A paraître : Comment la vérité et la réalité furent inventées

Comment la vérité et la réalité furent inventées paraîtra chez Gallimard dans la Bibliothèque des sciences humaines, une très belle collection. C’est l’aboutissement de vingt ans de réflexion sur ce qu’est une explication. En voici l’avant-propos.

L’ouvrage se veut une contribution à l’anthropologie des savoirs. J’y analyse la naissance des notions de « vérité » et de « réalité (objective) », notions qui nous semblent aller de soi, mais sont en réalité apparues à un moment précis de l’histoire de notre culture occidentale et sont totalement absentes du bagage conceptuel de certaines autres et de la culture chinoise traditionnelle en particulier. Les moments de leur émergence sont datés et relativement récents, mieux, leur apparition a donné lieu à des débats houleux et bien documentés entre partisans et adversaires de thèses antagonistes. La vérité est née dans la Grèce du IVe siècle avant Jésus-Christ, la réalité (objective), au XVIe siècle. L’une découle de l’autre : à partir du moment où s’est imposée l’idée d’une vérité, dire la vérité revenait à décrire la réalité telle qu’elle est.

Platon et Aristote, imposèrent la vérité comme le moyen de dépasser les objections sceptiques de leurs adversaires Sophistes. Dans le débat qui les opposa à ceux-ci, ils déplacèrent le critère de validité d’un discours, de l’absence d’auto-contradiction dans son développement, vers celui de la validité de ses propositions individuelles, transformant la notion jusque-là polémique du « vrai » en principe épistémologique de la « vérité ». La distinction établie à cette occasion par Aristote entre l’analytique qui permet la démonstration scientifique à partir de prémisses vraies et la dialectique qui permet l’argumentation juridique ou politique à partir de prémisses vraisemblables (les « opinions généralement admises »), autorisa un cessez-le-feu idéologique dans le débat avec les Sophistes et avec les courants sceptiques en général (l’analytique et la dialectique seraient ultérieurement regroupées sous l’appellation de logique).

Platon et Aristote opposèrent aux Sophistes l’existence d’un monde plus réel que celui de l’Existence-empirique dont les Sophistes avaient beau jeu de mettre en évidence qu’il s’agissait d’un univers d’illusion. Il leur fallait aussi distinguer ce monde de la réalité ultime inconnaissable : l’Être-donné des philosophes. Le néo-platonicien Proclus appela ce monde où la vérité trouve à se déployer : « discursion », et le situa au sein de l’esprit humain où il constitue un espace de modélisation dont l’outil de prédilection est mathématique.

Si l’Être-donné des philosophes demeurait inaccessible, il n’est était pas moins ouvert à nos supputations. Comment combler le fossé entre la représentation que proposent nos modèles mathématiques du monde sensible de l’Existence-empirique et l’Être-donné lui-même ? Nos modèles ouvrent sans doute la voie d’une explication aussitôt qu’existe une congruence convaincante entre eux et l’Existence-empirique qu’ils visent à représenter, mais il ne s’agit encore que d’une présomption quant à la nature des choses, or il nous faut davantage : il nous faut une confirmation irréfutable, et celle-ci ne s’obtient que par une mobilisation de toutes les sources de savoir dont nous disposons, qui seule permettra de trancher.

Au Moyen Âge, ce que nous considérions comme notre savoir certain avait deux composantes : l’enseignement d’Aristote d’une part, et celui des Écritures d’autre part, lequel imposait des contraintes très sévères sur nos explications du monde, telles que d’accepter la possibilité pour Josué d’arrêter provisoirement la course du soleil ou d’accommoder le mystère de l’Eucharistie : la transsubstantiation du pain en chair et du vin en sang du Christ. L’irritation des mathématiciens créateurs de modèles vis-à-vis de telles exigences conceptuelles ne cessa de croître au fil des siècles. Ils opérèrent à la Renaissance un coup de force épistémologique : ils avancèrent que leurs modèles ne résidaient nullement dans la discursion, dans l’esprit humain, mais au sein de la Réalité-objective qui ne devait pas se concevoir à l’instar de la discursion comme un feuillet intermédiaire entre le monde sensible de l’Existence-empirique et le monde authentique mais inconnaissable de l’Être-donné, mais comme assimilée à ce dernier. La capacité des modèles mathématiques à représenter le monde n’était pas fortuite, affirmèrent-ils ; elle n’était nullement due à la rentabilité du type de stylisation opéré par les mathématiques mais elle était due au fait que la réalité ultime est constituée des objets dont parle le mathématicien : l’Être-donné est fait de nombres.

Aux XVIe et XVIIe siècles, une génération de jeunes Turcs, tels Copernic, Kepler et Galilée, inventèrent la Réalité-objective en assimilant les disciplines scolastiques de l’« astronomie », inculquant la preuve analytique en matière de cosmologie sous la forme de modèles mathématiques, et de la « physique », inculquant la preuve dialectique sur les mêmes questions à partir de tout le savoir mobilisable à leur propos. La distinction entre le « réel » et un « espace de modélisation » fut sacrifiée lors de cette fusion et constitua dès lors une source permanente de confusion dans l’explication.

Le coup de force épistémologique des astronomes permettait d’opérer un raccourci dans l’explication en faisant l’économie de l’opinion des docteurs de l’Église. Il n’en constituait pas moins du fait même, un pas en arrière tragique dans la méthodologie d’engendrement du savoir : il faisait accéder des modèles que l’on situait jusque-là dans l’imagination humaine à un statut bien plus privilégié : celui de représentation fidèle de la réalité ultime du monde, jugée jusque-là inconnaissable. Le mage présocratique Pythagore avait dirigé une secte dont les adeptes affirmaient que le monde est en réalité constitué de nombres. Les astronomes de la Renaissance renouèrent avec cette tradition mystique pour se débarrasser de l’interférence des docteurs de l’Église dans leur tâche de production de la connaissance.

Le statut des mathématiciens s’en trouva lui aussi automatiquement modifié : ils produisaient jusque-là les outils servant à construire des modèles résidant dans l’esprit, ils rendraient compte désormais des propriétés et des proportions remarquables des Nombres, les constituants ultimes de l’Être-donné. Aristote avait décrit, avec l’analytique, les moyens – les classant du plus convaincant au moins convaincant – qui permettaient de conserver à un raisonnement sa validité, le guidant de prémisses vraies vers une conclusion vraie elle aussi par un nombre de pas potentiellement infini. La démonstration mathématique étant un raisonnement, devait jusqu’alors se plier elle aussi à ces règles. L’accession des mathématiques au statut de description du réel véritable levait ces contraintes de rigueur puisqu’il s’agissait désormais de rendre compte d’un objet auquel on reconnaissait une existence, voilée sans doute mais néanmoins réelle. Tous les modes de la preuve, du plus fiable au plus faible, furent désormais utilisés sans discrimination dans la démonstration mathématique.

J’offre de ceci une illustration détaillée : la mise en évidence des faiblesses inhérentes à la démonstration par Kurt Gödel de son théorème « d’incomplétude de l’arithmétique » (1931). Le mathématicien utilisa en effet dans sa fameuse démonstration un ensemble disparate de procédés présentant des degrés variables de valeur probante. Gödel recourut ainsi au mode le plus faible de la preuve analytique qu’est la preuve par l’absurde. Il fit aussi appel à divers types de preuve dialectiques, partant de prémisses seulement vraisemblables, telle que l’induction (dans la « récursion »), il fonda aussi des parties cruciales de son argumentation sur l’évocation de « contradictoires », qualifiés par Hegel de « trivialités », tel « tout n’est pas une preuve de p ». Enfin avec la « gödelisation », qui lui permit de coder des propositions méta-mathématiques en formules arithmétiques, Gödel confondit un artifice produit à l’intérieur d’un espace de modélisation avec un effet dans le réel. Je rapproche cette confusion de celle opérée par le chaman Quesalid, dont Lévi-Strauss analysa les errements dans son Anthropologie structurale.

Un bref rappel de l’histoire du calcul différentiel me permet alors de confirmer que les mathématiciens, quelque soit le statut qu’ils se reconnaissent personnellement de découvreurs (les réalistes), ou d’inventeurs (les antiréalistes), sont en réalité les instruments d’un processus de production culturelle qui s’assimile à l’engendrement d’une « physique virtuelle ».

Parallèlement à la décadence dans la démonstration mathématique, la confusion entre modèles et réel en physique conduisit à postuler pour chacun des artefacts d’une modélisation, un répondant effectif au sein de l’Existence-empirique. J’en offre quelques exemples en physique contemporaine.

C’est là que nous en sommes aujourd’hui. L’ouvrage prône un retour à la rigueur dans le raisonnement, laquelle exige la réassignation au modèle du statut de représentation au sein de l’esprit humain, accompagnée d’un retour des mathématiques au statut de boîte à outils de la modélisation, impliquant à son tour une réhabilitation de la démonstration mathématique qui devra se plier à nouveau aux principes généraux présidant au raisonnement convaincant. Ayant rappelé les critères à remplir par une explication pour être valide, à savoir, d’une part, que la valeur de vérité de ses prémisses soit maîtrisée par celui qui s’engage par rapport à leur contenu au moment où il les énonce et, d’autre part, que cette valeur de vérité se maintienne constante dans le mouvement qui conduit des prémisses à la conclusion, j’offre à la science contemporaine le moyen de sortir de son impasse actuelle, celle où elle postule un monde dont de nombreux objets ne sont rien d’autre que les artefacts qu’une modélisation négligente amène avec elle, ainsi que celui d’échapper aux apories dont elle est aujourd’hui prisonnière.

L’ouvrage constitue un vigoureux plaidoyer en faveur d’un « retour à Aristote » et je me retrouve naturellement ici en compagnie de ceux qui m’ont précédé dans cette voie, comme G.W.F. Hegel, Pierre Duhem, Émile Meyerson ou Alexandre Kojève. Les lecteurs noteront certainement que mon analyse de la démonstration du second théorème de Gödel prolonge celle esquissée par Ludwig Wittgenstein dans ses Remarks on the Foundations of Mathematics (1937-1944), ils établiront aussi un parallèle entre cette analyse et celle que Hegel fit de la physique newtonienne dans sa dissertation sur Les orbites des planètes (1801) et dans son Précis de l’Encyclopédie des Sciences Philosophiques (1817-1830).

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25 thoughts on “A paraître : Comment la vérité et la réalité furent inventées

  1. Je serai l’un des premiers acheteurs, ces questions me passionnent aussi. Vu le sujet j’aurai d’ailleurs certainement plus de chance qu’avec  »la crise des subprimes » j’ai voulu me le procurer il y a une dizaine de jours mais le commerce (gros vendeur) m’a annoncé qu’il était épuisé, en réimpression. Je vous souhaite que cela soit vrai…

    En attendant merci pour tout.

    Un lecteur quotidien de votre blog depuis l’été dernier.

  2. Pour les philosophes anciens, il y avait, au-dessus du temps et de l’espace, un monde où siégeaient, de toute éternité, toutes les vérités possibles; les affirmations humaines étaient, pour eux, d’autant plus vraies qu’elles copiaient fidèlement ces vérités éternelles. Les modernes ont fait descendre la vérité du ciel sur la terre; mais ils y voient encore quelque chose qui préexisterait à nos affirmations. La vérité serait déposée dans les choses et dans les faits : notre science irait l’y chercher (…)
    Toute vérité est une route tracée à travers la réalité (…)
    Henri Bergson, la Pensée et le Mouvant, p. 245. et p. 249.

    Il (W. James) ne nie pas que la réalité soit indépendante, en grande partie au moins, de ce que nous disons ou pensons d’elle; mais la vérité, qui ne peut s’attacher qu’à ce que nous affirmons de la réalité, lui parait être créée par notre affirmation. Nous inventons la vérité pour utiliser la réalité, comme nous créons des dispositifs mécaniques pour utiliser les forces de la nature. On pourrait, ce me semble, résumer tout l’essentiel de la conception pragmatiste de la vérité dans une formule telle que celle-ci : tandis que pour les autres doctrines une vérité nouvelle est une découverte, pour le pragmatisme c’est une invention.
    Henri Bergson, la Pensée et le Mouvant, Sur le pragmatisme de W. James, viii, 1911.

    Au terme de tous les efforts vers le mieux, ce qu’on trouve c’est l’espérance : espérance en une vérité plus haute que celle de la vie quotidienne patiemment servie, espérance en une réalité qui veut que le héros se sacrifie, espérance en une fraternité qui exige que le prochain soit aimé, malgré ses défauts et pour ses défauts. Il n’y a pas d’homme sans espérance (…)
    Daniel-Rops, Ce qui meurt et ce qui naît, p. 198.

  3. Je vais lire votre ouvrage avec attention. Je posterai peut être d’ici un mois un commentaire détaillé si je trouve le temps nécessaire (je partage la conclusion, en ajoutant que la misère de la science contemporaine n’est pas dénuée d’implications religieuses et politiques gravissimes). Je m’étonne cependant que vous citiez Kojeve plutôt que Bergson, Hegel plutôt que Heidegger… et que vous ne fassiez pas une petite place dans ce résumé pour Pascal qui évitait le travers que vous dénoncez.
    Paul Jorion, combien d’heures dormez vous par nuit ???!

  4. C’est un peu hors sujet mais je trouve cette citation vraiment trop géniale, tout comme son auteur du reste !

    Un être humain est une partie d’un tout que nous appelons : Univers.
    Une partie limitée dans le temps et l’espace.
    Il s’expérimente lui-même, ses pensées et ses émotions comme quelque chose qui est séparé du reste, une sorte d’illusion d’optique de la conscience.
    Cette illusion est une sorte de prison pour nous, nous restreignant à nos désirs personnels et à l’affection de quelques personnes près de nous.
    Notre tâche doit être de nous libérer nous-même de cette prison en étendant notre cercle de compassion pour embrasser toutes créatures vivantes et la nature entière dans sa beauté.
    Albert Einstein

  5. Indispensable d’avancer face à la crise éépistémologiqueé, terreau fertile des autres. Cet ouvrage sera le bienvenu.
    Néanmoins je m’interroge…Les millions de chômeurs à venir, et qui vont avoir le temps de lire, vont-ils pouvoir en profiter ? Ne serait-il pas temps d’envisager aussi, plus « pratiquement » la « création » à partir d’un « quasi ex-nihilo épistémologique », des « instituts de culture fondamentale » (E. Morin), des temps « d’information généralisée » (H. Laborit), ou faire comme G. Bateson qui écrivait :

    « Mais je m’aperçus dès le début qu’il était difficile en écrivant de penser à un public réel capable de comprendre, comme je le souhaitais, les présuppositions formelles, donc simples, de ce que j’avançais. Une évidence énorme s’imposa alors à moi: je me rendis compte que, comme l’enseignement (que ce soit aux États-Unis, en Angleterre ou, probablement, dans l’ensemble du monde occidental) évite si soigneusement toutes les questions qui sont vraiment cruciales, il me faudrait écrire un deuxième livre pour exposer et clarifier un certain nombre d’idées qui me paraissaient élémentaires sur l’évolution et, en fait, sur presque toute la pensée biologique et sociale, à commencer par les choses de la vie quotidienne et le petit déjeuner du matin. L’enseignement officiel n’accorde presque aucune place à la nature de ce qui se passe au bord de la mer et dans les forêts de séquoias, dans les déserts et dans les plaines. Même des personnes adultes, et qui ont su élever des enfants, sont incapables de donner une définition acceptable de concepts comme entropie, sacrement, syntaxe, nombre, quantité, structure, relation linéaire, nom, classe, pertinence, énergie, redondance, force, probabilité, parties, tout, information, tautologie, homologie, explication, description, règle des dimensions, types logiques, métaphore, topologie, masse (et même messe)…
    Qu’est-ce que les papillons? les étoiles de mer? Qu’est-ce que la beauté et qu’est-ce que la laideur?
    Je pensais qu’un ouvrage sur quelques-unes de ces idées très élémentaires aurait pu s’intituler, avec une petite pointe d’ironie: Ce que tout élève sait. »
    Amicalement et coopérativement.

  6. Vaste programme.
    C’est d’ailleurs le seul et unique programme de la science quand elle frôle la pholosophie.

    Le « réel » en son entier constitue-t-il LA vérité?
    L’ensemble appelé vérité est-il inclus dans le réel?
    Le « réel perçu » est-il vrai?
    Guerre des mots bien sûr.
    A l’état humain nous ne distinguons que les ombres sur la paroi de la caverne.
    Nos « instruments » ,prolongements techniques de nos sens animaux, ne voient guère autre chose que le détail plus fin ou plus clair des ombres ce qui reporte sans cesse l’explication du monde .

    Il nous faudrait sortir de l' »état » où nous sommes.

    Il parait que c’est possible.
    On verra!

  7. La Réalité est voilée par la Vie
    La Vie est la porte d’entrée de la Réalité
    Celui qui vit a des certitudes sur la Réalité
    Celui qui est non vivant suppose sur la Réalité

    Qu’est ce donc que la Vie?

  8. La philosophie et la science nous parlent du même monde, celui où nous sommes. Un des sujets forts qui semblait les éloigner est celui de la liberté avec la question corollaire du déterminisme. Si j’ai bien compris, les théories du chaos sont en phase avec le concept de liberté qui passe ainsi de métaphysique à physique. L’incertitude sur les conditions initiales d’un système est irréductible par essence, ce qui fait qu’on ne peut et qu’on ne pourra jamais prédire son comportement au-delà d’un certain horizon de temps. Cette réconciliation des sciences avec le concept de liberté est un temps très fort de notre représentation du réel (qui fait elle-même partie du réel). Je suis assez surpris que les philosophes en parlent si peu (à part Michel SERRE me semble-t’il?).

    Est-ce que le théorème d’incomplétude de Gödel a quelque chose à voir avec la question des taxinomies? Par exemple, quel que soit la grille de classement des réalités que vous prenez, vous aurez toujours besoin de la rubrique « divers » (autrement dit: où classer l’ornithorynque). D’autre part en corollaire, si on pousse un peu loin l’exigence de conformité des éléments d’une collection, on aboutit à détruire le système de classification en le dégradant, chaque élément devenant une catégorie. J’ai pu constater cette tendance avec les champignons par exemple. On se retrouve à nouveau dans la problématique de la représentation incluse dans le réel et non l’inverse.

  9. Bien que les philosophes grecs méritent notre admiration, leur vision du monde simpliste a modelé la pensée pendant des siècles.
    Une vision du monde euclidienne et bi-dimensionnelle ,qui a permis beaucoup de pirouettes sémantiques, et défini notre réalité géographique et religieuse.
    Le talent des astronomes nous a ouvert les yeux , Newton a pu modéliser leurs observations et en faire des lois mathématiques, mais il était incapable d’en expliquer la raison. Et 2 siècles après ses lois, on ne savait toujours pas ce qu’était la gravité ni comment elle était générée. Elle était là, un point c’est tout.
    Aujourd’hui on admet que la géométrie euclidienne n’est utile que dans un nombre restreint de dimensions, celles que nous percevons. Dans les autres, il est fort probable qu’elle ne soit d’une utilité très restreinte.
    A mon sens la découverte et l’étude de la 3° dimension marquent la fin du moyen âge après 18 siècles de bi-dimensionalité.
    Toute définition de vérité ou de réalité étaient redevables de cette vision.
    Notre Age, celui de l’éveil à la 4° dimension , est -il a son apogée , ou bien se passera t’ il encore 20 siècles avant d’apercevoir une nouvelle frontière ?
    C’est tout le charme de notre espèce, celui d’avoir une réalité objective des plus instables…

  10. « La vérité est née dans la Grèce du IVe siècle avant Jésus-Christ, la réalité (objective), au XVIe siècle. L’une découle de l’autre : à partir du moment où s’est imposée l’idée d’une vérité, dire la vérité revenait à décrire la réalité telle qu’elle est.

    Platon et Aristote, imposèrent la vérité comme le moyen de dépasser les objections sceptiques de leurs adversaires Sophistes. Dans le débat qui les opposa à ceux-ci, ils déplacèrent le critère de validité d’un discours, de l’absence d’auto-contradiction dans son développement, vers celui de la validité de ses propositions individuelles, transformant la notion jusque-là polémique du « vrai » en principe épistémologique de la « vérité ».  »

    Paul, j’ai du mal avec ce passage. (je n’ai pas lu le billet en entier au moment où j’écris ces lignes). Si « dire la vérité revenait à décrire la réalité telle qu’elle est », pourquoi n’y a-t-il pas de date unique pour l’apparition de ces deux concepts ?

    J’essaie de réécrire votre pensée avec mes mots pour le deuxième paragraphe : il y a eu un glissement du vrai, défini comme principe de non contradiction dans l’énonce de ce qui est dit. (ou la véracité de l’énoncé repose sur l’absence de contradiction interne de ses termes) vers la vérité en tant que réalisme supposant l’existence d’un monde extérieur à nous auquel le raisonnement logique, d’après Platon et Aristote, permettrait d’accéder. Pour faire court : le réel est le rationnel.

  11. Si j’ai bien compris, le monde radicalement extérieur dont l’invention de la réalité au XVIé siècle est censée rendre compte, au point de renouer avec Pythagore, est ce que vous appelez l’Etre-donné.

    Vous faites « un plaidoyer en faveur d’Aristote » mais j’ai l’impression que votre expression d' »Etre-donné » n’est pas pertinente.

    En effet, l’Etre est l’objet de la métaphysique définie comme la science de l’être en tant qu’être et qui se séparera plus tard en deux branche : l’ontologie et la métaphysique au sens de science des causes premières. La première s’intéresse aux catégories que l’être comprend et la seconde est une réflexion sur ce qui est éternel (Dieu, l’âme …).

    Soit « Etre-donné » désigne ce qui a un caractère éternel alors il ne peut être le monde radicalement extérieur qui s’incrit dans le temps et l’espace.

    Soit « Etre-donné » est le monde radicalement extérieur et alors c’est l’expression « d’ETRE-donné » qui pose problème eu égard aux deux définitions qui ont été posées. Dans un sens ontologique, l’être est nécessairement donné pour la conscience. Dans un sens métaphysique, l’être est seulement.

  12. Bonjour à tous, bonjour Paul.
    Moi je suis un fan de la logique, des argumentations solides et cohérentes. Je n’ai malheureusement qu’un faible bagage en mathématique, et plus faible encore en philosophie.

    Je dois bien dire que je ne comprend pas vraiment vos propos quand vous parlez de : « la décadence dans la démonstration mathématique ». Comment ça la décadence ? quelle décadence ? Une démonstration est une démonstration. Comment pourrait-il y avoir une décadence ? Vous prenez Gödel comme exemple.

    Le mathématicien utilisa en effet dans sa fameuse démonstration un ensemble disparate de procédés présentant des degrés variables de valeur probante. Gödel recourut ainsi au mode le plus faible de la preuve analytique qu’est la preuve par l’absurde.

    Là déjà, je suis scié. Il y aurait des démonstrations analytiques (par analytique je comprends mathématiques) plus faibles que d’autres ? Que signifie ‘plus faible’ ? Cela veut-il dire : « c’est démontré, c’est vrai (en fonction des hypothèses, comme toujours), mais bon… on en est pas vraiment sûre en fait » ?

    Il fit aussi appel à divers types de preuve dialectiques, partant de prémisses seulement vraisemblables, telle que l’induction (dans la « récursion »)

    Ici, je comprends que les raisonnements par récurrences ne sont que vraisemblable. Est-ce bien ce qu’il faut comprendre ? Tout une partie des mathématiques n’est que vraisemblable alors ?

    il fonda aussi des parties cruciales de son argumentation sur l’évocation de « contradictoires », qualifiés par Hegel de « trivialités », tel « tout n’est pas une preuve de p ».

    Je ne comprend pas ce que vous entendez par ‘contradictoires’…

    Une réponse du genre : ‘les réponses à vos questions sont dans le livre à paraître’ sera ‘fair enought’ 🙂 But still…
    Si vous avez le temps d’éclairer un peu mon incompréhension ici, je suis preneur plutôt deux fois qu’une.

    Au cas où, je vais tenter de fournir une première réponse. J’ai déjà mentionné sur ce blog, que dans une démonstration, les mécanismes déductifs étaient eux-mêmes des hypothèses au même titre que les hypothèses de la démonstration en question. La différence étant bien sûre que tout le monde a la même compréhension par rapport à la ‘logique’. Et les hypothèses correspondants aux mécanismes logiques sont d’emblée considérés comme vrais, acquises, etc…

    Est-ce que, ce que vous dites, revient à dire que ces hypothèses que sont les mécanismes logiques utilisées dans les démonstration peuvent êtres catégorisées comme étant plus ou moins ‘fortes’ ? (une hypothèse forte conduisant le raisonnement analytique à être faible). Où alors n’ai-je rien compris ?

  13. Comment la vérité et la réalité vérité furent inventées. Voilà un ouvrage qu’il faudra se mettre sous le coude.

    Loin de moi de vouloir contester la logique de l’identité et du tiers exclu. Celle-ci, si elle a vu d’autres logiques se faire jour, demeure comme un palier à franchir obligatoirement. Tout spécialement en morale, en métaphysique, en éthique et en tout ce qui concerne, à mon avis, la conduite de la vie en priorité. En cas d’erreur, la marche de la connaissance peut encore faire demi-tour par ce même palier de la logique du tiers exclu et de l’identité. Cet intéressant billet de Paul Jorion annonce des développements qui vont enrichir, voire régénérer, le socle aristotélicien. Ainsi, ceux qui courrent habituellement après quelque chose, comme le fait votre humble serviteur, auront un apport de plus.

    Tout ceci étant, en principe, bien compris, et ayant eu des amis avisés, ceux-ci m’ont fait connaître l’épistémologue d’origine roumaine Stéphane LUPASCO (1900-1988).

    http://fr.wikipedia.org/wiki/St%C3%A9phane_Lupasco

    On peut le citer ici comme un asymétrique à la logique classique première, dans le sens de proposition première, qu’est la logique aristotelicienne de l’identité. Le substrat de recherche de Stéphane Lupasco est la mécanique quantique.

    C’est un chercheur absolument passionnant et absolument rigoureux, né d’ailleurs l’année même, 1900, où le physicien Max Plank déposait son mémoire historique, acte de naissance de la mécanique quantique (octobre 1900). Environ 15 ans auparavant, vers 1885, Marcellin Berthelot, un grand physicien de renom, écrivait en substance qu’en physique, on savait maintenant à peu près tout; l’inventaire de nos connaissances était désormais possible… Or, l’aube d’une nouvelle connaissance allait bientôt se lever. Une connaissance dont la rigueur même allait ouvrir a de nouvelles dimensions, obliger la rationalité à se réinspecter, en même temps qu’elle ouvrait l’ère de toute l’électronique! Je crois que presque 109 ans après 1900, nous n’avons pas encore saisi la portée de la ou des dimensions ouvertes par la mécanique quantique et toutes les branches de la connaisance se développant désormais en aval de cette connaissance quantique (1). En outre, Stéphane Lupasco est, selon moi, un versant occidental de la pensée chinoise; un rapprochement effectué par un pont et des – balises – scientifiques. Le rationalisme ne serait pas assez rationnel…

    (1) grâce à ce blog, j’ai découvert l’existence d’une scientifique sans doute de haut niveau versée dans la mécanique qauntique, je ne la connaissais pas, Madame Miora Mugur Schächter (elle aussi d’origine roumaine) j’ai projeté de lire, si possible, les articles d’elle qu’on trouve sur internet. J’ai lu il y a peu un article d’un professeur d’université (Lyon je crois) qui occupe une chaire sur l’imaginaire et qui déclarait qu’actuellement la Roumanie était un des viviers contemporains les plus riches et féconds d’études sur l’imaginaire. Il y a sans doute peu de hasard.

    Voici un texte d’un chercheur ayant étudié Stephane Lupasco que j’ai copié sur un site intitulé: Expériences spirituelles. Je crois que cet article est clair, concis et stimulant:

    —— La logique de Lupasco est une systémologie, science de tous les systèmes possibles.
    Lupasco disait ceci :  » Pendant vingt-trois siècles, tout homme de science et tout philosophe a raisonné en utilisant la logique classique dite du tiers exclus, formalisé par Socrate et Aristote « .
    Mes premières thèses datent de 1935 mais elles me furent hélas pillées par Gaston Bachelard qui publia en 1940 « La Philosophie du Non ».

    Or je constate que la notion de système est la seule qui puisse accorder science et religion.

    Le systémique est fondé sur le principe que la somme des parties n’est pas égale au tout et donc un ensemble acquiert des propriétés que ne possède pas chaque élément pris individuellement. Toutes les sciences humaines sont basées sur cette notion de système qui dépasse le processus linéaire cause effet. La connaissance se présente alors comme un système causal circulaire mais ouvert (l’homéostasie, en recherche d’équilibre), enchevêtrement de boucles rétroactives, conditions initiales qui sont identiques et qui pourtant provoquent des comportements différents, et l’inverse (l’équifinalité) etc. Plus le système est complexe moins il est prévisible dans son comportement, toute complexité développant de l’indécidable de par l’émergence de propriétés nouvelles qui sont rangées classiquement dans le cadre du qualitatif. Et ce qu’il y a de remarquable, c’est que la retranscription de cette complexité sont des diagrammes logiques, au même titre que ceux des sciences dures. Enfin, c’est plus compliqué que ceci à dire.
    Si le Tout est considéré comme un vaste système, et c’est là que c’est important, cet ensemble, ne serait-ce que par le premier principe qui fonde toute systémie, a nécessairement des propriétés émergeantes que n’ont pas quelque sous système qui le compose : elles demandent donc un autre plan de compréhension.

    C’est à ce niveau que j’opte pour la plausibilité d’un système ouvert puisqu’il existe déjà au niveau de sous-ensembles.
    Toute CROYANCE ne serait pas seulement un rêve consciemment construit, une projection de l’homme vers des idéaux etc, mais bien le ressenti et l’exprimé d’un autre plan, ou naissant de la complexité d’un système ouvert, ou le précédant, car quand on parle d’autoconsistance il est difficile de savoir de la partie ou du tout quel est le premier, car se serait faire référence à la linéarité du cause-effet et donner primauté à la partie sur le Tout.

    C’est ce qu’exprime Dieu lui-même en disant que son temps n’est pas le nôtre : et au-delà de la terre est un ciel.
    La sommation n’est qu’une opération mathémathique qui néglige les caractéristiques propres de chaque identité. En fait toute identité que l’on peut décompter par rapport à un ensemble fait partie d’un système complexe, en lui même, et par rapport aux autres identités. Une bille plus une bille = deux billes ? Oui mais elles s’attirent. Et s’il y en a des milliers dans l’espace, il va se passer quelque chose, aucune en elle même ne pourra être isolée sans déranger l’ensemble, le tout, le système qui lui a des propriétés que n’a pas chaque bille prise individuellement.

    Nous sommes, nous et toute identité que l’on peut spécifier, partie d’un système. Quand bien même nous pourrions dénombrer toutes les parties du tout, aucune des parties ne pourra saisir les propriétés de l’ensemble. Je prends en général la comparaison avec un corps humain formé de cellules toutes différentes et qui coordonnées donnent vie à un « tout », un système. Ce système s’appréhende partiellement lui-même en tant qu’identité, mais découvre en même temps l’incomplétude de son être qui n’est que parcelle d’un système plus vaste.

    A l’identique, si nous considérons l’univers comme un système autoconsistant et Dieu compris, alors il est certain, par induction peut-être non fondée, qu’il a des propriétés, inconnaissables, qui ne sont contenues dans aucune de ses parties. Et c’est là que peut être situé Dieu, non pas un Dieu autocréateur mais qui serait une potentialité qui spontanément a émergé et s’est immergée au sein de l’univers par la simple loi de l’équiprobabilité de l’être et du néant.

    La conséquence de cette notion de système est que toute identité de quelque ordre qu’elle soit n’est que partie d’un ensemble plus vaste et qu’à la limite, nous ne sommes que par les autres. Ceci est compréhensible au niveau existentiel, mais est aussi vrai dans le monde du quantique. Une particule n’a pas les mêmes propriétés par exemple si elle est isolée ou si elle est en couple par exemple, je pense là au couple neutron-proton. Il est donc difficile désormais de définir l’identité, ce qui est un comble puisque tout langage se fonde sur le principe d’identité, postulat vieux comme le monde.

    Conséquences de la notion de système:
    1) Démontre l’impossibilité de prouver l’existence ou la non existence de Dieu.
    2) Mais surtout démontre l’équiprobabilité des deux positions Dieu et non Dieu car tout potentiel dans la logique trinitaire de Lupasco a une valeur non nulle de se réaliser. La probabilité qu’il y ait un système monde plutôt que rien arrivera nécessairement dans un rien infini. C’est ce qui s’est passé lors du créatif. Ce n’est pas un Dieu ex nihilo, c’est Dieu qui utilise le néant.

    Cette équiprobabilité de l’être et du néant est irrésolvable en logique binaire où nous arrivons très rapidement à des antinomies. Mais elle est résolvable immédiatement avec la trialectique de Lupasco et ses trois états, potentiel, actuel et un état T qui pourrait se dire « en devenir », semi potentiel actuel.

    La logique de Lupasco est une logique du tiers inclus, elle est trinitaire et une de ses conséquences immédiates est la primauté de la relation sur l’objet. C’est la relation qui fonde tout objet. Il n’y a plus objet objet, puis possibilité de relation, mais relation en premier qui découvre au moins deux éléments qui sont comme limites à un dynamisme. ——
    (signé Daniel)

  14. Vous avez aussi beaucoup de mérites de vouloir donner une Constitution à la Science après avoir voulut en donner une à l’économie. C’est avec plaisir que je vous lirais. Vous êtes toujours intéressant. Toutefois le titre, après les diverses autres inventions… de la France ou de l’Economie, a un petit air de collection.

  15. Est-ce qu’il n’y a pas une différence de nature entre une croyance et une assertion scientifique ? Si finalement le raisonnement n’est que plus ou moins vraisemblable, comment expliquer cette différence de nature ? Ou bien faut-il vraiment tout relativiser, au point de mettre au même niveau vérités scientifiques et croyances superstitieuses ?

    En quoi imaginer ou non que le modèle est la réalité ou qu’il se situe dans nos esprits change quoi que ce soit à la démarche ? Au final on va mettre en place un dispositif pour tester la réalité et ainsi confronter le modèle. Tout sa passera réellement comme si la réalité était sous-tendu par quelque chose de semblable à notre modèle. N’est-ce pas simplement plus commode de parler du modèle comme s’il se confondait avec la réalité ? Et finalement peu importe puisqu’on est incapable de faire la différence ? J’aimerai avoir quelques exemples d’artefacts de modèlisation en physique…

    Si on décide de considérer que les raisonnements par récurrence, qui sont en quelque sorte des « passages à l’infini », serait moins vraisemblables que les déductions simples ou d’autres types de raisonnements, est-ce que ça signifie qu’il faut s’en passer en mathématiques ? Concrètement qu’est ce que cela donne ? Est-ce que les mathématiques ne risquent pas de s’appauvrir grandement ? Pour reprendre l’image d’un mathématicien que j’ai lu dernièrement (Alain Connes, dans « matière à pensée ») : faire ainsi ce serait comme refuser de survoler un massif montagneux, et affirmer qu’il faut escalader les montages une à une pour vraiment le connaitre…

    Sur les 3 points précédant : n’est-ce pas précisément ce qui explique le succès de la science ? N’est-ce pas quand on a commencé à différencier les croyances des raisonnements, à confondre par commodité le modèle et la réalité et à opérer des raisonnements avec « passage à l’infini » que la science s’est développée et qu’on a obtenu de bons résultats prédictifs et de véritables théories ? Alors pourquoi s’en passer ?

  16. @ Quentin

    Vous allez comprendre pourquoi il est important de ne pas confondre « modèle » et « réalité » en lisant le passage suivant, emprunté à Georges Lochak. Vous allez voir qu’une anomalie dans le modèle, que je souligne an ajoutant entre parenthèses le mot « fissure », ne signale pas une erreur de modélisation – comme ce devrait être le cas – mais une instance qu’il convient d’inventer dans la réalité, que je souligne en ajoutant entre parenthèses le mot « rustine ») :

    « … lorsqu’on cherche à exprimer sous forme relativiste une certaine théorie physique, on ne cherche absolument pas, par le menu, quels sont les différents termes qu’il faudrait modifier ou rajouter dans les équations pour exprimer telle ou telle propriété relativiste : on recherche d’emblée l’invariance par rapport au groupe de Lorentz (exprimant la symétrie interne de la théorie) et c’est cela qui devra « automatiquement » renfermer toutes les modifications de détail. [Or,] les lois de symétrie font surgir certaines grandeurs mathématiques dont la présence s’impose à nous, au début comme celle d’objets un peu incongrus, voire encombrants et inutiles (fissure), mais dont l’interprétation nous révèle, pour certains d’entre eux, des propriétés physiques nouvelles ou des objets physiques entièrement nouveaux (rustine) ; tandis que d’autres de ces grandeurs mathématiques restent longtemps rebelles à toute interprétation dans l’espace physique et conservent leur mystère (fissure). Le cas le plus criant est celui de l’équation de Dirac, où l’on s’aperçoit que la conservation du moment cinétique n’est assurée que si l’on admet que l’électron possède une rotation propre (sur lui-même) : le spin (rustine), dont l’existence était déjà connue quand Dirac écrivit son équation, mais qu’il n’y avait pas consciemment introduite. De même, l’équation nous impose un certain type de solutions qui furent jugées, au début, plutôt étranges et embarrassantes (fissure), mais dont on finit par comprendre, qu’elles représentent le positron (rustine), anti-particule de l’électron, dont l’existence, aujourd’hui certaine, n’avait même pas été soupçonnée jusque-là. Mais inversement, d’autres grandeurs comme les deux « invariants » de Dirac (fissure), s’imposent tout autant, mais leur signification reste mystérieuse. De même, la décomposition hydrodynamique du tenseur d’énergie de Dirac comporte certains termes qui font image et qui donnent à penser que cette décomposition a un sens, mais il en est d’autres (fissure), liés aux deux invariants et qui, sans doute pour cela gardent leur secret » (Lochak, Georges, 1988 « La géométrisation de la physique », in Logos et théorie des catastrophes. À partir de l’oeuvre de René Thom, Genève : Patino, 188–189).

  17. A la lecture de ce texte, j’ai l’impression au contraire que les modèles nous révèlent des aspects de la réalité que nous ignorions, mais qui s’avère juste ensuite, vérifiés par l’expérience, et ceci renforce l’idée que par le modèle, nous entrevoyons quelque chose de ce qui sous-tend le réel… Le positron n’est pas « inventé », il est finalement observé. Puisque notre modèle est capable nous apprendre des choses sur le réel, il est tentant de penser que nous touchons du doigt quelque chose.

  18. @ Quentin

    Non, voyez la suite :

    « En se développant ainsi, la physique théorique creuse un fossé entre elle-même et l’expérience car, bien qu’elle continue de rendre compte ou de prévoir des faits, son langage et ses modes de pensée s’éloignent de plus en plus du langage et de l’intuition physique habituels, ou bien elle impose à l’expérience son propre langage et ses concepts qui, descendant des raisonnements abstraits où ils ont pris naissance, acquièrent une espèce de surréalité. […] En somme, malgré les succès prévisionnels de la théorie, les ponts qui la relient à l’expérience sont de plus en plus longs, étroits et fragiles, faute de savoir associer des images (autres que celles de la géométrie abstraite) aux calculs qui fournissent les prévisions ; je doute que l’on puisse indéfiniment continuer de la sorte en fermant les yeux sur cette difficulté » (Lochak ibid. : 195-196).

  19. Monsieur Jorion, il sera certes intéressant de vous suivre dans cette critique des bricolages de la science officielle qui fabrique les vérités relatives de notre époque.

    Pourtant la réflexion épistémologique n’est pas exempte d’aucune formation scientifique moderne. La distinction modèle-réel est pourtant gommée plus souvent qu’on ne le voudrait de nos jours. Les modèles économique et financier actuels en offrent en ce moment des exemples assez tangibles. Leur valeur est rudement remis en cause.

    Il est certes judicieux de rappeler la rigueur des raisonnements et aussi la nécessaire validation du processus scientifique pour accéder à une vérité tangible et effective.

    Toutefois, je crois bien, qu’à l’ère de la médiatisation, c’est bien le rapport à la société qui brouille le processus rigoureux des sciences. Il faut examiner aussi les rapports des modèles scientifique avec les intérêts de ceux qui les crédibilisent sans égard à leur rigueur et leur validité. Il faut encore bien voir que l’économie scientifique créent une composante systémique redoutable pour la liberté de critique en science. Enfin, notre époque suralimenté en science-fiction induit continuellement la prétention des sciences à toucher la vérité.

    Le culte du nombre n’est qu’une composante de l’ensemble systémique science-technique-progrès-marketing qui hypnotise nos sociétés.

    A la critique formelle, il faut combiner donc une incisive psychosociologie des sciences.

  20. Merci pour ces précisions.
    Pour ma part je reste un peu dubitatif (est-ce vraiment un problème méthodologique ou est-ce la seule façon, par l’abstraction, d’appréhender une réalité vraiment éloignée de notre environnement habituel, de ce que notre cerveau s’est adapté à appréhender au cours des millénaire ?) en tout cas je comprend mieux le problème qui se pose.

  21. @Patrick Barret: Concernant  » What the Bleep Do wE (k)now !? » – Pour la bonne information des gens qui lisent les commentaires de cet article, je me permets de signaler que les physiciens ont passé ce lapin à la casserole et n’en ont guère apprécié le goût :

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Que_sait-on_vraiment_de_la_r%C3%A9alit%C3%A9_!%3F#Controverse
    http://scitation.aip.org/journals/doc/PHTOAD-ft/vol_59/iss_11/14_1.shtml
    http://skepdic.com/ramtha.html

  22. « Mais qu’est-ce que la philosophie ? Une manière très singulière de comprendre la présence de quoique ce soit qui signe le destin de l’Occident. Pour elle, la présence est toujours exposée au danger de s’absenter. Tout l’effort de la pensée doit consister à surmonter un tel risque. La philosophie en a ainsi conclu qu’il fallait quitter les choses périssables d’ici-bas pour se consacrer à ce qui est dans l’absolu. Elle s’est alors nommée métaphysique, « au-delà de la physique », Elle repose sur l’affirmation d’un arrière-monde, un monde derrière ou au-delà de notre monde qui lui donne sa solidité et permet de surmonter sa fragilité inhérente. Elle établit un fondement qui permet au présent d’être constant – et qu’elle a souvent pensé comme Dieu. La collusion entre la philosophie et la théologie est ainsi devenue une des lames de fond de l’Occident ». […] Mais « la métaphysique se perd, joue avec les concepts, essaie de faire système et abandonne tout lien avec l’expérience ». « …la puissance de la métaphysique est redoutable au point que tous les hommes, même ceux qui n’ont jamais ouvert un livre de métaphysique, en sont marqués et sans doute tout autant que mes professeurs de philosophie ». « Nous sommes tous pris dans les rets de la métaphysique. Lorsque nous employons les termes de « sujet », d' »objet », d’essence », de « théorie », de « cause », de « principe », qui parlent le langage de la métaphysique, nous sommes, que nous le sachions ou pas, en elle ».

    « …la métaphysique n’est pas l’objet d’une croyance que l’on peut à volonté concéder ou révoquer, mais l’Occident lui-même en tant qu’il est notre partage. Or, comme la terre s’est tout entière occidentalisée, tous les êtres humains sont aujourd’hui prisonniers de cette manière de considérer toute chose. L’accomplissement de la métaphysique n’est pas la Sorbonne, mais l’usine de fabrication d’énergie nucléaire, l’organisation du transport autoroutier, la gestion globale d’Internet… . Le signe le plus redoutable de cette emprise est le triomphe d’une pensée restreinte à une espèce de calcul visant à la mainmise la plus complète possible sur tout. Tout doit être calculable. La nature n’est plus qu’un unique réservoir géant. Un fleuve devient non la présence que chante un beau poème mais une réserve d’énergie que l’on doit maîtriser à volonté – rationnellement. En ce sens, la technique n’est pas un simple moyen que nous pourrions utiliser à notre guise, mais la manière dont nous nous rapportons à tout ce qui est. Elle est l’achèvement de l’effort de la métaphysique tout entière pour fixer la présence ».

    « L’histoire de la métaphysique est la recherche d’une domination totale sur tout et la technique lui permet d’accomplir son rêve. Et par elle, devant chaque chose, nous sommes enclins à chercher comment la dominer absolument, pour que tout soit enfin certain. Ce souci de domination nous paraît seul à même de fixer une présence à l’abri de toute vicissitude ».

    « L’important devient de pouvoir soumettre au calcul tout ce qui est, dans une course en avant qui ne s’arrête jamais et conduit nécessairement au ravage de la terre, et qui contraint l’homme à un constant labeur. Voilà comment s’est constituée la légende du monde mort qu’on nous a inculquée comme une nouvelle religion ». […] « Nous sommes tous aveugles à cette emprise de la métaphysique – qui est presque aussi difficile à discerner que voir notre propre visage ».

    « RISQUER LA LIBERTE » Fabrice Midal. Seuil, février 2009. ISBN 978-2-02-098568-0

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