Le scandale des sélénites qui prennent les banques pour des soucoupes volantes…, par Daniel Dresse

Dans la série “billets invités” : un nouveau texte de Daniel Dresse, cette fois sur notre débat sur la monnaie.

Le scandale des sélénites qui prennent les banques pour des soucoupes volantes…

Face à l’ampleur et la fréquente véhémence des interventions, j’en suis venu à me demander, en fin de compte, qu’est-ce qui pouvait déchaîner tant de passion dans votre débat sur la monnaie. Avec mes critères de jugement simples, j’en suis venu à séparer vos intervenants en deux camps :

– A ma gauche (sans que ce positionnement ait une quelconque signification), les « créationnistes scandalisés », ceux qui, s’appuyant notamment sur les écrits de Pépé le Momo (Allais), soutiennent mordicus que le scandale réside dans le pouvoir de création « ex nihilo » de monnaie par les banques. Comme vous l’avez souligné vous-même, leurs démonstrations s’appuient généralement sur l’empilement complexe et déroutant de notions redondantes comme monnaie, moyen de paiement, dépôt, crédit, jeux d’écriture etc.

– A ma droite, les « scandalisés anti-créationnistes », regroupés sous votre bannière, qui soutiennent que cette prétendue création monétaire n’existe qu’en trompe l’œil. Pour eux, tous les instruments décrits par l’autre bord ne seraient que des avatars d’un même phénomène : la vitesse de la circulation monétaire. S’ils admettent la réalité d’une création dans ce processus, c’est à la marge, sur l’articulation entre les intérêts pratiqués par les banques et leurs besoins en monnaie nouvelle, tenues qu’elles sont d’en appeler à la banque centrale pour répondre à ceux-ci.

Ce qui me frappe dans cette opposition, c’est qu’elle se forge sur l’identification d’un mécanisme économique et non pas sur ses conséquences politiques.

En effet, vous appartenez tous, de toute évidence, à la grande famille des « scandalisés ». Tous, vous tombez d’accord sur le fait que, création « ex nihilo » ou pas, le jeu de la circulation monétaire aujourd’hui tourne au bénéfice éhonté d’une minorité d’individus et à la mauvaise santé générale du système – en attendant le transport au cerveau !

J’en viens donc logiquement à me demander si ce désaccord sur la mécanique du phénomène, ne vous conduirait pas à des positions inconciliables sur la nature des remèdes à lui apporter.

C’est bien là, je crois, que le bât blesse, et vous n’arriverez jamais à une clarification du débat tant que vous n’aurez pas mis à plat ces implications là. Elles ne sont pas anodines, loin de là, puisqu’elles peuvent vous mener ni plus ni moins à un constat d’incompatibilité politique entre vous (notion qui ne semble donc pas avoir été abolie par le doux consensus propre au règne de la gouvernance). De là cet acharnement que vous mettez tous, l’épée encore au fourreau, à essayer de vous convaincre mutuellement.

Qu’implique donc, au bout du compte, la croyance dans le pouvoir qu’auraient les banques de démultiplier à l’infini la monnaie sans contrepartie tangible ? Tout simplement que la solution aux désordres et injustice du monde résiderait dans un simple détournement de cette industrie là (puisqu’il est communément admis de parler « d’industrie financière »). La manne financière serait alors dirigée vers les zones de déshérence irrigables comme un fleuve miraculeux, et la révolution à faire ne serait qu’une vaste opération de redistribution de ce qui, dit-on, ne coûte absolument rien à émettre.

On rejoint ici l’opinion souvent émise notamment après des mouvements d’extrême-gauche, pour lesquels, il coule de source que l’on peut en créer de l’argent à profusion selon les besoins.

Cette sorte « d’alter-monétarisme » se satisfait en réalité de la mondialisation telle qu’elle apparaît dans l’instant, si seulement elle pouvait rester figée en l’état pour l’éternité. Il suffirait alors d’en changer les bénéficiaires –au lieu de d’une poignée d’ultra privilégiés, on pourrait ainsi imaginer (Ô Soleil Vert !) une masse immense d’allocataires, avec pour seule raison de vivre de « s’occuper » – et, suivant la prédiction de Charles Fourier, les eaux boueuses du fleuve se changeraient en torrent de limonade.

Ce n’est pas un hasard si je cite Fourier, puisque notre terrible époque, tout comme la sienne, semble propice aux chapelles de consolation et aux millénarismes de toute obédience.

Croire dans la possibilité de créer la monnaie à partir de rien, amène à oublier que la création monétaire est forcément adossée à la production de richesses, quel que soit le sens que l’on prête à cette production et à ces richesses là. Sur ce plan par contre, tout peut évoluer, tout peut être inventé. Mais il n’en est pas moins impossible de faire l’impasse, dans l’immédiat, sur ce que la majorité des acteurs économiques entendent par richesses produites.

Considérer au contraire le réseau bancaire comme un « accélérateur » – certes ô combien lucratif pour certains – de la circulation monétaire me semble moins propice à planifier la mise du merveilleux au service de l’impossible. Vu sous cet angle, il est en effet beaucoup plus difficile de reléguer la production au compte profits et pertes des spéculations intellectuelles, puisque tout ordre de circulation monétaire ne peut se faire, dans un premier temps et par le jeu des réserves fractionnaires, que sur de la monnaie déjà créée, et cela en fonction d’un projet productif déjà réalisé.

Remettre la production réelle au cœur des interrogations sur la monnaie permet aussi de poser les questions qui fâchent, mais ne pourront pas être éludées pour autant. L’accroissement fantastique de la circulation monétaire est lié avant tout au libre échange mondial, et le contrôle plus serré de l’une n’ira pas sans restriction à l’autre. Protectionnisme, le mot est lâché, et pas plus vous que vos blogueurs (certains semblent frappés du mal des ardents à peine son évocation) n’échapperez à son grand retour en question.

Quant au scandale lié au disfonctionnement du système, ou son accaparement par quelques-uns, il est tout aussi aisé à identifier. La relation qui existe entre le client – qui est aussi un citoyen – et son banquier est un contrat à deux fondements. Le premier est l’anticipation sur les richesses produites – la circulation monétaire est une sorte « d’annonce faite à Marie » érigée en principe économique – et le second la confiance mutuelle qui permet précisément à ce principe de fonctionner. Je ne vois pour ma part, dans toutes les crapuleries (comment appeler cela autrement) que vous décrivez et dénoncez dans vos livres qu’une gigantesque extension du délit d’ABUS DE CONFIANCE.

Cette notion d’abus de confiance m’apparaît tout aussi essentielle pour replacer le citoyen au centre de la machinerie.

Je considère désormais la monnaie comme un bien commun, émis de toute façon par une banque centrale, laquelle doit représenter tous les citoyens d’un ensemble politique donné – nations ou confédération de nations – il n’y a pour l’instant pas de Banque Centrale d’émission Universelle, même si certains en rêvent.

Dans cette optique, toute manipulation touchant à la circulation de ce bien commun doit pouvoir rester sous contrôle du citoyen. Sont alors condamnables autant les banques périphériques (d’affaires ou commerciales), qui accordent des crédits à tort et à travers pour les refourguer ensuite au marché sous forme de produits financiers opaques – leur seul souci étant de se sucrer au passage – qu’une banque centrale dite « indépendante » qui n’a de compte à rendre qu’à son directeur – comme c’est le cas pour la BCE.

Le bien commun monétaire étant gagé sur la production commune, il est également capital que tout citoyen puisse trouver toutes les conditions favorables pour pouvoir participer à celle-ci. En particulier, sont constitutionnellement à proscrire ces étranges captations de « plus values négatives du travail » (avec en contrepartie une création de valeur pour l’actionnaire) que constituent les licenciements boursiers. Tout se tient, il n’y a pas plus d’assistanat que d’assistés dans la mécanique de circulation monétaire actuelle, laquelle permet à la centrifugeuse économique libérale et libre-échangiste de concentrer le nectar à titre d’indispensable et de rejeter l’indispensable à titre de déchet. En avoir ou pas ne signifie plus rien, les plus brillants des traders sont eux aussi les « assistés » de tous les « sans », sans emploi, sans couverture santé, sans abri, sans avenir et sans existence.

La réappropriation de leur monnaie par les citoyens, à travers un système bancaire régulé et contrôlé – ce qui ne remet pas en cause sa fonction originelle – doit permettre à chacun de rêver à nouveau en toute confiance, et d’estimer l’avoir bien mérité. Cela s’appelle la DIGNITE. (Si cette analyse vous parait effectivement grossière et simpliste, c’est bien dommage pour moi, car c’est sur cette simplification que j’en suis venu – malgré ma grande réticence au départ- à la conclusion que c’est vous qui avez raison).

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71 réflexions sur « Le scandale des sélénites qui prennent les banques pour des soucoupes volantes…, par Daniel Dresse »

  1. Bonsoir à tous.

    Je prends un petit moment pour répondre aux dernières réactions à mes interventions. S’il existe toujours un décalage plus ou moins important entre mes messages et les vôtres, ce n’est pas par négligence ou désinvolture, mais bien parce que je suis pris par le temps et des contingences très terre à terre.
    Comme je l’ai expliqué à l’un d’entre vous tout à l’heure au téléphone (qu’il se rassure, mon pot au feu était un peu noirci mais mangeable) je n’ai pas internet chez moi. J’ai dit un jour que j’avais éliminé tout ce qui pouvait me « scotcher » quelque part, pour ne pas mourir de la belle mort des célibataires, lesquels (j’en connais), entre la TV et le web, finissent par ne plus voir personne. Pour pouvoir vous écrire, je me déplace donc sur les lieux de mon travail, la nuit, ce qui m’oblige toujours à rogner sur mon temps de sommeil, voire, pour les derniers que j’ai écrits, à quasiment ne plus dormir du tout. Etant lent à rédiger, je gagne un peu de temps la journée en griffonnant des idées à la main sur du papier brouillon.

    Il m’arrive d’écrire au cours de mon travail, mais rarement, d’abord parce qu’il n’y a pas tant de temps mort que ça dans un hôtel, et parce que je tiens à faire mon travail le mieux possible. Je tiens à cela non par idéal (je ne vous cache pas que j’aurais préféré faire autre chose) mais par loyauté envers ceux qui le sont avec moi et avec lesquels je m’entends plutôt bien.
    Je n’ai pas vraiment de « chez moi » non plus. J’ai un appartement qui me sert d’espace de propreté (blanchisserie, repassage), d’hygiène corporelle (douche rasage), d’écoute (classique) et de pratique (rock) musicale, d’espace culinaire et de stockage important de livre. Je loue aussi une chambre de bonne en ville où je dors toutes les nuits pour échapper au froid glacial de ce qu’il faut bien appeler mon taudis l’hiver, et au bordel ambiant du quartier l’été.
    Tout mon mobilier a été récupéré chez Emaüs ou sur le trottoir, et je n’ai pas de voiture non plus (j’ai encore mon ancien permis rose à trois volets des années soixante-dix). Les cas où un célibataire a réellement besoin de ce dispendieux tas de ferraille sont rares et je m’adresse alors à mes amis(es). Ceux-ci sont alors trop contents d’aller boire un jus avec leur vieux camarade Daniel et échapper un temps à leur conjoint(e).

    Les femmes ? Avant, pendant, après ; des bonnes copines. Mais elles préfèrent ne pas trop se lier avec ce vieux dadais à moitié responsable. Sur le plan psychologique, je crois que l’homme a pris de plein fouet la « révolution libérale » beaucoup plus que la femme, laquelle a pu se consoler avec les médailles en chocolat offertes par l’élévation de son statut social.

    Le passage d’un capitalisme de la production et de la rareté, à un capitalisme de la consommation et du désir, lui a donné un rôle central qui l’a piégée à son corps défendant. En exacerbant la fonction de séductrice (il suffit de regarder les affiches sur les murs) qui lui avait été dévolue depuis des lustres, le processus, qui a balayé les valeurs collectives et publiques (« la fin des idéologies ») au profit de l’individualisme et des valeurs privées, est passé essentiellement par elle. Tout le monde n’y a vu que du feu, à commencer par les mouvements féministes.

    La crise du capitalisme financier qui est en train de nous emporter, entrainera-t-elle un renversement de tendance, avec le retour en force d’un principe masculin vengeur (le fameux « backlash »). Cela est à craindre (je dis bien à craindre, Gentes Dames, j’ai l’air d’un vieux macho comme ça, mais en fait je suis votre meilleur ennemi). En tout cas, ce sera un enjeu essentiel dans les années qui viennent (bah ! on compte quand même sur elles pour se défendre).

    Vous avez remarqué que, tout à coup, je suis devenu grave. C’était bien le but ! Quand j’étale ma mesquinerie personnelle, c’est toujours pour rebondir sur le général qui vous concerne tous.

    J’ai bien conscience en effet d’être au cœur du tableau évoqué par Zigmund Bauman dans « vies perdues », pour caractériser notre monde : celui du bateau, avec ceux qui dirigent la manœuvre, ceux qui s’accrochent au bastingage et, partout à la traîne, ceux qui flottent en attendant la noyade. Pour l’instant, je suis encore bien arrimé sur les flancs de l’esquif, certes au prix d’un style de vie étrange, mais tout peut basculer, maladie, accident, la boîte qui coule etc. Comme la majorité d’entre vous si je ne m’abuse (même le Maître n’y échappe pas).

    @ Etienne.

    Superbe votre réponse. Dans le sens où vous avez synthétisé dans ces quelques lignes à la fois vos idées et ce qu’il y a de profond chez vous. Je trouve moi plutôt rigolo vos « élévations » en lettres capitales. J’ai l’impression, quand vous écrivez, que vous êtes comme sur votre aile : de temps en temps vous vous laissez aller à un appel d’air. En tout cas vous allez vite et très haut !
    Je vous lis depuis des années (je vous ai entendu une fois à la radio, c’était pour « travaux publics » je crois), je connais vos idées et votre combat, ainsi que la solitude que vous semblez éprouver pour mener celui-ci, mais je ne vais cependant pas me prononcer sur vos idéaux. Ma démarche à moi (ou ce que je commence à entrevoir de ma démarche) n’est pas au même étage que la vôtre, elle n’a donc pas la même exigence. Sans être vous-mêmes croyant, vous êtes, je pense, UN CROYANT (moi aussi je m’y mets avec les capitales, en moins majestueux, c’est la descente de butte en VTT). Si Blaise (Pascal) revenait, il vous en voudrait à mort parce que vous avez transformé Dieu en principe politique, ce qui interdit tout saut, tout salut dans la foi.
    Vous avez raison de le faire, parce que vous êtes taillé humainement et intellectuellement pour cela, et parce que l’on a besoin de gens comme vous pour garder le cap. D’autant plus qu’il y a aussi chez vous un humanisme, un respect de l’autre, qui vous interdira tout dérapage dans l’intolérance.
    A côté de vous je suis un modeste, qui pousse son rocher au ras des champs. J’évite de regarder trop haut où trop loin, et mon souci premier est par contre de trouver des gens (Vous, Paul) qui sont plus capables de le faire, d’où ma présence ici. Je me débats dans la mouise ambiante en essayant de lui donner une couleur, un sens, à travers mes petits témoignages.
    Maintenant, il est certain que pour assurer la transmission du haut de votre vigie avec la soute, vous aurez aussi besoin de gens comme moi…

    @ Et alors (Jac.)

    J’ai relu plus en détail votre billet et je comprends mieux ce que vous pourriez attendre de moi.
    Il s’agit d’une approche totalement nouvelle à mon entendement et je me demande si je vous serai d’une grande utilité. Je me définis avant tout comme un producteur amateur d’histoires et de jugements sur le monde tel qu’il va (qui valent ce qu’ils valent) et l’analyse épistémologique (si j’en fais c’est comme Monsieur Jourdain) est un terrain inconnu pour moi. Et puis, je vous le répète, je suis un lent. Le temps me manque terriblement. J’essaierai de vous répondre avec plus de précisions et, en tout cas, n’hésitez pas à me contacter pour quelques questions que ce soient (by the way, je saisis mal sur ma boîte les septième et huitième numéros de votre téléphone perso –la jeunesse).

    @ Benoit

    C’est la première fois que je m’adresse à vous personnellement, bien que je vous ai toujours considéré, de par la nature de vos interrogations, et bien que nos existences soient aux antipodes au sens propre, comme l’un de ceux qui m’étaient le plus proche. Vous êtes comme moi un « aparteur » (Ô néologisme !), quelqu’un qui, à mon image, essaie d’apporter un peu de couleur, un peu de subjectivité (à propos, qu’est devenue Catherine ?) à la tonalité économique très pointue qui se fait entendre ici. En tout cas, je vous rejoins complètement sur les questions que vous vous posez. J’en éprouve d’ailleurs, comme je l’ai exprimé dans un billet précédents, moins de tristesse que d’inquiétude. Le savoir est un pouvoir et les passerelles avec ce pouvoir là manquent terriblement.
    Un blog comme celui-ci est-il maintenant le moyen adéquat pour créer ce genre de passerelles ? Je ne crois pas non plus, il faut être juste. On pourrait imaginer d’autres formules mais Paul ne peut pas tout faire.
    Vous avez raison cependant de souligner que sans lui nous « n’existerions » pas ici. C’est pourquoi, un moment découragé et tenté par l’exil hors ce royaume, j’ai finis par revenir. Vous c’est pareil, je pense ?
    Avant de vous quitter provisoirement, l’heure tourne (le temps ! le temps ! le temps !) je vais vous faire un cadeau de fin d’année : les divers pseudos que j’ai utilisés ici avant de reprendre mon identité. Outre la rockeuse Linda Seredes (portugaise mettons !) vous avez vu défiler, sans vous en rendre compte, l’ignoble Sid Deerlanes (punk britannique avec ses grandes dents) et le très typé Driss El Redane (hommage à mes racines également nord-africaines). Ilda Ederness, l’écossaise, et Elisa Dradsen l’allemande sont en gestation (c’est drôle ces noms de filles pour un vieil affreux comme moi, il faudra que j’en parle à mon psy).

    @ Oppossum :

    J’ai juste le temps de vous dire que j’aime bien ce que vous faites, pour votre clarté, et parce que vous aussi (comme Leduc) qui avez l’air de connaître beaucoup de choses que je ne sais pas, savez en parler aux ânes. Continuez !

    Grande Amitié à tous.

    D.D.

  2.  » Timimoun « 
    Samedi 03 janvier 2009.

    @ Daniel Dresse
    … et à sa tribu de « nana-grammes », qui sont, comme personne ne l’ignore, des filles légères, chanceux va ! 😉 ,
    l’essentiel est d’etre implacable en tant que chef de tribu…, hein ?! , ne te laisse pas déborder… 😉

    Je souhaitais répondre à vos gentillesses un peu plus tôt, mais j’ai été pris de court par le sens festif et convivial inattendu de ma famille thaïe, ainsi que par une… souffrance dentaire tout à fait exceptionnelle, elle aussi (!), aah… souffrance et bonheurs mélés, foutue existence quand même !

    @ Benoit
    C’est la première fois que je m’adresse à vous personnellement, bien que je vous ai toujours considéré, de par la nature de vos interrogations, et bien que nos existences soient aux antipodes au sens propre, comme l’un de ceux qui m’étaient le plus proche. Vous êtes comme moi un « aparteur » (Ô néologisme !), quelqu’un qui, à mon image, essaie d’apporter un peu de couleur, un peu de subjectivité (à propos, qu’est devenue Catherine ?) à la tonalité économique très pointue qui se fait entendre ici.

    Merci.
    Ce que vous me dites là me touche sincèrement.
    Comment cela arrive-t-il, sinon par la magie de l’écriture ?
    Il est bon de savoir que, malgré le langage froid d’internet, il y a parfois des personnes qui vous lisent sur le blog qui sont sensibles, voire émues, interpellées par ce que vous y déposez de vous-même.

    Il est vrai que nous nous lisions depuis un certain temps déjà avec intéret sans pour autant nous adresser l’un à l’autre.
    Nous le dire nous fait du bien, le savoir nous encourage à continuer quand parfois le « à quoi bon ? » nous gagne.

    Oui Daniel, qu’est devenue Catherine ?
    Mes duels avec elle finissent par me manquer…
    Soit elle est totalement investie sur sa commune, soit elle est malade la pauvre et je ne lui souhaite pas, soit elle est partie tenter sa chance sous les Tropiques…, malgré ce qu’elle m’en disait (mais je ne le crois pas, avec ses enfants lycéens…) , soit elle est…
    … amoureuse ! 😉

    Catherine, si tu nous entends, fais-nous signe… Les uns et les autres passent sur le blog, puis disparaissent et nous en éprouvons de la nostalgie. C’est indéniable.

    En tout cas, je vous rejoins complètement sur les questions que vous vous posez. J’en éprouve d’ailleurs, comme je l’ai exprimé dans un billet précédents, moins de tristesse que d’inquiétude. Le savoir est un pouvoir et les passerelles avec ce pouvoir là manquent terriblement.
    Un blog comme celui-ci est-il maintenant le moyen adéquat pour créer ce genre de passerelles ? Je ne crois pas non plus, il faut être juste. On pourrait imaginer d’autres formules mais Paul ne peut pas tout faire.

    Certes.

    Vous avez raison cependant de souligner que sans lui nous « n’existerions » pas ici.
    C’est pourquoi, un moment découragé et tenté par l’exil hors ce royaume, j’ai finis par revenir.
    Vous c’est pareil, je pense ?

    …Oui, tout juste !
    Le « nous » (de « nous n’existerions pas ici »), c’est des zigotos comme nous ?

    Avant de vous quitter provisoirement, l’heure tourne (le temps ! le temps ! le temps !) je vais vous faire un cadeau de fin d’année : les divers pseudos que j’ai utilisés ici avant de reprendre mon identité. Outre la rockeuse Linda Seredes (portugaise mettons !) vous avez vu défiler, sans vous en rendre compte, l’ignoble Sid Deerlanes (punk britannique avec ses grandes dents) et le très typé Driss El Redane (hommage à mes racines également nord-africaines). Ilda Ederness, l’écossaise, et Elisa Dradsen l’allemande sont en gestation (c’est drôle ces noms de filles pour un vieil affreux comme moi, il faudra que j’en parle à mon psy).

    …Eh eh, bien joué !
    Linda, Ilda et Elisa rejoignent mon intro. Elles sont votre harem intérieur…
    Ouais je sais, d’habitude on dit « votre côté féminin », mais c’est si artificiel ! , (femme = tendre / homme = brute), les hommes devraient protester contre ça. Rêvons au lieu de classifier.

    Moi j’aime beaucoup Driss El Redane, je trouve ce nom noble… J’imagine un guerrier touareg, guerrier, mais pourtant poète musicien troubadour. Un écrivain des Sables… Ilda Ederness est écossaise et se gèle les pieds dans son Château humide où la nuit tombe à 15 heures en hiver. Elle décide de partir vers le Sud. Ah, l’Afrique. Au 18 ème siècle, elle aurait vécu une histoire d’amour avec Driss El Redane…, le saviez-vous ? ,la rencontre a eu lieu dans une oasis de Timimoun. La femme des High Lands rencontre la chaleur, la peau brûlante comme le sable du Touareg, le non-dit, le mystère de l’Homme… La voute céleste propre au Sahara, aussi…

    …C’est l’Arche de Noë, dites-moi votre tribu ! J’aimerais bien que vous trouviez votre anagramme thaï…
    Ah, c’est difficile, n’est-ce pas ? Eh, il faut connaïtre un peu… beaucoup ?
    Qu’à cela ne tienne, venez me rendre visite…

    J’apprécie votre créativité. J’ai essayé d’en faire autant avec mon nom (benoit perrin), mais sans succès.
    Soit je ne suis pas doué, soit mon nom s’y prête mal…

    Bon courage à la vie, et à l’Hotel. Figurez-vous que dans ma jeunesse (à dix-huit/vingt ans, environ), j’ai été « chasseur » dans des hotels 4 étoiles de Paris et de la Côte d’Azur… Alors je vous imagine sans peine.
    Je me souviens des larmes partagées avec les femmes de chambre à mon départ d’un Hotel de la Côte.
    Il y avait des liens de solidarité, de complicité… Un attachement. Je n’ai jamais oublié.

    Très amicalement.
    Benoit, votre  » aparteur. »

  3. Merci Catherine de nous donner de vos nouvelles. Comme quoi… il suffisait de demander !
    Je vous souhaite paix et poésie dans votre vie pour 2009.
    …Avez-vous pensé à en écrire vous-même ? Vous avez une plume, et même une griffe… 😉

    J’ai envie de vous en offrir une, moi, de poésie :
    La partie 3 de  » Mes voeux à Clémentine  » (1 et 2 parlent des Fêtes et aussi touchent des choses plus graves que l’on n’a pas forcément envie de remuer, vous pouvez en faire l’économie Catherine, si vous voulez rester légère).

    J’hésite à poster  » Mes voeux à Clémentine. » J’ignore si Paul le considèrera hors sujet du Blog. Pour moi, sans conteste, il est dans le sujet, j’ai une conception large de la Crise qui nous préoccupe : pour moi, la question de la Violence héritée du passé est centrale : nous avons une « Culture de la Chair blessée »… et la chair, c’est tout ce qui touche au Vivant sur Terre…
    J’ai peur de me sentir blessé si Paul juge cette contribution indésirable.
    Bien amicalement, Catherine.
    Benoit.

  4. @ Benoit et Catherine.

    Pardon ! Je n’avais pas vu que vous étiez de retour tous les deux, et j’allais éteindre l’ordinateur du bureau sans vous saluer. J’ai donc remis en place le clavier (« Qu’est-ce que que vous allez encore nous raconter comme conneries ? » me demande avec inquiétude, et dans un français judicieux, la jeune fille russe qui fait la veille le week-end. Elle a l’habitude de mes notes professionnelles bizarres).
    Je suis donc très heureux de vous relire à nouveau. Mon Cher Pibon (Pibon Terrine, négociant en foie de canard, exilé en thaïlande pour échapper aux normes communes européennes sur les foies de canard. Spontanément, je n’ai que ça à vous offrir comme anagramme) votre scénario avec mes pseudos, c’est du Mérimée ! Quant à votre mystérieux touareg à la peau brûlante (mais qu’est-ce qu’elle a ma peau ?) si je raconte ça à mes copains marocains, je vais les faire crever. Eux ont plutôt tendance à me voir comme un chameau placide sur un vélo !
    Merci également pour l’invite, mais je suis comme Catherine, les valises ne me font plus beaucoup rêver, vous savez. J’ai pas mal donné là-dedans quand j’étais plus jeune, en amérique du sud surtout, et, à part une ouverture certaine aux autres (ce qui n’est pas rien), je n’ai pas l’impression d’avoir appris grand chose durant cette période. Mais je ne veux surtout pas faire de mon cas très particuliers une généralité. Il ya des voyageurs magnifiques, j’en ai rencontré aussi quelques uns.
    Catherine bonjour, enchanté de vous parler à nouveau. Je ne vous oublie donc pas non plus, mais le temps me manque pour penser à tout et à tous. Comme je l’ai expliqué tout à l’heure à un autre « contacteur » (vous avez trouvé mon adresse, bravo, si je ne fais pas mystère de mon nom et du coin où j’habite, c’est aussi à cette fin) cette période est en fait la pire pour que j’intervienne ici, surtout à cause du boulot et à d’autres raisons sur lesquelles je ne vais pas revenir sous peine de lasser ceux qui peuvent nous lire. Je vous dis donc à bientôt et au plaisir de reparler de tout ça ou d’autre chose.
    Je vais laisser la copine russe se reposer un peu (je dois tenir compte de ça aussi) et je vous souhaite une très bonne année à tous les deux.
    DD.

  5. @ Daniel et Catherine
    @ oppossum, tigue, Monique, Candide, 2casa, Pierre-Yves, Etienne Chouard
    @ Paul Jorion
    et …@ tous ceux que ça interesse !

    Le monde va mal.

    Pour moi, la Violence héritée des siècles derniers est centrale : nous avons une  » Culture de la Chair blessée « … et la Chair, c’est tout ce qui touche au vivant sur Terre, au sensible, ainsi qu’à « l’esprit » qui s’y trouve incarné, abrité, logé : l’humanimal bien sûr, et aussi le végétal, le minéral.

    A mes yeux la Crise actuelle est une expression aboutie de cette violence.
    Violence civilisationnelle éprouvée (plus ou moins suivant les cas) par chaque être humain, très tôt dans sa vie et reproduite ensuite a l’age adulte sous des formes diverses, sans conscience de son existence.

    « Bonjour tonton,
    Comment vas tu? et Chalao?
    (suivent des nouvelles personnelles…)
    Je t’embrasse avec tout mon coeur et toute ma tendresse de nièce.
    A bientot. Je t’aime.
    Clémentine, 25 décembre. »

    J’ai juste changé leurs prénoms mais Clémentine et Grégoire existent bien.
    Clémentine est ma nièce de vingt-deux ans. Je lui ai adressé de Thailande un long e-mail pour le Nouvel An, en réponse à celui-ci. Elle vit à Paris. Ci-dessous, je vous en joins quelques passages, sélectionnés à votre intention.

    Clémentine et moi sommes proches l’un de l’autre. Trente ans nous séparent, mais une même histoire nous relie. A 18 mois, elle a été confiée à une mère d’accueil parce que ses parents la maltraitaient. Moi, je n’ai pas eu cette chance (je veux dire : la « chance » d’être éloigné de mes parents par les Services Sociaux), je ne me suis enfui qu’à l’âge de 17 ans.
    Aujourd’hui Clémentine a 22 ans. Elle travaille. Elle dit avoir trouvé (enfin) un garcon « bien » : Grégoire, que je n’ai pas encore eu la possibilité de rencontrer. Elle veut l’épouser.
    Comment vous dire… ?
    Elle et moi n’avons pas eu la langue dans notre poche, ça non ! 😉 Notre histoire fut un combat, commencé de façon précoce. Nous nous sommes bien battus. La dignité est un fruit de ce combat, pour le reste… nos familles sont restées sourdes, c’est banal.
    Banal, oui.

    …………………….

     » Mes voeux à Clémentine… »
    Partie 1 – Les pauvres de ce monde :

    31 decembre 2008.
    Ma chère Clémentine,
    Je te remercie pour tes mots chaleureux.
    Chalao va bien.
    Moi, après avoir souffert mille morts avec une molaire (ouh là là…, si tu savais !), aujourd’hui je vais enfin mieux. Nittaya (qui ne pouvait plus sourire – énorme abcès -, et le père de Chalao, 90 ans – arrachage d’une dent – ont également rendu visite au dentiste, hier et avant-hier. C’est la série.
    Les parents vieillissent, on les sent s’amoindrir. La maman de Chalao sort de chez le médecin pour ses pieds et jambes, du coup il ne reste plus que Chalao qui soit valide et qui soigne son petit monde. Elle est adorable. Bon, v’là qu’elle a un peu de fièvre, me dit-elle !
    Elle va avoir droit au sauna et aux massages. (…)
    …Ah, le soleil est revenu ! Une semaine sans soleil, ca rend triste. Et la chaleur revient. Nous mangeons dehors, avec nos chats, les oiseaux, les fleurs, il y en a tant de fleurs !
    Ce soir Saint-Sylvestre, puis Nouvel An. Des membres de la famille de Chalao viendront de Bangkok et de Lopburi, des amis aussi viendront, de la belle-famille de ma belle-famille viendra d’Udon Thani…, ils arriveront ce soir ou demain. Vingt, vingt-cinq personnes, tous thaïs. Que de liens autour des deux Anciens paisibles et sages qui vivent chez nous ! Il y aura aussi un citoyen britannique que j’adore : Trevor, en couple avec une de nos jeunes amies thaïes, qui vit deux mois ici, deux mois à Douvres, en haut des falaises de craie, face à la Manche.
    Cela va être chaleureux, comme toujours. Je suis soulagé de ne plus passer les fêtes en France. En France, c’était l’angoisse. Il y avait une détresse qui n’osait pas dire son nom tant on est forcément heureux dans notre pays ( – Par rapport aux autres, hein, suffit de regarder la télé : ailleurs, on s’étripe, on vend les enfants…! ). Chaque année, je crois bien que des millions de personnes broient du noir sous le rituel imposé.
    Certains protestent en affichant crânement leur solitude – euh non, le mot est tabou – il faut dire « leur liberté, leur indépendance » !  » Ne croyez pas que je souffre de solitude, les autres mais pas moi ! Moi, c’est MON choix !!  »
    Fanfaronnons, fanfaronnons… L’essentiel, c’est que personne ne voit les larmes derrière les volets clos à minuit. Certains en meurent cette nuit-là, je ne peux l’oublier cette détresse qui semble frapper l’Occident. Je pense aux SDF, ici sur les bords du Mékong il n’y en a pas, on n’abandonne pas les gens, c’est un autre monde…
    Les Blancs, question coeur, sont-ils les pauvres de ce monde ? Son tiers-monde ? « L’enfer, c’est les autres », disent les philosophes des Blancs. « L’argent pourrit tout », dit leur sens commun. L’écrivain québécois Jean Marcel écrit : « Le soupçon généralisé et perpétuel, jusqu’à ce que nous en crevions… » (dans le petit livre que je t’ai offert : « Lettres du Siam », qui parle du pays qui m’a adopté… l’as-tu lu ?)
    Où est la joie de vivre ? Je pense à l’Afrique noire, j’ai hâte de la connaître. Je rêve d’aller en Casamance… C’était mon deuxième choix, juste apres le Siam, quand il y a quatre ans, j’ai décidé de changer radicalement de vie.
    …Irai-je un jour ?

    Les nouvelles de toi me donnent du souci.
    Je suis vraiment déçu que tu ne veuilles pas profiter de cette association – son groupe de parole, ses groupes de travail, de recherche – ainsi que de tous les contacts qu’elle pourrait t’apporter, …y compris un psy compétent puisque tu souhaites en trouver, …la compétence est rare en matière d’inceste.
    J’étais tellement heureux d’avoir trouvé cette adresse grâce à internet, de Thaïlande, au moment où tu semblais désespérer d’en trouver un « de bien ». De mon temps, il n’y avait rien, et la société, plus encore qu’aujourd’hui, nous poussait à nous taire. Nous faisait taire, pour être exact. Eprouvant.
    Ma première réaction, l’incrédulité : tu décides que non, sans même y aller voir ? Les bras m’en tombent ! Un jour, tu as l’air d’être toute décidée, vraiment volontaire, énergique, courageuse et tout et tout, alors je suis admiratif, à ton âge, c’est rare, c’est beau, et je me dis que tu es partie pour une bien belle vie… Ensuite, on dirait que tu as peur, que tu recules. Tu renonces à rejoindre les gens qui t’aideraient, à vivre les belles et sincères amitiés qui s’y trouveraient. Ah…, si seulement tu osais ! N’aie pas peur, vas-y voir… Que veux-tu qu’il t’arrive ? J’ai parcouru le site, c’est OK. Je ne peux rien faire de plus, je suis trop loin, sinon j’y serais allé avec toi.
    (…)
    Clémentine, ne reste pas dans ton beau malheur « que personne ne peut comprendre », comme tu dis. Cela me navre, si tu savais. J’en connais les conséquences : un long chemin de croix. Ne refuse pas le versant ensoleillé de la vie, même s’il faut pour le rejoindre réentreprendre la descente de son versant opposé : se remémorer, ré-éprouver, poser des mots, apprendre et s’ouvrir… C’est tout le prix de ce chemin.
    Au delà, c’est merveille…

  6.  » Mes voeux à Clémentine… »

    Partie 2 – Est-il possible d’aimer ?

    Personne ne peut comprendre… » sauf ton homme « , dis-tu ?

    Je te mets en garde, Clémentine : charger ton homme de ton passé non cicatrisé, non ré-élaboré est une grave erreur. Fatale, avec le temps. Car parler à Grégoire seul de ce qui te pèse sur le corps et sur l’âme, c’est charger ton compagnon. Bien, bien au delà du raisonnable, le sais-tu ? Non, sans doute. Par contre, peut-être le sens-tu, intuitivement…

    Certes, ce n’est pas te caresser dans le sens du poil, dans le sens de tes craintes que de te parler sans détour. Je cours le risque que tu sois contrariée, agacée mais si ce n’est moi, qui osera hein ? Les autres tremblent un peu devant toi, n’est-ce pas, tant ta bouillante colère les intimide…
    (…)
    La question qui compte : nous est-il possible d’aimer ? Je ne dis pas : « nous sera-t-il possible d’être aimé ? », la question ne se pose pas d’après moi : si nous aimons correctement, nous serons aimés.

    Aimer peut-il se réduire à dire « je t’aime » ? A sentir que l’on aime quelqu’un ? A « mourir d’amour » en l’absence de l’aimé ? Est-ce cela aimer ? Ou est-ce manquer d’amour ?

    Je te propose de le dire ainsi : Aimer, c’est rendre au quotidien la vie douce à l’autre. Douce la vie, pas lourde hein !

    Si tu ne le peux pas encore suffisamment, parce que tu souffres de ton passé, c’est à toi de prendre en charge cette souffrance pour en soulager le quotidien de Grégoire. A toi de faire le travail qui consiste à « travailler » ta souffrance comme un potier « travaille » sa terre glaise. Ce n’est pas à Grégoire de te « guérir »de l’inguérissable par la seule vertu de son amour ou de votre amour mutuel idéalisé. Si vous entretenez cette illusion, vous courez au-devant de cruels désenchantements. Tout homme a ses limites, ma Clémentine, y compris ton Grégoire…

    Accéder à autre chose. Si tant est qu’il est possible d’apporter quelque chose à l’être aimé, ce sera le fruit de ce travail : la joie de sortir « sur-vivant » de l’épreuve re-traversée. C’est quelque chose de plus dense que l’ordinaire…

    Tu sembles dire à demi-mots que si jamais tu en trouves le courage, par contre jamais tu n’en auras le temps. D’expérience je sais que cela n’est pas vrai : le temps, on se le retire pour ne pas faire ce dont on a peur. Tu parles à un authentique spécialiste : moi, qui me suis surchargé de priorités pendant des annees – et le couple, c’est génial pour ça ! – l’abnégation que ça demande le couple (là, je me moque de moi, jeune), le travail, ah le travail…, la maison, l’amour, la vie, le mariage, aah le mariage…, et puis les enfants, que de bêtises ne dit-on, ne fait-on pas pour éviter… d’aller « au coeur de la chose » ?

    J’ai joué à ce petit jeu-là pendant dix ans avant de me décider. Et c’est étrange, quand mon couple s’est effondré, le temps dont je « croyais » ne jamais disposer, et bien figure-toi, à ce moment-là : JE L’AI PRIS ! Et le reste s’est « placé » autrement, les prétextes s’étant miraculeusement dissous, la nécessité a renversé mes priorités pour mon plus grand bien, je dois dire. Pourtant, à cette époque, je m’occupais de Martin tout seul – il avait entre cinq et dix ans – , sa mère etant partie, j’étais tout seul, vraiment tout seul, j’étais seul aussi dans mon coeur ; et puis j’avais une entreprise artisanale sur les bras, un salarié mais un salarié qui me prenait pour son père (!), je n’avais aucun jour de repos. J’avais donc encore moins de temps que quand je disais que je n’en avais pas ! Tout cela est très relatif, vois-tu.

    Je tremble que tu ne t’enfermes dans ta tour d’ivoire de malheureuse. Si tu en fais profession, alors tu ne feras sans cesse que tout mettre sur le dos de tes parents, tout ce qui t’arrivera, y compris ce qui releve de ta propre responsabilité, à savoir :
    le travail de te réapproprier ta propre histoire pour en tirer du sens : un sens positif.

    Ce travail, cet « exploit », demande de descendre en notre expérience douloureuse pour y chercher le suc, le nectar. Elle est éprouvante cette descente, c’est vrai, mais on n’en meurt pas. Cette descente se fait accompagnée mais ce n’est pas là le rôle du mari ou de l’épouse.

    Les confidences que nous faisons à nos conjoints ne doivent venir que quand cela est absolument nécessaire (et pas trop souvent, crois-moi) à la seule fin de soulager la relation qui souffre d’un non-dit (qui peut la mettre en péril), mais ces confidences ne doivent certainement pas constituer le déversoir régulier de notre trop-plein de désespoir. Vois-tu la différence ?

    AREVI : Action, Recherche et Echanges entre Victimes de l’Inceste.
    46, rue de Montorgueil 75002 Paris.
    http://inceste.arevi.org

    Mes voeux pour 2009 :
    Souris à ton Grégoire. Chaque matin, chaque midi, chaque soir. Remercie-le. C’est religieux, l’amour. Cela demande de l’humilité. De la modestie. De l’écoute. Du silence. Du recueillement. De l’espace.

    Un conseil en or : ne donne jamais de « conseils » à ton homme. L’écouter suffit. S’il a besoin de ton avis, il te le demandera, fais-lui confiance pour cela. En l’absence de cette demande, abstiens-toi. Lâche le contrôle, ne fais pas comme ta grand-mère (ma mere). Que ton intention soit louable ou pas ne change rien à l’affaire, cela fait dépérir les hommes. Mieux vaut un homme imparfait mais libre et heureux, qu’un homme docile et déprimé. C’est nettement plus désirable…

    En Thaïlande, j’ai la chance merveilleuse d’avoir une femme qui suit  » la Voie du Khwaam-souk  » dans le couple (khwaamsouk : le bonheur), la voie enseignée par Bouddha, vieille de 2500 ans :
    Chalao me rend la vie douce, et respecte – sans les qualifier – mes choix, mes préférences, y compris ces petits détails de la vie quotidienne qui paraissent secondaires au debut d’une relation, … mais apres qui irritent au plus haut point !
    C’est bon d’être en couple et de pouvoir demeurer à l’écoute de soi-même. A charge d’en faire autant avec elle, cela va sans dire. Cette réciprocité fonde une estime mutuelle et remplit le coeur de reconnaissance.

  7.  » Mes voeux à Clémentine… »

    Partie 3 – L’aube… (Fin)

    Avant de te quitter, Clémentine…

    A l’aube, ce matin, ce 31 décembre 2551 (Calendrier bouddhiste. Pour nous, 2008)

    Chalao et moi sommes debout, immobiles, dans la rue devant chez nous, les pieds nus sur le macadam froid, les sandales juste derrière.
    Les bras chargés d’un plateau et d’un panier, nous attendons.
    Quelques voisins également sont là, chacun est devant chez soi. Notre voisin professeur marche pour se réchauffer. Le ciel s’éclaircit, il est 06 heures.
    Personne ne dit mot.

    Je ne bouge pas, je pense à toi et Grégoire.

    Avec vous, je goûte l’aube.

    A cinq cent mètres à la ronde, les coqs s’arrachent les cordes vocales. Quelques oiseaux chantent dans les friches qui nous entourent.
    Des masses plus sombres : les grands arbres qui entourent notre maison.
    Au loin, on entend une vague rumeur : la bourgade, la grand-route.

    …Je frissonne, j’ai un peu froid.

    Ah, les robes oranges des bonzes approchent !

    Eux aussi sont pieds nus. Ils ne sont pas plus habillés qu’en saison chaude. Une sangle autour des épaules retient une sorte de calebasse argentée.
    Chaque moine s’arrête devant moi et soulève le couvercle. Puis fait de même devant Chalao, humble, recueillie.

    Chalao a cuisiné pour eux hier soir et ce matin, à la nuit. Chaque don s’accompagne d’une prière ou d’une demande pour quelqu’un que nous chérissons ou que nous souhaitons aider. (L’aide se réalise par la voie invisible des bienfaits réciproques, par le pouvoir des moines et celui de nos actes.)

    Ce matin, nos prières sont pour vous, là-bas si loin, en France, une prière en chaque geste.

    A chacun des moines je donne un petit sachet de riz complet, cuit, chaud, et un sachet de « Khanom waan » bouillant, un délicieux dessert à base de fruits tropicaux. Tout se fait en silence.

    Les coqs se sont tus.

    Les bonzes s’éloignent. Comme du papier ou de la soie, le bruit de leur robe et de leurs pieds qui froissent la route… Les lampadaires s’éteignent. Le trottoir apparait gris laiteux.

    Les voisins rentrent chez eux.

    Une vieille dame à vélo passe. Nous nous sourions…, la main de Chalao vient se poser sur mon épaule.

    Le soleil peut se lever, la journée est bénie.

    Clémentine, je t’aime et je t’embrasse de tout mon coeur.

    Benoit, ton oncle.

    Benoit.
    Janvier 2009. Rives du Mékong, lointaine Thaïlande.

  8. Le monde va mal.

    Pour moi, la Violence héritée des siècles derniers est centrale : nous avons une ” Culture de la Chair blessée “…
    … et la Chair, c’est tout ce qui touche au vivant sur Terre, au sensible, ainsi qu’à “l’esprit” qui s’y trouve incarné, abrité, logé : l’humanimal bien sûr, mais aussi le végétal, le minéral, …toute notre planète.

    A mes yeux la Crise actuelle est une expression aboutie de cette violence.

    Violence civilisationnelle éprouvée par chaque être humain, très tôt dans sa vie (plus ou moins suivant les personnes) et reproduite ensuite à l’age adulte sous des formes diverses, sans conscience de son existence, ou si peu ! Mais je ne « pense » (ressens) peut-être pas comme la majorité…

    Que la Crise qui nous interpelle aujourd’hui ait son épicentre aux Etats-Unis ne m’a pas surpris.

    Au contraire je l’y attendais précisemment-là, car ce pays est marqué plus que d’autres, et marqué « à la folie », par la douleur de la violence subie, niée et reproduite.

    Cette Crise est une expression aboutie de cette violence à la fois niée (dans ses fondements privés : violences à l’enfance, violences à l’âme), vénérée (dans ses expressions publiques, sociales, policières, guerrières, politiques) et mise en scène (représentation culturelle idéalisée des corps qui combattent, avec une complaisance pour le meurtre et le sadisme).

    L’indignation puritaine de l’Américain ne fait que perpétuer la violence :

    Elle nie que la violence est toute entière déjà présente dans sa Culture Puritaine (ses phobies, ses haines – haine de la nature, du sauvage, haine du naturel, du spontané -, son éducation, ses mensonges, ses viols, ses secrets, sa répression) et déplace cette violence sur de nouveaux objets.

    Elle renforce les refoulements des origines et de ce fait développe des violences « dérivatives », autorisées, tolérées, puis dissimulées, dans le champ social, économique, financier, international.
    Explosif.

    Nous devrions y réfléchir.

    Dans la perception consciente des maltraitances-racines faites à l’enfance se trouve la source d’une guérison.
    La guérison, c’est rendre possible (de l’intérieur de chacun) l’accès à une douceur, à un respect du fragile : le vivant. Ouvrir enfin le champ du possible à une douceur encore jamais expérimentée.

    Explorer la crédibilité de cette possibilité, de ce potentiel, monopolise mes énergies depuis vingt ans. J’ai expérimenté sur moi-même cette possibilité de transformation (en France). Aujourd’hui je me confronte par l’expérience à une Culture qui enseigne la non-violence, à une vie sociale qui essaie de la pratiquer. Du concret : une femme, une famille, des enfants, des parents, etc.

    Combattre frontalement le Mal, c’est le multiplier à l’infini. C’est ce que font les Américains en désignant un diable extérieur à eux-mêmes. Cette voix-là est sans issue. Elle finit d’ailleurs par mettre la planète elle-meme en péril.

    Il y a urgence à rétablir le lien entre notre sensibilité et notre intelligence, entre nos réflexions et nos actes.
    A cesser de juger, de hurler, de désigner.
    Benoit.

  9. Comme vous avez raison ! Voila un message tres spontané qui me fait bien plaisir, Catherine !!

    Désolé…, et ravi 😉 ! , d’être la cause de votre retard au travail à l’hopital ( à distance…, et quelle distance hein !).

    Si je vous ensoleille votre journée, vos patients en recevront probablement quelques rayons, n’est-ce pas ?
    …L’effet « papillon » ?

    Les Thaïs appellent les papillons des « pii-sua ». Je les vois autrement maintenant que je « sais »…

    Car les Thaïs croient aux esprits : les « pii ». Enfin, croire… puisque nous vivons avec eux. Ils sont là, autour de nous.

    Il convient de les honorer, de leur donner à manger, à boire chaque semaine, de leur offrir des fleurs. Si nous pensons à eux et les respectons, nous pouvons leur faire des demandes.
    Devant notre maison nous avons une petite maison miniature pour abriter tous les esprits des êtres qui ont vécu ici… et qui y vivent encore…

    Le « pii-sua », est un esprit qui vole dans un petit habit (« sua »). Le papillon thaï est en effet une petite étoffe d’esprit en vol !

    « Un esprit en habit », « un esprit-en-tissu »… qui vous cligne dans les yeux.
    Quand j’écris, je les vois. Ils sont grands et très colorés, passent de fleur en fleur. Nos chats leur courent après. Mais ils se rient d’eux…

    Parler thaï, c’est devenir poète.
    Percevoir l’invisible. Par les mots. Puis par…

  10. Benoît, votre intervention me touche beaucoup. Benoît, je ne vais pas chercher dans les textes, mais je suppose que dans l’histoire de l’humanité, l’étape de votre cheminement où vous arrivez aujourd’hui, c’est à dire que la perception consciente des maltraitances-racines faites à l’enfance se trouve à la source d’une guérison, cette étape a déjà du avoir été franchie plusieurs fois.

    Qu’est ce qui fait selon vous que l’humanité oublie et doive trop souvent recommencer son cheminement douloureux ?

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