Qui avait vu juste ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On m’appelle ce matin – tôt – pour me demander quelles sont les implications pour la science économique : « Le moment de la revanche est-il venu pour les Keynésiens ? »

Et je me dis : allons bon, le temps de l’épuration est venu : c’est comme ça qu’on interprète la crise au sein des facultés d’économie : en termes de règlements de compte entre chapelles ! Comme si l’une ou l’autre tendance de la « science » économique allait sortir triomphante de la crise ! Il faut peut–être le dire clairement : elles se sont toutes fait étriller, et la question n’est pas « Qui a eu raison ? » mais qui a eu moins tort. Et alors, allez, oui, les disciples de Keynes (1883-1946) ont eu moins tort que les autres mais ils n’en sortent pas grandis pour autant.

Si on veut mon sentiment, le voici : l’âge d’or de la science économique se termine avec David Ricardo (1772-1823). Après lui, je ne vois plus que Piero Sraffa (1898-1983) qui ait compris les problèmes économiques au sein du contexte qui est le leur : le fonctionnement d’une société dans son ensemble, une société écartelée par le conflit entre d’une part investisseurs (« capitalistes ») et dirigeants d’entreprise (« patrons »), et d’autre part entre ceux-ci et les salariés. Cela, Marx (1818-1883) l’avait très bien compris, lui qui fut un polémiste sans égal, mais dont la pensée économique constitue à mon avis un pas en arrière par rapport à celle des grands économistes du XVIIIe siècle : les Cantillon (1680-1734), Quesnay (1694-1758) et autres Adam Smith (1723-1790).

Personnellement, j’ai été formé à l’analyse du type de questions que pose la crise en tant que représentant, d’une part, de l’anthropologie économique et mes maîtres dans ce domaine ont été : Edmund Leach (1910-1989), Marshall Sahlins (1930- ), Alexandre Tchayanov (1888-1937) et Aristote de Stagire (384 Av. J.-C. – 322 Av. J.-C.) et, d’autre part, de la sociologie économique où mon maître fut Pierre Bourdieu (1930-2002). J’ajouterai encore que je lis avec énormément d’intérêt ce qu’écrivent en ce moment les écono-physiciens.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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14 réflexions sur « Qui avait vu juste ? »

  1. Je vous trouve un peu dur à l’endroit de Keynes et Marx. Walras me paraît aussi devoir recevoir quelque mention, ainsi que Schumpeter, mais bravo de citer Cantillon et Quesnay.

    Quant à Sraffa, il devrait être lu dans le texte à tout étudiant en économie.

  2. Doit on rappeller que l’économie n’existe pas, seule l’économie POLITIQUE est. Ainsi aucune chapelle ne trouvera une quelconque solution définitive voire même temporaire aux errances historiques tant qu’un vrai modèle de la société n’aura pas été extrait des sous-sols de nos cultures. Modèle qui lui-même demande d’abord une définition un modèle de l’humain non pas avec un grand H mais avec sa raison, elle avec un grand R. Ce modèle à exploiter dans la gestion des affaires sociales est le préalable à un non recommencement éternel des mêmes errances qui nous affligent à notre corps défendant. Les argumentations ne sont que brindilles face aux tornades de la déraison. La rhétorique et la fatigue se chargeant de repeindre en blanc les oripeaux de la peste au fil du temps. Les problèmes globaux de tous ordres auxquels fait face l’humanité appellent une redéfinition de cette même humanité par cette même humanité avec comme outil cette seule humanité. Ce modèle révolutionnaire et exploitable après étude existe, rend compte des phénomènes avec une acuité certaine. Qui le connait ? Il se trouve dans toutes les bibliothèques universitaires. Je ne suis certes pas un universitaire, un grand léttré ou un grand scientifique, mais je m’interesse à moi-même donc aux humains et à leur raison. Et c’est le seul modèle qui me semble tenir debout, ne pas être simpliste, ni fermé et surtout compréhensible même par moi, et utilisable tous les jours au quotidien. L’anthropologue que vous êtes le connait peut-etre. L’auteur se trouve rangé à la lettre G. Il gagne à etre connu. C’est du pain béni. Bonne chasse.

  3. http://www.debtdeflation.com/blogs/2008/03/10/time-to-read-some-minsky/

    Minsky was right:

    Time to read some Minsky Published in March 10th, 2008 Posted by Steve Keen in Uncategorized The current turmoil on the Stock Market–and especially the sudden collapse of many once high-flyers–has taken a lot of people by surprise.

    One person who, were he alive today, wouldn’t be the least bit surprised, is Hyman Minsky, who predicted that events like this would be a regular feature of a deregulated financial system.
    He developed what he called “The Financial Instability Hypothesis”, and anyone who wants to understand today’s events needs to know about it.

    The following is an extract from an article by Minsky in Challenge in 1977–well before even the 1987 Stock Market Crash–that provides a nutshell-sized precis of his theory.

    posted by prof Steve Keen on his blog March 10th, 2008

    (his website http://www.debunking-economics.com is down for the moment, the blog is still active)

    Paul

  4. Econo-physiciens : Drawdowns de Kelly, Maslov et Zhang ont étudié la perte maximale historique depuis un dernier plus haut. C’est un peu plus costaud que le Visual Basic, mais les résultats donnent le vertige. Paul, la surchauffe n’est pas loin. Allez humer l’océan ce week-end.

  5. IL y a maintes lecture de Marx. Après l’avoir laissé de coté depuis une vingtaine d’années, j’y reviens, aidé en cela par les lectures de André Gorz, mais aussi de Robert Kurz en Allemagne, de Moishe Postone aux États-Unis et de Anselm Jappe en France. Ce dernier a écrit en 2003 un livre intitulé: Les Aventures de la marchandises chez Denoël. On dirait Marx relu à travers Polanyi. Cette lecture permet de dépasser ce dernier par la finesse marxiste des concepts. Je mettrais ce livre dans toutes les mains à titre d’initiation à l’invention de l’économie. Anselm Jappe vient de collaborer par un article, au site de la revue du MAUSS. A lire, pour se mettre en appétit.

  6. En élargissant un peu le débat, si vous cherchez l’analyste le plus clairvoyant, quoique ne s’intéressant pas ni à la technique du capitalisme, ni à ses crises, relisez aussi H. Arendt.
    Les premiers chapitres de “Critique de l’homme moderne” suffiront à vous éclairer sur la logique du capitalisme, la nécessité que cette crise survienne au plus tôt, et le niveau systémique auquel il faut appliquer les remèdes.

  7. L’énergie et l’entropie : Nicholas Georgescu-Roegen

    “Two Intellectual Systems: Matter-energy and the Monetary Culture” : M. King Hubbert

    http://www.hubbertpeak.com/hubbert/monetary.htm

    “La civilisation industrielle que connait actuellement le monde est handicapée par la coexistence de deux doctrines intellectuelles universelles, incompatibles bien qu’entremêlées : d’une part la somme des connaissances accumulées depuis quatre siècles sur les propriétés de la matière et de l’énergie ainsi que des rapports qu’elles entretiennent l’une vis-à-vis de l’autre; et d’autre part la culture monétaire y étant associée et ayant évolué à partir des us et coutumes de nos origines préhistorique.

    Le premier de ces deux paramètres est responsable de l’émergence spectaculaire, principalement durant les deux derniers siècles, du système industriel actuel, et est par ailleurs essentiel à sa pérennité. Le second, un héritage du passé préscientifique, fonctionne selon ses propres principes n’ayant que peu en commun avec ceux du système matière-énergie. Toutefois, le système monétaire exerce, par le biais d’un lien indirect, une emprise générale sur le système matière-énergie au dessus duquel il se superpose.

    Malgré leurs incompatibilités inhérentes, ces deux systèmes ont présenté durant les deux siècles derniers une caractéristique commune fondamentale, à savoir la croissance exponentielle, qui a rendu possible une coexistence relativement stable. Cependant, et pour différentes raisons, il est impossible que le système matière-énergie poursuive une croissance exponentielle, au delà de quelques dizaines de doublements et cette phase est actuellement presque terminée. Le système monétaire n’est pas sujet à de telles contraintes et, selon l’une de ses lois fondamentales, doit continuer de croître en vertu des intérêts composés.”

  8. Déficit budgétaire extravagant, dépenses publiques soutenues (notamment militaires), euthanasie des rentiers par l’écrasement des taux d’intérêts : depuis huit ans au moins, la politique économique (si l’on peut dire) américaine est ultrakeynésienne. Quelqu’un peut-il expliquer quels changement impliquerait au juste une “revanche keynésienne” ?

  9. Sur Marx
    Marx n’est pas un mauvais économiste, il n’en est pas un du tout : il ne croit pas en l’économie, mais la critique radicalement comme une idéologie réalisée. Scientifiquement, il démontre que son credo, la valeur, n’est pas une notion vraie, mais l’occasion d’un fétichisme. Autrement dit, selon lui, l’économie qui se prétend scientifique est une croyance, certes réalisée, mais au forceps, au prix de rapport de force social. L’économie existe à la manière d’un leurre reposant sur la valeur de vérité de la notion de valeur. Chaque crise le rappelle. Il ne croit pas en la valeur, et surtout pas en son fondement, dénommé “valeur travail” pendant la dernière campagne électorale française, qui est le nom poli de l’exploitation.

  10. en effet Marx est un philosophe, il répond à des problèmes et à des questions en apportant des concepts qualifiés “économiques”.

  11. Pourquoi pas une loi qui sanctionnerait les banques par une nationalisation sans contrepartie en cas de positions risquées?

  12. @ Paul

    Les écono-physiciens ? Attaquer les problèmes économiques avec la même rigueur que dans la physique : oui. Les réduire à la physique, comme me semblent le faire ces écono-physiciens : non.
    Certes on peut penser que la chimie repose sur la physique, la biologie sur la chimie et la médecine sur la biologie. Sans doute les sciences sociales trouvent-elles leur substrat dans la biologie. Mais chaque niveau n’apporte-t-il pas sa complexité propre. Supposons qu’un chimiste s’installe comme médecin et imaginons ensemble les dégâts.

    Il a déjà largement été fait appel aux mathématiciens. Madame Nicole El Karoui a fourni ses meilleurs étudiants aux salles de marché. On a vu le résultat.

    Pourquoi donc, devant la complexité sociale, n’associe-t-on pas aux économistes et aux sociologues non pas des physiciens mais des “ingénieurs-système” tout simplement ? On parle beaucoup de régulation, mais pour réguler efficacement il faut d’abord identifier de bonnes variables de régulation et pour chacune fixer des seuils hauts et bas.

    J’avais été très frappé il y a une dizaine d’année de lire sous la plume d ‘ Alain Caillé dans “L’économie dévoilée” Editions Autrement sous la direction de Serge Latouche (1995) la proposition d’un “revenu de citoyenneté” c’est à dire d’un seuil bas pour la variable “revenu individuel” et d’un “revenu maximum” qui en serait donc le seuil haut. Combien d’économistes ont exploré cette voie ?

    Le message qui consisterait à dire que les choses sont ce qu’elles sont, que nous n’y pouvons rien et l’habiller d’oripeaux scientifiques pour mieux le faire passer me parait inacceptable. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas hors de ce système ; nous sommes dedans et nos réflexions, nos décisions en font partie et y agissent. Je ne dis pas que la partie est gagnée ni que la vie est belle mais il faut la vivre et ne pas baisser les bras. L’égoïsme, la violence, la ruse sont là ; mais la solidarité collective existe aussi. On peut même rationnellement penser que l’avenir est du coté de sociétés solidaires ou s’exercerait un pouvoir équilibré de la société elle-même sur ses membres. C’est sans doute ce que d’aucuns appelleraient d’authentiques démocraties bienveillantes les unes envers les autres.

    Relisant A. Caillé, j’ai trouvé dans cet ouvrage une autre surprise, que vous imaginez sans doute, Paul. Paul Jorion, dans un chapitre dont il est l’auteur, “l’économie au quotidien”, y partage déjà les agents économiques en investisseurs, patrons et salariés . Après la trilogie : rente-profit-salaire, ( “l’argent circule par le truchement des prix en assurant trois fonctions distinctes : d’être soit une rente, soit un profit, soit un salaire”) vous en évoquez d’ailleurs une autre : producteur-distributeur-consommateur qui me parait plus pérenne pour structurer notre devenir bien qu’elle soit, elle aussi, insuffisante.

  13. Quand l’or était proche de 1000 tous les inflationnistes (Agora et Cie) conseillaient fortement d’en acheter.
    Il est aujourd’hui à 800 !
    Le seul a avoir bien vu le coup est Loïc. Chapeau !

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