Constance ou changement dans les présidentielles américaines

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

C’est donc l’impasse à Washington, et Mr. Bernanke, s’exprimant devant le Congrès, met dans la balance tout le poids de son autorité. Il faut dire que celle-ci pèse chaque jour davantage, la Federal Reserve réclamant désormais des droits quasi-dictatoriaux dans la direction de la finance américaine, autrement dit, et jusqu’à nouvel ordre, de la finance internationale.

Traditionnellement, la Securities & Exchange Commission (SEC), le régulateur des marchés boursiers américains partageait cette autorité avec la Fed. En 2005, quand Chris Cox avait été nommé président de la SEC, cette nomination avait été considérée comme hautement politisée : celle d’un républicain californien (ils sont peu nombreux) proche du Président mais incompétent en matière de finances. La déclaration de McCain, la semaine dernière, que s’il n’en tenait qu’à lui, Cox serait congédié, a contribué à miner le peu d’autorité qui restait à celui-ci, et du coup, à la SEC.

Si le processus bloque en ce moment dans le vote de la nouvelle législation, c’est que la dimension politique des décisions à prendre est enfin mise à plat : qui sera sauvé, des patrons, des investisseurs et des salariés ? de quelle manière ? et qu’en coûtera-t-il ? Les démocrates ont ajouté hier deux exigences à la liste : qu’on vienne directement au secours des emprunteurs en détresse, en facilitant la renégociation de leur prêt hypothécaire et en libéralisant le régime de la faillite personnelle, et qu’on limite les revenus des dirigeants des établissements financiers nationalisés ou semi-nationalisés. Les républicains qui soutiennent le projet de Paulson – ceux qui sont proches du monde des affaires – poussent des hauts cris : pas de distractions inutiles ! Quant aux autres républicains, adversaires du projet, ils se partagent entre l’extrême-droite libertarienne qui dénonce l’instauration du « socialisme », et la droite populiste, incarnée par McCain, qui scande : « Les financiers à la lanterne ! »

Interrogé sur qui il placerait à la tête de la SEC, le candidat républicain a prononcé le nom d’Andrew Cuomo, l’Avocat Général de l’état de New York, qui a emboîté le pas à son prédécesseur Eliot Spitzer, dans le rôle de grand pourfendeur de Wall Street. Au choix de McCain, un éditorialiste du Wall Street Journal s’est écrié « Au fou ! »

Et c’est là qu’apparaît ce qui sera peut–être un tournant historique dans l’histoire des élections présidentielles américaines : le soutien du milieu des affaires pour un candidat démocrate. Car, de son côté, Obama s’abstient bien de tonitruer contre Wall Street, et propose une approche « raisonnable » de l’ensemble des problèmes qui se posent en ce moment, appelant bien entendu à la protection du petit emprunteur et condamnant les privilèges excessifs des patrons et des investisseurs, mais tout cela sans hausser le ton.

Le monde des affaires dirige la nation américaine depuis ses origines, depuis en tout cas que les conceptions d’Hamilton, représentant la banque, prirent le dessus sur celles de Jefferson, représentant le peuple. Les moyens dont dispose le monde des affaires lui ont permis au fil des siècles de se maintenir confortablement au pouvoir par le simple biais d’élections démocratiques. Dans ce contexte, le message farouchement anti-Wall Street de McCain, fait de lui un outsider. Le paradoxe de ces élections présidentielles est donc que ce serait la victoire d’un candidat républicain qui apporterait la preuve que l’Amérique a bien changé.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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10 réflexions sur « Constance ou changement dans les présidentielles américaines »

  1. Bonjour à tous

    Je suis dubitatif avec McCain… J’ai l’impression parfois qu’il fait le grand écart pour ratisser le plus d’électeurs possibles…

    Un exemple :

    McCain lors de son passage à Santa Barbara a fait un long discours « écologiste » admettant même le rôle des hommes dans le réchauffement climatique, disant que les US étaient prêts à réduire leurs émissions de Gaz à effet de Serre (en 2020 revenir au niveau de 1990) prônant l’utilisation d’énergie nouvelle etc…

    Pour un candidat républicain, je me réjouissais. Les Etats-Unis allaient changer.

    Puis quelques jours plus tard (à l’époque) j’ai appris la nomination de Sarah Palin et là patatras….

    Tout le contraire.

    Elle refuse d’admettre le rôle de l’homme dans le réchauffement climatique, prône le tout pétrole etc…

    Donc je me méfie de ce que dit McCain. Sa colistière peut bien dire le contraire dans la même journée.

  2. Mais, au juste, en quoi consiste le républicanisme populiste ?

    Consiste-t-il à assumer pleinement les lois du marché de sorte que les premiers responsables, les financiers, seraient laissés
    à leur sort, en attendant des jours meilleurs, c’est à dire qu’une main invisible ramène les choses dans l’ordre, le dit Mc Cain croyant alors sa bonne étoile, ou si vous voulez, à sa prédestination pour faire le job ?

    Mais j’ai un peu de mal à imaginer que ce genre d’idée perdure même dans le cerveau d’un politicien américain, fût-il républicain, car tous les américains connaissent l’épisode de la grande dépresssion des années 30 lors de laquelle le président Hoover précisément laissa le marché à lui même avec les conséquences désastreuses qui s’en suivirent. Qu’en pensez-vous, les américains ont-ils de la mémoire ? Bernanke a consacré une partie de sa vie universitaire à étuder la crise de 29. Il a été dépassé par l’ampleur de la crise mais lui, tout comme Paulson, ont réagi, pas forcément bien, mais ils l’ont fait, y compris à contre courant de leur système de pensée propre.

    Mc Cain parie t-il sur l’échec du plan Paulson afin de se présenter ensuite en sauveur au moment des élections ? Mais alors avec quel plan, car alors l’état du système financier US se serait entre temps encore aggravé ?

    Peut-être la réponse à la question se trouve-t-elle du coté de son entourage. je ne parle pas évidemment de Sarah Palin qui est la caution conservatrice du ticket républicain.

    Bref, ma question est : quels sont les économistes qui, éventuellement, influencent et-ou soutiennent Mc Cain, et quels sont leurs idées ? OU alors Mc Cain n’a-t-il pas spécialement d’idées en matière économique, et il improvisera alors en fonction de la tournure prise par les évènements … un peu comme le font actuellement les autres acteurs.

    OU alors, dernière hypothèse, Mc Cain vous appelle à la rescousse ! qui sait, tout devient possible 😉

  3. Est-ce que républicain et démocrate vont attendre que la machine économique s’emballe, que les marché s’écroulent pour se mettre rapidement d’accord ?

  4. Les postures électorales et les discours de campagne des candidats n’engagent que ceux qui les croient sincères.

  5. Mon sentiment tres subjectif est que ce plan meme amendé par un volet social democrate arrive un an trop tard.

    La contamination a l’economie reelle est faite, dans des proportions qui echappent a l’elite qui s’appuie sur des statistiqies triturées qui faussent la perception du reel.

    Ce plan a été concu dans la panique au bord du precipice, et tout le monde le voit.

    La perception psychologique de la crise est devenue dominante et n’est prise nullement prise en compte, d’ou possible ruée sur les banques et sur le dollar dans les prochains jours.

    La surmediatisation sans solutions immediates, prepare les mesures autoritaires….

    Les inquiétudes sur la dette US provoquent une chute historique du dollar

    NEW YORK, 22 sept 2008

    http://www.agefi.com/Quotidien_en_ligne/News/index.php?newsID=197186&PHPSESSID=7b69f7de4fb3362512ed03680faac724

    Ceux d’en bas sont alors confrontés au defi d’un projet alternatif, d’un plan Marshall mondial non capitaliste elaboré d’en bas pour le monde d’en bas.

  6. bail out = tirer d’affaire

    Americans Oppose Bailouts, Favor Obama to Handle Market Crisis
    By Matthew Benjamin

    Sept. 24 (Bloomberg) — Americans oppose government rescues of ailing financial companies by a decisive margin, and blame Wall Street and President George W. Bush for the credit crisis.

    By a margin of 55 percent to 31 percent, Americans say it’s not the government’s responsibility to bail out private companies with taxpayer dollars, even if their collapse could damage the economy, according to the latest Bloomberg/Los Angeles Times poll.

    Poll respondents say Democratic presidential nominee Barack Obama would do a better job handling the financial crisis than Republican John McCain, by a margin of 45 percent to 33 percent. Almost half of voters say the Democrat has better ideas to strengthen the economy than his Republican opponent.

    Six weeks before the presidential election, almost 80 percent of Americans say the U.S. is going in the wrong direction, the biggest percentage since the poll began asking that question in 1991.

  7. Il faut lire le New York Times en ce moment pour avoir un bon aperçu de la crise. Paulson a reconnu qu’il réfléchissait à ce plan de sauvetage depuis des mois. Il faut croire qu’il a attendu le bon moment, c’est-à-dire un jour de panique sur les marchés, pour avancer ses pions en espérant que le Congrès signe des deux mains. Seulement voilà : les sénateurs sont des élus et leurs électeurs ne l’entendent pas de cette oreille. Il souffle actuellement un véritable vent de révolte parmi les citoyens américains. Ils ne veulent pas que les 700 milliards sortis de la poche des contribuables ne servent qu’à renflouer des banques. Les sénateurs sont donc pris dans un dilemme cornélien. Ils doivent à la fois défendre la santé de l’économie, donc défendre la survie des institutions financières, mais aussi les intérêts des citoyens qui les ont mandatés pour cela.

    Le jeu de poker qui se déroule dans la sphère politique et financière est donc singulier. Chaque joueur, et notamment les banques, joue selon son intérêt. Il cherche à maximiser sa mise. Un seul joueur, l’Etat fédéral, représentant la nation, doit tenir compte de deux intérêts qui, d’une certaine manière, s’opposent. De plus, un des deux intérêts en question consiste à ménager celui des autres joueurs autour de la table. Il doit défendre l’intérêt de la nation en évitant d’alourdir considérablement les impôts. Mais il doit également veiller à ce que les banques ne tombent pas toutes en faillite.

    Autrement dit, le joueur qui doit ménager les autres joueurs, a perdu la partie avant de commencer. Il aurait peut-être été gagnant si l’on était dans une stratégie de coopération. C’est loin d’être le cas, car un seul homme, le Secrétaire au Trésor, décidera en dernier ressort quels actifs toxiques seront achetés et à quel prix et d’autre part, la vente de ces mêmes actifs se fera via un mécanisme d’enchères.

    Pour en savoir plus :

    http://www.nytimes.com/2008/09/25/business/25value.html?_r=1&hp&oref=slogin

    http://www.clusterstock.com/2008/9/even-bailout-fans-agree-bernanke-s-pricing-plan-is-a-joke

    http://finance.yahoo.com/tech-ticker/article/70002/Taxpayers-on-the-Hook:-How-to-Make-a-Bad-Bailout-Better

  8. Une autre analogie: Quand on joue au casino et qu’on n’est pas très doué à la table de Blackjack, il est parfois recommandé de miser sur le meilleur joueur de la table, celui qui gagne de manière consistante. Plusieurs articles de la presse américaine posent la question suivante: si Warren Buffet a été capable d’obtenir de si bonnes conditions de la part Goldman Sachs en mettant 5 milliards sur la table, l’Etat américain devrait obtenir encore mieux avec ses 700 milliards, notamment en exigeant une participation dans les institutions financières défaillantes. Un article va même jusqu’à conseiller de nommer Buffet négociateur en chef. S’il est capable de défendre les intérêts des Américains aussi bien que les siens, il est l’homme providentiel.

    http://www.cnbc.com/id/26883838

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