Edmond Jorion (1917 – 2002)

Le petit rentier dit : « Les conséquences collectives de ce que je fais ne m’intéressent pas », et je lui réponds : « Et moi, elles m’intéressent beaucoup : je suis anthropologue et sociologue de formation, et c’est de cela que je m’occupe ». « Cela fait de vous quelqu’un de gauche ! », me répond-il et cela me rappelle ce que le chapelain de mon collège à Cambridge m’avait un jour dit : « C’est bien vous qui vous occupez de nos étudiants qui ont choisi l’anthropologie ? … ‘Anthropologie’ ? Est-ce que ce n’est pas le nom que l’on donne au communisme quand on cherche à l’enseigner dans une université ? »

J’ai évoqué quelquefois la difficulté que j’avais à communiquer avec mon père. J’ai dit aussi qu’il venait du pays de Charleroi et que la culture de la mine était la sienne de manière viscérale, même si personne dans notre famille n’y a jamais travaillé. Ce qui le caractérisait surtout, c’était une droiture que les membres de notre famille qui étaient dans les affaires appelaient en souriant : « un peu caricaturale ». Il m’arrive quelquefois, quand je termine un billet de me dire : « Tiens ! Il serait fier de moi ! » Ceux où je m’intéresse aux conséquences collectives de ce que font les petits rentiers font partie de ceux-là.

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74 réflexions sur « Edmond Jorion (1917 – 2002) »

  1. Le pragmatisme tire lui-même sa source d’un courant philosophique (voir Rorty). Cette forme de scepticisme qui mesure la vérité à l’aulne de son utilité implique en dernière alternative qu’on ne puisse pas légitimement porter de jugement moral sur le « super nazi », pour reprendre cet exemple célèbre et abondamment discuté. Il y a donc bien un lien direct entre « amoralisme » et « pragmatisme » philosophique.

    Le penseur le plus pragmatique qui soit, Aristote, estimait que le droit naturel était changeant. Ceci veut dire qu’un pragmatique cohérent n’accorde aucune importance au droit naturel à la propriété privée. Tout dépend des circonstances. La même chose vaudrait aussi pour la propriété collective des moyens de production (qui ne résout rien d’ailleurs).

    Mais on peut être fonctionnaire et libertarien il n’y a pas là d’incohérence (bon à la limite on parle de ce que l’on ne connait pas, la précarité des perspectives de vie associées au règne du marché), tout comme on peut être de gauche et avoir les revenus de J. Attali. Heureusement je dirais.

  2. @ Loïc Abadie

    … contre les grands discours philosophico-moralistes déconnectés du monde réel, incapables de prendre en compte la complexité de notre monde.

    On échappe déjà à l’obligation morale selon vous parce que chacun est trop « petit » pour faire du mal. On y échappe également pour une deuxième raison : parce que le monde est trop complexe. Je suppose que si je vous demandais : « La notion d’obligation morale a-t-elle un sens quelconque pour vous ? », vous me répondriez : « Oui dans le cercle de ma famille et de mes amis immédiats ».

    « Le monde réel » semble être pour vous un cercle de très faible rayon dont vous êtes le centre. Les « discours philosophico-moralistes » (dont Kant, récemment cité ici) vous diront que votre point de vue n’est pas généralisable.

  3. @ A.

    J’ai répondu au chapelain – très poliment, on était à la « High Table » de Pembroke College – qu’il pensait sans doute plutôt à la sociologie mais que, ceci dit, j’étais également sociologue.

  4. @Antoine,

    pour moi il y’a une incohérence avec le fait d’être libertarien et fonctionnaire, je ne me pose pas comme vous sur le simple plan théorique, mais sur le plan pratique (morale). je crois que la philosophie n’est pas seulement un logos mais aussi une praxis, on ne peut donc différencier sa pensée de ses actes, à moins d’être schizophrène ?

    Que M. Abadie, voue son énergie journalière et tire ses revenus d’un service public (instruction) me semble totalement incohérent avec sa pensée et particulièrement sa conception de l’état. J’irai même plus loin puisque pour moi cela nuit à sa crédibilité, je parle d’un point de vue moral.

    excusez ma maladresse mais mes cours de philo sont lointains et je vous parle là de façon très intuitive.

    J’espère que vous aurez compris ce que je tente de dire, peut-être que c’est aussi un peu de cela dont parle Paul, quand il évoque la droiture de son père.

    je voudrais aussi souligner l’importance de l’expérience vécue, je pense aux très beaux posts comme ceux de 2casa ou un plus lointain de Marie.

    ils n’avaient pas l’érudition de vos comments que j’apprécie vraiment à leur juste valeur, mais il parlait de la vie, il disait quelque chose de la vie, il racontait un cheminement à la fois intellectuel, une véritable réflexion qui sous-tendait un choix de vie.

    Je me demande réellement Antoine, comment on peut concevoir le monde comme un endroit dangereux dont il faut se protéger, je ne vis pas à Disneyland, je suis pas dans un déni de la violence, je ne comprends simplement pas comment on ne peut « connaître » ou « reconnaître » que cela ? Et surtout comment on peut envisager cela comme un cadre pertinent pour construire le « vivre ensemble ».

    de quoi ont-ils peur les libertariens ? c’est quoi cette parano ?

  5. @ Paul,
    Moi ce que j’aime dans ce post c’est la photo d’un homme jeune, au sourire très séduisant et en habit de soldat. Il fume sur le pas de la porte. Il avait toute la beauté de la jeunesse.
    J’y retrouve aussi ce regard franc qui est passé dans vos gènes qui vous fait tenir une posture morale presque démodée, à en lire les arguments de Loïc Abadie sur ce blog. Et pourtant, c’est de cette hauteur de vue dont nous avons tous besoin.
    Il ne suffit pas que quelques uns s’élèvent ainsi au-dessus, il nous faut être nombreux, en tout cas suffisamment pour peser sur les décisions qui seront prises face à cette crise financière dont la prochaine étape risque d’être une crise alimentaire.

  6. @ ghostdog

    Loïc Abadie enseigne peut-être dans le privé ^^

    S’il est moins libertarien que purement « pragmatique » (l' »égoiste rationnel »), il est parfaitement cohérent avec lui-même chaque fois qu’il soutient le système qui convient le mieux à ses intérêts personnels au moment t (ce moment pouvant être maintenant ou situé dans un futur plus ou moins proche). Il poursuit peut-être simplement son avantage qui se confond d’ailleurs avec celui des proches envers lesquels il se sent une responsabilité particulière.

    Mais je crois qu’il est sincère. Et qu’il est soit masochiste soit courageux ^^’. 🙂
    Il apprécie l’école publique (tant qu’elle n’empêche pas l’initiative privée en la matière), parce qu’il considère contrairement aux libertariens lambdas que ceci est une fonction légitime de l’Etat (égalité formelle des chances). Ce qui lui permet sans se renier d’enseigner dans le public. Et en même temps il pense sincèrement que l’économie capitaliste de marché est une garantie nécessaire et suffisante contre une certaine forme de totalitarisme ainsi que le meilleur moyen de contribuer au bonheur des peuples (parce que le marché est plus efficient). Du reste ses talents de trader lui permettent d’améliorer substantiellement son ordinaire de prof, ce qui ne gâche rien. Qu’il travaille dans le public ou qu’il spécule, il contribue dans l’un et l’autre cas, selon sa logique, au bien être général de la communauté.

    Mais je comprend tout à fait ce que vous dites: « Faites ce que je dis mais pas ce que je fais! ». La cohérence ne doit pas simplement être seulement « théorique ». Elle doit avant tout être entre la « théorie » et la « pratique », entre la parole et les actes (combien d ‘entre nous réussiraient ce test? Combien d’entre nous admirent mère Théresa sans être mère Théresa?). Jankelevitch commençait toujours son cours de philosophie pratique par le « courage » parce-que disait-il « tout commence toujours par le courage ».

    Les témoignages sont fondamentaux. La philosophie, et la philosophie politique en particulier, commence avec l’opinion. Il y a toujours quelque chose à apprendre d’une opinion (et je ne parle pas simplement sur le plan théorique comme par exemple « un point de vue en plus », ou « des connaissances en plus », mais aussi et surtout de cet espèce de ressenti qu’on ne capte pas avec les yeux de l’esprit mais avec autre chose, et qui est tout aussi essentiel).

  7. @Antoine,

    merci pour votre réponse, j’avoue être particulièrement étonnée par le flegmme dont vous faites preuve…je suis pour ma part physiquement agressée par les propos de M.Abadie, ce sont des claques, des coups de poings à l’estomac…Ils contiennent à mon avis toute la violence de notre civilisation…

    j’avais parlé dans un précédent commentaire de petit soldat et Paul a évoqué récemment les criminels de guerre…

    A vous lire, vous ne semblez ne pas faire de lien entre cette façon de concevoir le « vivre ensemble  » (une somme d’égoïsmes individuelles, l’anthropologie utilitariste chère à nos libéraux) et sa traduction dans le réelle sous la forme de 90% des richesses au Nord/ 10% des richesses au Sud, ce qui est une façon très élégante de le décrire…

    En clair, opter, défendre cette « vision du monde » (devrais-je dire de l’homme ?) n’est-ce pas une façon de justifier TOUTES LES INEGALITES ?

    Dans ce cas, combattre ces idées ne relèvent-il pas du devoir plutôt que du courage ?

    N’est ce pas autour de ces questions que se situe l’enjeu ? N’est-ce pas ce qu’évoque Paul dans son billet ?

    d’où on aimerait avoir votre avis sur ces points précis…

  8. M. Paul Jorion, je viens de cliquer sur un lien me catapultant au début de cette année, sur un article que vous avez rédigé dans une revue destinée aux professionnels de la Finance, sur la crise des « subprime ». Vous y expliquez les mécanismes de la titrisation, et vous débatez de l’inocuité réelle, ou supposée, voire de la dangerosité de la titrisation.
    Vous précisez que la titrisation pourrait trés bien fonctionner si elle était largement utilisée par des tous les acteurs économiques. En effet, l’une des caractéristiques sophistiquée de cette titrisation est d’inclure une prime d’assurance, positive ou négative, en fonction de l’état du marché sousjacent . C’est à ce niveau là, que semble t il, vous faites apparaitre le risque majeur du système. Non dans la prime en elle même, mais dans la connaissance du sens de cette prime par les seuls professionnels. Positive, ils achètent tous, négative, ils vendent tous. Ainsi, malgré une sophistication extraordinnaire des outils de la finance, il ne resterait qu’un comportement terriblement humain, qui plus est moutonnier capable de mettre à terre, un système construit sur des modèles mathématiques voulant rendre compte de phénomèmes humains…
    Si j’ai bien tout compris, la crise serait le résultat du manque d’implication de M. Toulemonde dans la finance internationale.
    Il aurait fallu qu’il y ait beaucoup plus d’ignorants qui s’intéressent aux chances de gains crées par la titrisation pour que ça tienne!
    Pour une fois que les ignorants avait une chance de faire que ça marche!
    Ceci étant, ces ignorants qui sont passés à côté des gains réalisés par d’autres, sont en train, malheureusement de ne pas rater les pertes, créées pas d’autres.

  9. @ Alain

    Je crains que vous n’ayez pas vraiment compris ce que j’explique dans ce billet : j’ai affirmé que la titrisation ne peut fonctionner que dans des circonstances exceptionnellement favorables et je ne reconnais pas du tout mon argument dans le résumé que vous en offrez.

  10. Crise du « subprime » et titrisation
    Publié par Paul Jorion dans Economie, Subprime

    -« j’ai affirmé que la titrisation ne peut fonctionner que dans des circonstances exceptionnellement favorable »

    merci de cette réponse.

    Celle ci m’amène à vous poser une autre question :

    La « science » économique ne propose t elle pas trop souvent des explications qui ne peuvent fonctionner que dans des circonstances exceptionnellement favorable?

  11. @Alain,

    Dans votre commentaire, vous sous-entendez que Paul dans ses analyses, partage la vision des économistes du courant « monétariste » ou plus généralement les tenants de la science économique.

    Je vous avoue pour avoir lu son livre (La crise) ainsi que de nombreux billets, être en total désaccord avec ce que vous insinuez… j’irais même plus loin : Vous vous trompez sur toute la ligne !

    Dans un billet que j’ai souvent évoqué ici, Paul démontre son attachement à une vision de l’économie qu’il partage avec John Kenneth Galbraith, qui d’ailleurs est abondamment cité dans le dit article.

    Paul, par son travail s’oppose aux thèses de Friedman et à l’analyse de Bernanke (crise de 29), il démonte leur argumentation et rappelle l’importance d’une analyse inscrite dans une dimension sociologique (pour faire simple il prend en considération « la lutte des classes »).

    Bref, sachez que l’énormité de votre commentaire d’un point de vue strictement intellectuel revient à affirmer que Milton Friedman est Keynésien.

    Je vais réagir de façon un peu trop affective certainement, mais sachez que je trouve vos propos insultants…parce que cette théorie économique à laquelle vous rattachez (stupidement) Paul est criminelle, et qu’ici nous n’employons pas ce terme à la légère mais parce que nous considérons qu’il est le plus adapté à la réalité actuelle.

    Bref, Alain, je vous renvoie de toute urgence au dernier livre de Paul et à cette article :

    http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2216

    J’espère sincèrement que vous prendrez le temps de le lire.

    Bonne journée à vous et à tous !

  12. @ghost dog

    Merci de m’avoir proposer la lecture de cet article de M. Jorion. Je me sens en harmonie avec son analyse .
    Pour le reste de votre propos, que dire ?
    Aucun sous entendu, et encore moins de propos insultants de ma part.
    Peut-être vous confondez vous un peu trop à votre pseudo?
    Mais comme votre intention est certainement louable, (je vous prête volontier de bonnes intentions), je vous remercie sincèrement de m’avoir donner le lien vers cet article.
    Sans rancune,

  13. Alain, quand vous dites : « La “science” économique ne propose t elle pas trop souvent des explications qui ne peuvent fonctionner que dans des circonstances exceptionnellement favorable ? »

    Elle propose une explication du marché libre qui fonctionne très bien, à condition de ne pas subir d’influences arbitraires extérieures.

    Pour faire un jeu de mot sur une triste image : le marché libre est un enfant bulle.

  14. @Alain,

    mes propos étaient motivés par ceci :

    « Si j’ai bien tout compris, la crise serait le résultat du manque d’implication de M. Toulemonde dans la finance internationale »

    et encore ceci :

    « Vous y expliquez les mécanismes de la titrisation, et vous débatez de l’inocuité réelle, ou supposée, voire de la dangerosité de la titrisation. »

    et enfin ceci :

    « La “science” économique ne propose t elle pas trop souvent des explications qui ne peuvent fonctionner que dans des circonstances exceptionnellement favorable? »

    Cette dernière phrase étant particulièrement ambigüe, à vous lire j’ai vraiment eu l’impression que Paul partageaient les thèses de « la science économique ».

    J’éprouve souvent de la colère, de la tristesse ou même de la consternation jamais de la rancune.

    Excellente journée à vous Alain

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