Mardi, pour les hedge funds, ça passe ou ça casse

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Si vous avez écouté mes deux interventions sur les radio et télévision canadiennes, vous avez compris la séquence : mardi dernier (le 14), j’étais invité à parler (en français) sur Canal Argent (Montréal) où j’évoquais l’échéance du mardi 21 pour le règlement des Credit-Default Swaps (CDS) portant sur Lehman Brothers – dont la faillite, je vous le rappelle, remonte au 15 septembre. Rendez-vous a été pris pour le 22, où j’évaluerai pour Canal Argent, le résultat des courses. J’expliquais qu’un certains nombre de hedge funds tomberont probablement ce jour-là, et peut–être même, certaines banques. La nouvelle passait rapidement la frontière linguistique et j’étais aussitôt invité à parler hier (le 17) sur CFRA (Toronto) où je mentionnais également mon inquiétude pour mardi prochain.

Le monde se partage en deux : ceux qui pensent que le 21 sera une date décisive et ceux qui pensent qu’il s’agit d’un pétard mouillé. Je fais partie des partisans de la première hypothèse même si mes raisons pour le penser sont indirectes.

Je ne reviens pas sur le mécanisme détaillé des CDS, j’en ai déjà parlé longuement, en particulier dans Les CDS : le monstrueux contraire d’une assurance où j’expliquais qu’

… un Credit-Default Swap est un type d’assurance contractée à titre privé où le vendeur du swap joue le rôle d’assureur et l’acheteur, d’assuré. Le vendeur remboursera à l’acheteur les pertes que ce dernier viendrait à subir du fait de la défaillance d’un tiers. Pour bénéficier de ce service, l’acheteur du swap verse au vendeur une prime dont le montant est déterminé par le marché en fonction du risque de perte tel qu’il est alors perçu.

La particularité de cette « assurance » d’un type très spécial, c’est qu’il n’est pas nécessaire de courir le moindre risque pour y souscrire : on peut « s’assurer » contre tout ce qu’on veut du moment qu’on trouve une contrepartie prête à parier dans la direction opposée, si bien que dans les faits, il s’agit le plus souvent d’un simple « pari » plutôt que d’une véritable assurance.

Il y a deux types de positions dites « nues » : celle de celui qui avait acheté des CDS parce qu’il était convaincu que Lehman allait ramasser la pelle : si rien ne se passait, il se serait simplement acquitté pour rien de la prime, si Lehman chutait, comme ce fut le cas, il touchait le gros lot. En face, également en position « nue », il y avait le vendeur de CDS, l’« assureur », si Lehman chutait, il en serait de sa poche pour la perte subie.

Rien n’interdisait bien sûr de parier dans les deux directions selon une stratégie dite de couverture. Disons que la prime à payer le lundi pour s’assurer contre le défaut des obligations émises par Lehman est de 50 et que j’achète alors des CDS en versant cette prime. Et disons que la prime monte à 75 le jeudi et que je vende alors le même nombre de CDS. J’ai empoché la différence, soit 25, et je ne cours aucun risque : je suis couvert : si Lehman fait faillite, celui que j’ai « assuré » se retournera vers moi, mais je me tournerai à mon tour vers celui qui m’a vendu des CDS et qui m’a assuré moi.

Et c’est ici que les choses se corsent : le marché des CDS souscrits sur Lehman Brothers est de gré à gré, entre deux parties adultes et consentantes, qui n’ont de compte à rendre à personne : le marché n’est pas régulé et personne ne s’est préoccupé de contrôler si les « assureurs », les vendeurs de CDS, avaient de quoi régler les acheteurs, les « assurés », le cas échéant.

Tout ce que l’on sait, c’est que le montant total des CDS portant sur Lehman Brothers se monte à 400 milliards de dollars. « Oui », s’écrieront certains, « mais les CDS sont des produits dérivés et ces 400 milliards sont donc des montants simplement « notionnels » ». J’ai eu l’occasion moi-même de rappeler que des montants notionnels sont utilisés comme base de calcul sans représenter nécessairement un risque effectif. Dans ce cas-ci toutefois on connaît avec précision le rapport entre notionnel et risque effectif : une vente aux enchères d’obligations de Lehman Brothers a eu lieu le 11 octobre, au cours de laquelle les détenteurs n’ont pu récupérer sur leurs titres que 8,625 cents du dollar, ce qui veut dire que les vendeurs de CDS devront verser le montant perdu à leurs « assurés », soit 91,375 cents du dollar.

Les sommes à régler sont donc réduites de 400 milliards de dollars à 365,5 milliards (400 * 0,91375). Est-ce à dire que c’est le montant qui devra changer de main mardi ? Non. Pourquoi ? Parce qu’il y a certainement des participants qui sont couverts : qui ont parié dans les deux directions, soit pour bénéficier d’un arbitrage en ayant payé une prime peu élevée pour les CDS qu’ils ont acheté et en ayant exigé une prime plus élevée pour ceux qu’ils ont vendus, afin d’empocher la différence, soit parce qu’ils ont commencé par vendre des CDS puis ont eu peur et en ont acheté pour se couvrir.

On peut imaginer, à la limite, que tous les intervenants sont couverts. Dans ce cas-là, rien ne se passera mardi : le risque réel aura été nul et chacun aura simplement gagné ou perdu selon qu’il aura vendu des primes plus élevées que celles dont il a dû s’acquitter lui-même, ou l’inverse.

Quelqu’un est de cet avis : Depository Trust and Clearing Corporation, une compagnie qui s’occupe de compensation entre firmes et qui se vante de connaître les parties liées par les contrats et considère que les positions « nues » se montent à 6 milliards de dollars, soit un soixantième seulement des 365,5 milliards calculés précédemment.

Quel est le chiffre réel ? Il se situe nécessairement quelque part entre 0 et 365,5 milliards de dollars. Zéro, c’est très peu et 365,5 milliards, c’est beaucoup. C’est ici qu’il faut passer par les preuves indirectes. Le montant ne sera pas zéro pour deux raisons. La première, c’est qu’il y a eu un moment où il était devenu très probable que Lehman Brothers allait se crasher et certains ont dû vouloir parier sur sa perte. La deuxième raison, ce sont les Donald Uderitz de ce monde. J’ai évoqué ce monsieur dans Les deux survivantes et les CDS où je citais un article du Wall Street Journal qui expliquait la chose suivante :

Donald Uderitz, le gestionnaire du fonds d’investissement spéculatif [CDO Plus Master Fund Ltd.], dit qu’il pensait que la probabilité était très faible qu’il ait jamais à débourser pour honorer ces assurances [qu’il vendait sous la forme de CDS] destinées à couvrir les pertes des CDO. Il expliquait dans un entretien qu’il avait acheté la firme pour encaisser les commissions que les banques verseraient à son fonds d’investissement, à savoir 5,5 % du montant notionnel de 10 millions de dollars du [Credit-Default] swap de Citigroup et 2,75 % de Wachovia. Mr. Uderitz dit que maintenant il se sent « couillonné » (suckered).

Il n’est sûrement pas le seul gérant de hedge fund a avoir pensé qu’encaisser des commissions pour un risque pratiquement nul (Lehman Brothers ? un des fleurons de Wall Street ?) était une bonne opération.

Quels sont les indications chiffrées : il y a d’abord les 250 milliards de dollars que Mr. Paulson a déjà tiré sur son fonds de 700 milliards et a imposé comme prise de participation forcée aux neuf principales banques américaines. Il y a ensuite les 85 milliards de dollars qui ont servi à renflouer l’assureur pseudo-nationalisé AIG, grand vendeur de CDS devant l’éternel, à quoi a été ajoutée récemment la somme étonnamment précise de 37,8 milliards, suggérant qu’un calcul de pertes éventuelles a été effectué. Et il y a d’autres informations complémentaires, comme l’assureur Ethias qui doit trouver 1,5 milliard d’euros pour mardi, ou la Fed qui a annoncé que sa fenêtre d’escompte permettant aux banques d’emprunter des fonds restera exceptionnellement ouverte tard, le 21, etc.

Alors à combien s’élèveront les versements mardi ? Impossible à dire, la seule chose qui soit sûre, c’est qu’un nombre important de fonds d’investissement spéculatifs y laisseront leur peau. Les sommes qu’ils doivent aux grandes banques et qu’ils ne pourront pas régler seront passées par elles aux profits et pertes. Les 122,8 milliards (85 + 37,8) de provisions d’AIG, additionnés aux 250 procurées par le plan Paulson aux neuf grandes banques, cela fait 372,8 milliards de dollars. Ce chiffre vous rappelle sans doute quelque chose. Oui, bien sûr : les 365,5 milliards de dollars d’exposition totale des CDS portant sur Lehman Brothers, calculés plus haut.

Les banques américaines ont donc été blindées par leur gouvernement pour pouvoir encaisser le choc de plein fouet. Vendredi, dans un entretien sur la chaîne de télévision de l’agence Bloomberg, Mr. Paulson, secrétaire au Trésor américain, expliquait qu’il n’y avait pas dans son plan à 700 milliards de dollars de fonds prévus pour venir en aide aux hedge funds. Les banques – du moins les banques américaines – seront donc probablement toujours présentes mercredi matin. Les fonds d’investissement spéculatifs, je ne m’aventurerais pas !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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43 réflexions sur « Mardi, pour les hedge funds, ça passe ou ça casse »

  1. @ Ricquet,
    Pour un début de réponce, le No 2.924 du 23 mai 2007 de la documentation française:
    http://www.ladocumentationfrancaise.fr/catalogue/3303332029242/

    « Les hedge-funds sont devenus un acteur incontournable du système financier international. Aujourd’hui, on compte plus de 9 000 fonds alternatifs ou spéculatifs, gérant entre 1 000 et 1 500 milliards de dollars. Les effets de leur activité se ressentent d’abord au niveau microéconomique : à l’aide d’achat d’actions détenues souvent sur une courte durée, ils jouent un rôle déterminant dans les fusions, les démantèlements ou les faillites d’entreprises. Si le résultat est de mettre le management sous pression, leur  » hyperactivité  » suscite aussi des craintes, notamment celle d’une décorrélation entre le temps des financiers et celui des industriels. Au niveau macroéconomique, leur rôle est également ambigu : d’un côté, ils apportent des liquidités utiles au bon fonctionnement du système financier international, de l’autre, ils pourraient représenter, dans l’hypothèse de l’effondrement d’un ou de plusieurs d’entre eux, un risque systémique important. »

    En clair, les dangers de faillites (potentielle) de hedge funds n’ont pas de corrélation directe avec la plupart des entreprises de l’économie « réel ». Le problème soulevé dans ce post est plutôt celui de la dégradation systémique de l’économie financière

    « L’évolution, ces dernières années, des relations entre banques et hedge-funds laisse à penser que les établissements bancaires sont devenus plus accommodants concernant les termes et les conditions des prêts accordés aux fonds spéculatifs. Ce phénomène s’explique notamment par le fait que l’activité des fonds représente aujourd’hui une part importante des revenus de l’industrie bancaire. Ce comportement inquiète les autorités de contrôle, comme la Banque des règlements internationaux (BRI), car la surveillance et la réglementation des hedge-funds ne fonctionnent qu’indirectement, à travers celles des banques. Les liens de plus en plus étroits tissés entre les banques et les hedge-funds risquent de conduire à des conflits d’intérêts »

    Plus précisément, une des grandes interrogations actuelles est l’avenir du marché des produits dérivé -dont la taille à pris des proportions considérables ces dernières années- et tout particulièrement celui des dérivés du crédit type « Crédit Défaut Swaps ». Ces dérivés comme l’a présenté Paul sur un de ses billets se sont développés pour assurer des transactions mais peuvent jouer le rôle « inverse » dans un cas de crise systémique.

    Les CDS assurent entre autre une grande quantité d’obligations issues de la titrisation des créances des banques, or ces créances titrisés sont de « deux type » (simplifié pour l’explication):

    – certaines plutôt sures (bien notées), qui sont réparties dans l’ensemble du système, celles là ne devraient être mise en défaut que dans le cas d’une grosse crise économique (…), les propriétaires sont des fonds de pensions, des collectivités territoriales…

    – D’autres sont plutôt foireuses (type subprime) mal noté donc rapportent beaucoup, c’est là qu’interviennent certains hedge funds particulièrement agressifs (qui prennent des risques), c’est donc chez eux que l’on peut s’attendre à trouver des cadavres. Le problème c’est que traditionnellement les hedges funds sont des structures financières « indépendantes », les autorités publiques sont assez démunies pour les soutenir en cas de pépin.

    Donc, en conclusion, la disparition de certains fonds (hedge fund par exemple) ou la mise à mal de contrats de couverture peut amener la création d’un « trou » de pertes et donc potentiellement d’un assèchement consécutif des liquidités et ça c’est pas bon pour l’économie réelle, pour votre société par exemple…

  2. @ ms

    J. P. Morgan a récemment augmenté la marge sur les CDS de 11 % à 20,9 %, ce qui a créé des problèmes considérables pour les hedge funds qui ont dû quasiment doubler le collatéral. Au niveau de 20,9 %, il reste quand même 79,1 % de la somme à régler : quatre fois plus que la marge.

    @ jck

    Vous me dites que je « n’ai aucune compréhension du marché des CDS » et vous me renvoyez alors en lien à un article de l’agence Reuters qui dit… exactement la même chose que moi dans mon billet.

    Par ailleurs vous ajoutez que

    La vaste majorite des CDS sur Lehman sont détenus par des “synthetic CDOs” où le poids du Lehman est moins de 1%, donc même si le notionnel de ces CDOs est autour de $400 milliards cela donne des pertes de moins de $4 milliards à 0% “recovery”.

    Cet argument ne vous rappelle rien ? Vous souvenez-vous des Asset–Backed Securities (ABS) où le proportion des prêts subprimes était si infime que rien ne pouvait leur arriver de fâcheux ? Or, – je vous rappelle des choses que vous savez déjà, j’en suis sûr – la structure de support du crédit des Collateralized–Debt Obligations (CDO) synthétiques est encore plus fragile que celle des ABS (sur–collatéralisation) puisqu’il s’agit de subordination « classique » des tranches junior aux tranches senior et que la définition de la classe « Super Senior » est considérée par les meilleurs auteurs comme arbitraire. Je cite Janet Tavakoli, auteur de l’un des deux ouvrages de référence (l’autre est le Raynes & Rutledge) :

    « Super seniors were created to hide some unpleasant problems […] It’s incredible but true, …, I can create two CDOs each using exactly the same underlying risks, rate them by the same rating agencies, and create different super senior tranches. […]. The super senior tranche is a convention created by structurers ». (Collateralized Debt Obligations & Structured Finance. New Developments in Cash & Synthetic Securitization, Wiley 2003).

  3. Paul:
    ce lien la?
    http://www.aleablog.com/lehman-cds-settlement/
    nulle part, il n’est dit qu’il y aura $365.5 milliards de pertes dues aux CDS sur Lehman, ce que j’ai dit c’est que le $400 milliards representent la valeur notionelle de synthetic CDOs incluant Lehman et ou Lehman est un nom parmi d’autres et pese moins que 1% et souvent beaucoup moins, donc les pertes dues aux CDS Lehman (qui sont en majorite dans des CDOs) sont une fraction de ce que vous et beaucoup d’autres nous annoncent.
    pour les pertes totales eventuelles dues au risque-credit, tout le monde sait qu’elles grossiront, c’est pour ca que ce papier est marque au marche a 50 ou moins depuis 6 mois voire plus.
    btw, liked your book (Vers la crise du capitalisme américain?)
    best
    jck

  4. bonsoir,
    les « placements » dont la perte potentielle est supérieure aux capitaux investis ( cf. publicité actuelle sur BFM radio pour les « cfd » ou « cdf » BI ? – pas très certain de la « marque »), on en retrouve dans ces marchés dérivés ?

    merci d’avance

  5. Lu cette dépêche sur un site financier, ce soir.

    Lehman credit default swaps settle without losses
    By Nick Godt
    Last update: 2:57 p.m. EDT Oct. 21, 2008

    NEW YORK (MarketWatch) — Credit-default swaps related to Lehman Brothers were settled Tuesday, relieving anxiety in markets that the derivatives could have caused too much strain on a number of buyers or sellers of the insuarance on the bank’s debt. The Depository Trust & Clearing Corpration said in a statement that « no loss allocations will be imposed on [mortgage-backed securities division] member firms as a result of the liquidations of these forward trades. » It was unclear earlier whether just $6 billion or up to $400 billion in swaps on Lehman’s (LEHMQ:

  6. La Fed récupère les actifs illiquides des « fonds monétaires » (fonds de pensions principalement?):

    « La Fed offre jusqu’à 540 milliards de dollars de prêts pour aider les fonds monétaires à acheter des titres de dette d’entreprises. Cette nouvelle facilité permettra de fournir aux fonds monétaires et à d’autres investisseurs des financements pour acheter sur le marché secondaire des billets de trésorerie (« commercial paper ») dont la maturité est inférieure à 90 jours, mais également des certificats de dépôt, titres qui permettent à l’inverse aux entreprises de faire travailler leurs excédents de trésorerie. (on retrouve la dedans les CDS)
    Le marché pour ces actifs financiers, considérés en temps normal comme sûrs et offrant des rendements modestes, a été gelé ces dernières semaines par un manque d’acheteurs désireux d’acheter ces titres. »

    La suite pour le 27 octobre, la Fed va acheter de grandes quantités de papier commercial d’un éventail d’entreprises.
    Bon, ben la technique de la Fed à l’air rodée… Elle récupère dans son bilan tout ce qui est toxique ou illiquide, parfait! j’espère que ça ne va pas nous mener à une crise obligataire ou monétaire…

    « La banque d’affaires JP Morgan Chase & Co a été choisie pour gérer cinq fonds spéciaux -SPV (special purpose vehicles)- qui seront chargés de racheter des billets de trésorerie, mais aussi des certificats de dépôts et des billets de banque aux fonds de pension. La Réserve fédérale prêtera 540 milliards de dollars (90% du total me semble t-il) à ces cinq fonds pour leur permettre de financer ces mesures. »

    La banque Morgan… elle revient souvent celle-là avec Goldman Sachs… remarquez, vu que historiquement JP Morgan a participé à la construction du système de réserve fédérale en 1913, quelle est resté très longtemps parmi les actionnaires principaux de cette structure privé, il est normale que la fed pense à elle… Et puis elle aura à géré de l’argent qui n’est pas à elle pour 90%… Elle pourrait presque tirer un bénéfice de la situation…

    Quant à Lehman et les CDS liés il semblerait que le total soit limité (suivant le raisonnement présenté par Labadie, entre autre), on parle de 6 milliards de pertes sur le notionnel total. Bon, pour finir mauvais esprit comme d’habitude, je lis:

    « For about a month, the Fed has been making billions of dollars worth of loans to money market mutual funds – via banks – to help relieve pressures on the funds. (…) Although a total of nearly $6 billion flowed out of prime funds on Thursday and Friday of last week » (il y a 4/5 jours)

    http://news.yahoo.com/s/ap/20081021/ap_on_bi_ge/fed_credit_crunch

    Tiens! 6 milliards!? non, je rigole…

  7. J’essaie de comprendre historiquement cet immense gâchis. J’avais « parié » (le mot est misérable et le recours au fameux concours de beauté keynésien n’y change rien) moi-même dans ma « Sociologie de l’argent » (Droz 1994) sur la nécessité d’un éclatement à assez court terme de la bulle monétaire ; toute la question ayant été : comment et quand ? Ma réponse, à l’époque, avait été assez lapidaire : quand seront épuisés tous les artéfacts nécessaires pour nourrir l’illusion économique du jeu à somme positive. L’argumentaire, historique, avait été le suivant : la modernité repose sur l’invention de ce jeu (c’est Louis Dumont qui en avait eu l’intuition dans son Homo Aequalis) qui correspond à une logique et une sémantique nouvelles de l’échange marchand. Désormais, le gain marchand ne correspond plus au résultat d’un bluff, d’une opportunité ou d’un simple vol, bref à la logique d’un jeu à somme nulle, mais à l’action conjointe de deux échangistes qui espèrent chacun tirer leurs marrons du feu en s’enrichissant mutuellement. Tout va bien ou pas trop mal, quand cet enrichissement se fait sur la base d’une ressource non limitée et non répartie. Aussi longtemps que ces deux limites ne sont pas atteintes, on peut s’enrichir, c’est à dire faire fonctionner la machine productive. Evidemment, pour que cette production de plus-value soit possible, il faut un numéraire, puisqu’on ne peut pas négocier à vue. Mais le problème est évidemment que la production de ce numéraire est elle aussi limitée : par le stock réel de métaux précieux. A mesure donc que cette production prend de l’ampleur, ce stock va décroître et devra être substitué par une forme plus dématérialisée de numéraire. Le problème subséquent va être – et c’est là que les choses se corsent véritablement – que cette monnaie de plus en plus abstraite va « institutionnaliser » ce nouveau type de jeu : par la création monétaire, c’est à dire par la production de plus en plus libre de numéraire (et par les institutions matérielles correspondantes : banques, Etat fiscal, circulation généralisée etc.). Même si objectivement la production continue de croître, la plus-value stagne (et elle le fait forcément par épuisement des ressources naturelles et humaines), la liberté de cette création monétaire va entraîner une production artificielle de valeurs, par un forçage productif qui provoque les deux perversions majeures du capitalisme :

    1. l’épuisement des ressources,
    2. la spirale auto-entretenante de la création monétaire.

    Un tel système dynamique atteint forcément des seuils de rupture. Nous l’avons atteint une première fois avec le signal de détresse émis par Dennis Meadows en 1972, en ce qui concerne la première perversion, et il me semble que nous atteignons aujourd’hui la rupture de la perversion n° 2. Le système américain n’a fait rien d’autre que de pousser l’artéfact d’un gain mutuel sans production conjointe de profit (« profits without production ») jusque dans sa sophistication la plus extrême. Prenons tous les « produits » financiers (et il est en soi curieux qu’on appelle « produits » des élaborations de valeurs purement nominales) créés depuis la constitution de la bulle monétaire et cherchons leurs logiques communes à travers tous les artifices mis en parallèle : paris, titrisation, réassurance, anticipation etc. (soit dit en passant : une réflexion théorique serait nécessaire pour comprendre les fondements cognitifs de ces artifices), nous y trouvons à chaque fois à l’oeuvre la même logique : illusion productive d’un gain mutuel par déplacement/délégation/invisibilisation du tiers payeur.

    Que ce soient les générations futures, les pays exportateurs de ressources corvéables, les parieurs trop frivoles ou les derniers gogos du jeu de la pyramide, quand l’objet d’un tel contrat à profit conjoint entre dans sa phase limitative, la nécessité d’un tiers payeur devient inévitable. Aussi longtemps qu’il aura pu être invisibilisé (et c’est là l’une des fonctions efficaces du marché), les paris peuvent être tenus et le jeu continue de plus belle. Mais une fois que le tiers payeur défaille et qu’on ne peut plus déléguer sa défaillance, l’artifice apparaît au grand jour. C’est alors l’enchaînement fatal que nous connaissons à présent.

    Rien de bien neuf dans ce que je dis, si ce n’est cet éclairage « dumontien » qui permet de voir les tenants idéologiques (au sens précisément de Dumont) de ce désastre. Peut-être qu’une réflexion peut-elle s’engager dans ce sens aussi, bien que je comprenne que devant les « nécessités du jour » ce soient plutôt les pompiers ou les gens du SAMU qui soient requis et non d’obscurs penseurs de la fable faustienne.

  8. (et il est en soi curieux qu’on appelle “produits” des élaborations de valeurs purement nominales)

    Je pense avec vous que la sémantique joue un rôle très important dans la genèse de la crise actuelle. Il y a déjà plus de 10 ans que le traducteur je suis est choqué par l’utilisation immodérée et fausse que l’on fait du mot « produit ». Je me souviens d’une personne qui travaillait dans le tourisme et qui m’avait parlé d’un « package » d’hébergement, qui comportait simplement un gîte et quelques services associés, comme d’un « bon produit », alors qu’il n’y a aucune « production » là-dedans au sens concret du terme.

    Quant au mot « élite », il me fait également bondir, car l’on voit aujourd’hui où la soi-disant inteligence desdites élites nous a menés et continuera de nous mener si l’on ne met pas un terme à sa domination, basée sur un mensonge.

    Je me révolte également chaque fois que j’entends les médias qualifier 99,99 % de la population française (et mondiale le cas échéant) de « la foule des anonymes ». C’est là bien plus qu’un simple mot ; on tient là un authentique moyen de déshumaniser totalement la population des « non-people » (de façon délibérée ou non) et de leur retirer toute valeur, même à leurs propres yeux. Réfléchissez un instant calmement dans votre fort intérieur à la portée de cette affirmation, qui vous concerne, quand elle ne s’adresse pas directement à vous : « Vous faites partie des anonymes. » Cela signifie « Vous n’avez pas de nom. » Autrement dit, vous n’êtes rien de plus qu’un numéro, un élément du bétail humain comme des milliards d’autres, vous êtes interchangeable avec la quasi-totalité de ces derniers, et votre existence même n’a pas plus de valeur que la leur.

    Orwell, Huxley, nous voici…

  9. Pipole
    C’est toute la langue qui subit cette falsification pour laquelle le parler journaliste est l’agent le plus actif. Cela mériterait tout un antidictionnaire orwellien. Etudions sur un cas cette censure moderne qui opère par brouillage et, nous le verrons, selon mode opératoire redoublé qui change la langue en com. c’est-à-dire en soupe.

    La plus grossière de ces falsifications, à entendre sans oublier la persistance rétinienne que propage le sourire cynique et méchamment ironique de son locuteur, le « communicant » (avec un « c » comme on écrit fabricant), est le « pipole ». Comme on ne le sait que trop, le pipole est une francisation du people, lui même falsification du people au sens originel de peuple. Le pipole, désignant une personne en vue, résulte d’une deuxième singularisation du collectif. La première singularisation, inhérente au mot peuple consistait à prendre comme un individu une portion de masse humaine, par essence collective. Ainsi parlait-on d’un peuple national, d’un peuple de gauche, etc. Cette catégorie fit florès en effaçant la notion de prolétariat par substitution, aux temps d’après-guerres mondiales où menaçaient des révolutions à échelle nationale, mais à portée internationaliste, et ceux y compris par les représentants de ces mêmes révolutions.

    Cette substitution ne s’avère plus suffisante pour les agents idéologues. Aussi s’est-elle redoublée en singularisant cette singularisation sous la forme d’une personne censée être représentative de la portion de masse : un pipole est censé être du seul fait d’avoir des fans, dont on postule qu’ils s’y identifient, puis, par une corruption extrèmement rapide, du seul fait d’être montré comme si cette seule monstration signifiait qu’il représente une certaine portion de masse.

    Ce n’est donc pas seulement l’individu qui est noyé dans la masse et, en bon entendement économique, considéré comme une variable élémentaire d’ajustement ; c’est aussi ce qui lie les individus. La première falsification, le peuple portion de masse, canalisa la force collective et interindividuelle. La deuxième, le pipole, substitue et ajoute à cette représentation la représentation d’un individu dénué de toute épaisseur, puisque advenu seulement image. Rajoutons que ces pipoles sont interchangeables et en concurrence à l’égard de la lumière, de la reconnaissance médiatique, comme le sont les prolétaires à l’égard du travail, et que précisément, cette ressemblance sert à oublier que les prolétaires n’ont aucun intérêt à cette concurrence et qu’ils ne la désire pas, bien qu’évidemment il y soient plongés parce que l’urgence est la condition de leur survie.

    Cette contradiction confère au prolétariat un caractère dont il faudra bien que le capitalisme, qui se pense comme système, prenne acte, à savoir sa versatilité. Mais le capitalisme ne sait pas prendre acte, sinon en se mettant en guerre, mais seulement tenir compte. Tant pis pour lui.

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