Edith Piaf (1915–1963)

J’ai assisté, enfant, à un concert d’Edith Piaf, à l’Ancienne Belgique à Bruxelles. Nous y allions souvent : les spectacles avaient lieu en matinée, on était assis à une table, on buvait des grenadines et on mangeait des petits gâteaux. C’était un music–hall : il y avait des jongleurs, des acrobates, des chiens savants, des magiciens, et en clôture de la première partie, quelques chansons vite fait d’un chanteur peu connu. En deuxième partie, après une très longue ouverture par un orchestre jeune et dynamique : la vraie vedette du jour ! J’y ai entendu du beau monde : Juliette Gréco, Gilbert Bécaud, Marcel Amont, Charles Aznavour.

Je crois me souvenir qu’Aznavour passait en vedette américaine d’Edith Piaf. Je ne suis pas sûr : c’était il y a longtemps et je n’étais pas bien grand.

Je me souviens de plusieurs choses : d’abord, qu’elle était tout en noir. Je ne voyais des femmes habillées de cette manière que dans la rue : dans les lents cortèges qui suivaient les corbillards encore tirés par des chevaux. Ensuite, qu’elle était toute voûtée (j’entendais mentalement ma mère lui dire : « Tiens toi droite ! »).

Ce dont je me souviens surtout, c’est qu’elle m’avait terrorisé avec « Bravo pour le clown ! » (paroles : Henri Contet ; musique : Louiguy). L’ancienne chanteuse des rues savait encore, quand il le fallait, pousser le volume et quand elle lança « Pour ton nez qui s’allume, Bravo ! Bravo ! », chaque « Bravo ! » était une véritable salve de canon qui me faisait me tasser un peu davantage sur mon siège. Celui qui me fit le plus peur, ce fut le « Bravo ! » auquel le clown avait droit pour « sa femme infidèle ».

J’expliquais il y a quelques jours dans L’avenir de la Belgique ? (I. Le passé), la capacité à la solennité dont disposait pour moi le wallon de Charleroi, du fait que je n’y comprenais pas grand–chose. Je devrais attendre de nombreuses années encore pour découvrir ce qu’était une femme infidèle mais pour que ce soit mis par la chanteuse sur le même plan que des « cheveux que l’on plume », je comprenais déjà que ce ne pouvait être en effet qu’une abomination. Une autre interrogation du même genre me taraudait à l’époque : les « amants désunis » dont la mer effaçait inexorablement les pas sur le sable des « Feuilles mortes », la chanson de Prévert et Kosma. Que pouvaient bien être des « amants désunis » pour dégager tant de mélancolie ? La réalité, quand je la découvris, était évidemment encore bien plus sombre.

P.S. : Marion Cotillard, chapeau !

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8 réflexions sur « Edith Piaf (1915–1963) »

  1. Les traces des amants désunis qui s’effacent sur le sable, on finit par se demander à quoi ça sert et on ne voit pas la réponse, à part un rôle d’œuvres éphémères.

  2. merveilleux blog, si vous etes fan, j’ai un livre sur edit piaf, introuvable actuellement « emportée par le vent », avec toute sa vie sur des coupure de journaux inserées ds le livre de 1915 a 1963, je le cede a 20e et avec un cd inedit « elia14@voila.fr »

  3. Vous avez eu bien de la chance de pouvoir la voir. Moi je n’étais pas née mais je l’écoute volontiers. Pouvez-vous me dire en quelle année Piaf est passée à l’Ancienne Belgique ? Mon mari ne se souvient plus de l’année. Merci beaucoup et bonne journée. Karin

  4. Bonjour, je suis tombé par hasard sur votre blog et il m’a rappelé des souvenirs. J’y étais avec mes parents, à l’Ancienne Belgique et j’ai des souvenirs précis de Piaf, qui est venue se détendre un moment. Pour la date, je penche pour 1959. Bien à vous

  5. Bonjour, j’ai trouvé quelques évocations d’Edith Piaf sur ma page facebook, ça fait toujours plaisir d’écouter « la plus grande », je ne l’ai jamais vue à l’Ancienne Belgique, d’ailleurs, je n’avais que 13 ans à son décès, lequel plongea mes parents dans l’affliction, par contre j’eus la chance, dans une AB telle que décrite, de voir Jacques Brel et Claude François, Brel, je le vis aussi sur la scène du collège St-Pierre d’Uccle.

  6. Cher Paul Jorion,
    C’est à partir d’une recherche croisant Edith Piaf et Sociologie que j’arrive sur votre site et votre si beau texte. Je vais le transmette à Joëlle-Andrée Deniot, une universitaire qui ose l’émotion sans abandonner la rigueur sur un corpus d’images et une problématique totalement neuve d’anthropologie de la voix du geste et de la Scène (d’abord de Piaf et d’autres grandes voix féminines).Puissiez vous lire ce livre à la hauteur de votre culture et de votre sensibilité. Véritable livre d’art (exception rarissime chez un intellectuel français) il a trouvé une artiste sublime pour magnifier son iconographie de Piaf, Barbara, Greco..(Mireille Petit-Choubrac).Joëlle-Andrée Deniot, Edith Piaf La voix le geste l’icone. Esquisse anthropologique. Editions Lelivredart 30 août 2012

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