Les méchants de la nouvelle génération

Je lis sur la toile les articles relatifs à l’envol du prix du pétrole et des autres matières premières, céréales en particulier, et je complète par curiosité ma lecture avec les longues listes de commentaires proposés par les internautes, espérant découvrir parmi ces remarques quelques perles rares. Serez-vous surpris ? – parmi ces dizaines de correspondants, aucun consensus ne se dessine quant à l’existence ou non d’une bulle, ni sur la cause de l’envolée des prix.

L’émoi était né il y a une dizaine de jours quand Michael W. Masters, le dirigeant et gestionnaire de portefeuille de Masters Capital Management, un fonds spéculatif, avait fait une déposition devant un comité du Sénat américain. Dans son témoignage, il avait sans ambages assigné l’envolée des prix à la spéculation et avait nommément désigné les coupables : les fonds de retraite de l’Etat et des entreprises, les fondations privées et plus particulièrement celles en charge des universités américaines.

Dans les jours qui suivirent les commentateurs furent, comme je l’ai dit, partagés : certains apportant de l’eau au moulin de Masters, d’autres s’affirmant sceptiques, mettant en avant de réels déséquilibres entre l’offre et la demande pour ces matières premières, ou attirant l’attention sur des démentis implicites de l’hypothèse spéculative : sur le fait, par exemple, que le riz, absent des marchés organisés de futures où ces fonds institutionnels investissent, connaît le même envol de prix que le blé ou que le maïs pour lesquels de tels contrats à terme existent bien.

Je serais resté dans l’hésitation si ces fonds institutionnels n’avaient cru bon il y a quelques jours de se mettre à pousser des cris d’orfraie : « C’est pas nous ! On n’a rien fait ! », mettant fin à mon incertitude en faisant naïvement l’aveu de leurs turpitudes.

Voilà donc où nous sommes rendus : les méchants d’aujourd’hui sont ceux qui s’efforcent désespérément de protéger la retraite des baby–boomers, l’avenir de la recherche et les bourses d’étudiants.

La mécanique qui nous a conduits là est bien entendu très simple : les capitaux ayant d’abord fui les prêts hypothécaires subprime, et le feu s’étant propagé aux Asset–Backed Securities, puis aux Collateralized–Debt Obligations, suivies des Structured Investment Vehicles, et enfin aux obligations municipales, tous secteurs désormais sinistrés, cherchèrent à se placer sur les rares produits financiers ayant survécu à la peste des mois derniers et dont le nombre se réduit de jour en jour, provoquant – allez, je me jette à l’eau, en dépit de l’absence d’une théorie de « science économique » pouvant prouver de manière indubitable leur existence – une bulle financière qui couvre l’ensemble des marchés mondiaux de matières premières.

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7 réflexions sur « Les méchants de la nouvelle génération »

  1. Le jeudi 22 mai, en adoptant une résolution non-contraignante, le Parlement européen, avec 485 voix contre 52 (7 abstentions), a fait connaître ses préoccupations sur la crise alimentaire.

    Résolution du Parlement européen du 22 mai 2008 sur la hausse des prix des denrées alimentaires dans l’UE et les pays en développement (extraits) :

    La résolution affirme notamment que l’assemblée européenne :

    est préoccupée par les effets que la spéculation sur les produits alimentaires de base, notamment par les fonds alternatifs (hedge funds) de matières premières, engendre pour la faim et la pauvreté ; invite la Commission à analyser l’impact de la spéculation sur les prix des denrées alimentaires et à présenter des mesures appropriées sur la base de cette analyse ;

    souligne que l’approvisionnement en denrées alimentaires de toutes les personnes partout dans le monde doit prendre le pas sur tout autre objectif ; souligne que les denrées alimentaires devraient être disponibles à des prix raisonnables, conformément à l’article 33 du traité CE ;

    rappelle la nécessité d’assurer une régulation intérieure et mondiale des marchés agricoles, dans l’intérêt du pouvoir d’achat des consommateurs, des revenus des agriculteurs, des industries de transformation et d’une politique alimentaire durable de l’Union ;

    rappelle que le premier objectif de la PAC est de garantir la stabilité des marchés, la sécurité et des prix raisonnables pour les consommateurs et souligne la nécessité d’une PAC après 2013, afin d’assurer une politique alimentaire durable de l’Union tout en respectant le caractère durable, la sécurité et la qualité des produits agricoles ;

    souligne que les stocks actuels de céréales de l’Union permettraient de tenir 30 jours au maximum et se demande si le niveau de nos stocks alimentaires est suffisant, en particulier si des crises devaient se produire ; demande à la Commission d’élaborer des stratégies visant à mettre en place des stocks alimentaires pour prévenir les crises à l’avenir ;

    souligne qu’il convient de donner la priorité aux denrées alimentaires sur les carburants, et que la production de biocarburants doit être liée à des critères de durabilité stricts ; fait observer que ces critères doivent être respectés pour la réalisation des objectifs proposés en matière de biocarburants ;

    admet que le subventionnement par l’Union des cultures destinées à la production de biocarburants ne se justifie plus, mais souligne, en y insistant, que 2 à 3% seulement des terres agricoles de l’Union sont actuellement affectées à ce genre de production et que les médias accusant les biocarburants d’être à l’origine de la crise alimentaire actuelle font preuve d’exagération, du moins en ce qui concerne l’Union ; reconnaît cependant que la politique menée dans certains pays comme les États-Unis, qui consiste à consacrer davantage de terres à la culture du maïs aux fins de la production de bioéthanol, a eu des répercussions sur le prix et la disponibilité du maïs et d’autres céréales sur le marché alimentaire mondial ;

    invite les États membres de l’Union et la communauté internationale à répondre rapidement à l’appel d’urgence extraordinaire lancé par le Programme Alimentaire Mondial (PAM) et à aider celui-ci à relever les nouveaux défis de la lutte contre la faim ; considère néanmoins qu’il convient de réduire la dépendance à l’égard des opérations d’aide alimentaire et souligne donc la nécessité d’une action à moyen et long terme en vue de prévenir de nouvelles conséquences dommageables et de s’attaquer aux racines de cette crise ;

    demande une augmentation urgente et substantielle des investissements dans l’agriculture, l’aquaculture, le développement rural et l’agro-industrie dans les pays en développement.

    Pour lire l’ensemble de la résolution.

  2. J’avoue que je n’y connais pas grand chose dans tout ce qui a trait à la spéculation, les achats à terme, les futures, le Forex et autres « outils » des financiers. Mais je me posais la question de savoir quelle était la part de la spéculation dans les prix « spot » du pétrole, brent ou light crude (ceux qui sont donnés par les médias, lorsqu’ils parlent du prix du baril, à chaque fin de journée ou au journal du matin).

    Mon raisonnement était le suivant, mais il semble faux à la lecture de l’article de Paul : spéculer sur du pétrole physique (on peut tous le faire), ça va bien un temps, mais arrive le moment de la livraison d’un pétrolier. Pas facile, pour les spéculateurs de stocker cette quantité avant d’avoir trouvé une raffinerie disponible et ensuite de vendre leur produits distillés. Donc le dernier spéculateur, s’il n’est pas un négociant, va avoir un contrat qui lui « brûle les doigts » et va donc vendre au prix auquel le négociant est prêt à lui payer, suivant la demande que subit lui-même le négociant de différents produits distillés.

    Mais ce négociant a lui besoin de pétrole physique pour satisfaire les engagements de livraison qu’il a pris : il y a donc un relatif équilibre entre les prix « spéculés » et la demande … non ?

    Ce que j’ignore également c’est le pourcentage des quantités de pétrole (physique) qui sont négociés en contrats à long terme directement auprès des producteurs et le pourcentage au marché « spot »…

    Enfin, une dernière réflexion sur le dernier paragraphe de l’article de Paul : quel pourcentage de capitaux permettant l’installation d’une nouvelle bulle sur les matières premières (lesquels augmentaient déjà bien avant la crise des subprimes) ont survécu à cette crise des prêts hypothécaires ? Sont-ils « suffisants » vu les sommes en jeu dans ces marchés ?

    A-J Holbecq

  3. Il est fort possible qu’il y ait un retournement majeur sur le marché pétrolier. Si jamais la demande devait baisser significativement d’une part et que la production augmente.

    La bulle pétrolière est peut-être en train d’exploser, notamment avec la fin des subventions aux prix des carburants dans des pays en voie de développement. L’Indonésie qui d’ailleurs va sortir de l’Opep renonce à subventionner un carburant qui maintenant occupe une place très importante dans le budget de l’état. Ainsi donc les prix du carburant dans ce pays vont augmenter fortement : de l’ordre de 30%

    En même temps, on pourrait bien voir le cours de pétrole baisser énormément. Dans ce cas-là les spéculateurs en tous genres qui ont massivement investi dans le pétrole en le considérant comme valeur refuge (en attendant des jours meilleurs dans les autres secteurs) et bien sûr spéculant sur la hausse du cours du pétrole, risquent de ce prendre une déculotée qu’ils auront sans doute bien méritée à force de polluer et pourrir tous les secteurs où ils sévissent.

    Il semblerait que les règles soient actuellement en train de changer sur les marchés à termes du pétrole. Les autorités de régulation surveilleraient de près qui fait quoi, traqueraient les spéculateurs, et les règles d’appels de marge sont révisé à la hausse afin de dissuader les spéculateurs d’acheter. Je vous donne l’adresse du site en anglais, vous comprendrez certainement mieux que moi qui n’ai pas les bases économiques pour tout comprendre et en ferez certainement un meilleur commentaire.

    http://www.telegraph.co.uk/money/main.jhtml?xml=/money/2008/05/31/cnoil131.xml&CMP=ILC-mostviewedbox
    http://www.telegraph.co.uk/money/main.jhtml?xml=/money/2008/05/30/cnoil130.xml

  4. Il semblerait que les autorités de contrôle et les marchés à terme du pétrole veulent remettre de l’ordre dans tout ceci, et effectivement avec une offre de pétrole qui va aller en grandissant vers la fin d’année (d’après les estimations de divers pays producteurs non OPEP) il pourrait fort bien y avoir un retournement si la demande baisse parallèlement avec la fin des subventions qui a lieu dans de plus en plus de pays en voie de développement (poids trop lourd dans le budget de ces états). Ca ne me déplairait pas que les spéculateurs et fonds en tout genre se prennent une déculotée et subissent des pertes terribles car ils ont plutot une mauvaise réputation et sont souvent pointés du doigt dans les dérèglement de l’économie actuelle.

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