fonctionne tant bien que mal grâce à elle)

    D’autre part, même si l’on met de coté l’aspect politique, l’économie de marché ne s’est pas révélée être une économie trés efficace.

  2. Oui, c’est une question que je me pose aussi : pourquoi relativement peu de commentaires ? On me dit qu’il y a quelque chose d’intimidant dans la manière dont j’écris : que c’est pointu. J’imagine que comme vous on se dit avant d’intervenir : « Faut faire attention : je profane de mes pas la première couche de neige ! ». Quand j’écris la même chose en invité sur un blog voisin, je constate qu’il y a plus de 40 commentaires en deux jours. L’explication c’est sans doute que cet autre site donne dans la polémique à tours de bras alors qu’ici, c’est très modéré, très « comme il faut ». J’ignore si c’est une bonne ou une mauvaise chose !

  3. Je lis les billets, mais on est pas toujours inspiré pour écrire un commentaire possiblement intéressant, surtout si l’on est plutôt d’accord sur l’ensemble de ce qu’on a compris. Pour paraphraser Greenspan, il est possible d’avoir compris quelque chose mais qu’on a mal lu.

    En termes de polémologie, l’explication bréviaire concernant le système actuel est que le système communiste soviétique ne motivait pas l’efficacité productive que génère la compétition du marché. D’une certaine façon, il était censé garantir un revenu pour tous tandis que le marché c’est plutôt « marche ou crève ».

    Cet argument de l’efficacité par la motivation du revenu est me semble t il le principal.
    D’où les questions sur un système de revenu garanti
    qu’évoque d’ailleurs un richissime allemand( il l’évalue à 800 euros ) ? Motiverait il la production ? Y aurait il un marché noir ou parallèle ? Donc quels problèmes fiscaux ?

    Autrement dit, qu’est ce qui motive ?

  4. ll semble difficile de pacifier quelquechose qui n’existe que dans la tête des économistes .Il existe de la Phynance et bien encore plus des financiers; ceux-ci ne sont pourtant pas le coeur de l’économie mais celui ..du commerce mondial. Comme l’ont montré les travaux de Jean-pierre Voyer le mot économie a pour but de justifier l’injustifiable, de faire croire qu’on en sait plus que l’on n’en sait en vérité, d’en imposer au populo – comme dirait Céline – en jouant à l’ expert. Nul ne sait bien ce qu’est cette économie sur laquelle reposerait toutes les superstructures des sociétés passées et à venir, avant de la pacifier il faudrait que les hommes s’entendent à ce sujet et ne prennent pas les préoccupations d’enrichissement des commerçants pour une réalité collective.

    L’échec de la Russie et de toutes les gauches fut certainement dû au fait que les buts du capitalisme ne peuvent être les buts avoués d’une société qui se respecte à moins que cette société n’accepte la philosophie des utilitaristes anglais à la base des postulats économiques : idéologie postulant que la société est faite pour la réalisation des intérêts égoïstes nichés au coeur de l’homme et bien plus vraisemblablement des intérêt égoïstes sublimés du capitalisme anglo-saxons bien plus évident .
    La Russie de 1917 tenta de mettre en pratique les idéaux socialistes d’un capitalisme collectif pour résister au libéralisme anglo-saxon. Elle y gagna son indépendance, mais au prix d’horreurs sans nom.Il faut donc réclamer un peu de pudeur avant de se moquer des bolcheviks; Polyani et Marx ont démontrés que la même aventure sanguinaire advint à l’Europe elle-même quelques années auparavant. Le socialisme fut plus vraisemblablement une tentative prométhéenne d’humaniser ce qui ne peut l’être ce qui ne revint en fait qu’introduire le loup libéral dans la bergerie prolétarienne.

    Le naturel sauvage du capitalisme n’est pas un donné regrettable dont on peut espèrer un jour la fin, mais bien un résultat . Jamais les hommes jusqu’au 19 ème siècle n’avaient pris la société comme un simple moyen et préférés l’isolement individualiste.Au contraire Aristote, au début de la philosophie, voyait en l’homme un animal politique, essentiellement donc social et la nature de l’homme comme le developpement et le renforcement de cet instinct social. L’utilitarisme anglo-saxon lui n’a en vu dans l’homme que l’ animal, le besoin politique n’y est plus que subordonné . Les théories économiques ne sont là que pour dissimuler les jouissances animales inavouables – protestantisme oblige – de cette partie commerçante de nos sociétés et la réduction de la vie sociale à un simple accompagnement des excés du besoin complètement libéré , le festivisme d’après Muray , comme seul horizon, .

  5. Je parlerai même de « forteresse vide » !

    Jean-Claude Milner parlait dans son séminaire l’autre jour de l’effacement des histoires particulières de chaque pays d’Europe sur les billets en Euro. Je crois que c’est un premier élément de réponse au vide constaté. L’effacement du mot de République sur les timbres, c’est un second élément. La réduction de l’Europe à une zone de libre échange sans histoires, sans racines judéo-chrétiennes dument rappelées dans une constitution, ce sont les politiques, les dirigeants politiques qui l’ont fait, pas les citoyens qui, eux, s’en plaignent.

    Le fond du problème est, à mon avis, le problème des fondements de l’Europe. La tendance du nihilisme contemporain est de penser pouvoir créer une auto-fondation, un truc qui marche tout seul sans avoir besoin de fondement transcendant. Or, on voit bien à quoi ça aboutit, c’est que la bestialité de la nature contre quoi est fondé de manière abyssale le théologico-politique, c’est-à-dire la culture, la civilisation, va se retrouver dans le machin lui-même, le libéralisme n’étant fondé sur rien, prétendant fonctionner tout seul, ne pourra qu’engendrer par sa logique interne la bestialité contre laquelle il prétend être un rempart. Voulant être au fond un rempart contre la guerre civile, il produira lui-même ce contre quoi il prétend nous défendre par son fonctionnement même.

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