L’actualité de la crise : Dr. Folamour donne la Chine gagnante, par François Leclerc

Billet invité.

DR. FOLAMOUR DONNE LA CHINE GAGNANTE

On apprend avec retard que dans une « war room » du Pentagone située dans une « safe house » du Maryland, des galonnés se sont essayés à un nouveau jeu de simulation, pour se préparer à toutes les éventualités de la guerre économique qui s’annonce. L’un d’entre eux reconnaîtra à la sortie, selon CBS News, qu’il s’est senti pour l’occasion être devenu une sorte de docteur Folamour.

Différents membres de la communauté du renseignement, dont le nombre même est classifié, ont fait preuve d’une impressionnante démonstration d’unité en restant dans la même pièce durant les deux jours qu’a duré le jeu. Ils ont assisté au déroulement du jeu devant un parterre d’universitaires, de responsables de hedge funds (d’autres hommes de l’ombre) et de dirigeants de banques d’investissement (ceux d’UBS, la banque suisse prise la main dans le pot à confiture, avaient été chaudement recommandés par l’administration fiscale, pour bien connaître la musique), prétexte afin de prendre note des réactions de ces derniers, le vrai but de l’opération.

La Chine a tiré les marrons du feu des continuels affrontements opposant les USA et la Russie : c’est le triste enseignement majeur des opérations qui ont été simulées, qu’il faut annoncer sans attendre. De nouveaux plans ont été immédiatement mis à étude au sein de l’état-major inter-armées, dans le cadre d’une commission mixte, dont l’existence été démentie avant même que son existence ne soit révélée. Deux précautions valent mieux qu’une. L’équivalant des « réserves sur les réserves » du héros d’Albert Cohen.

Les acronymes de deux redoutables armes de simulation massive ont été dévoilés aux participants triés sur le volet : WALRUS (Warfare Analysis Laboratory Registration and User Website), qui désigne le système informatique permettant de conduire en temps réel les opérations de guerre, et WOPR (War Operation Plan Response), le lourd et volumineux manuel destiné au paquetage des GI’s en opération qui, tradition militaire oblige, détaillait à chaque instant les consignes quant à la conduite qu’il fallait tenir dans chaque situation imprévue. Et il était prévu, c’est déjà un point d’acquis, qu’il y en aurait de nombreuses.

Redescendu sur terre, l’un des participants a déclaré que l’ensemble était « étonnement réaliste », sans doute parce que le jeu n’opposait pas les « blancs » et les « rouges », une disposition classique de la guerre froide, mais pas moins de cinq équipes : Etats-Unis, Chine, Russie, Asie du sud-est et « autres », ce qui en dit long sur l’intérêt stratégique présumé de l’Europe occidentale, soit dit en passant.

S’exprimant « off », en civil et sous le couvert du plus strict anonymat, l’un des participants au jeu, dont la condition militaire était trahie par sa coupe de cheveux et son embonpoint, a déclaré : « Pourquoi l’Armée s’intéresse-t-elle aux flux des capitaux ? Parce que le déroulement de la crise financière globale pourrait avoir des conséquences dans le monde réel, y compris la chute d’Etats. Nous avons déjà enregistré des émeutes en Grande-Bretagne et dans les Balkans ». Ce qui en dit à nouveau long sur le rôle assigné à l’Europe dans cette affaire ainsi que sur la fibre profondément sociale qui anime les militaires de tout temps.

Un reporter de Politico, un blog de qualité, bien qu’il ne s’aventure jamais à évoquer les questions les plus épineuses que soulève la philosophie, a habilement fait preuve de ses capacités de journaliste d’investigation et de résistance à l’alcool à la fois, obtenant des informations complémentaires d’un insider. Le jeu a consisté en une série précipitée de crises successives, effondrement de la Corée du Nord, manipulation du prix du gaz naturel par les Russes, fortes tensions entre Taiwan et la Chine, blocus naval de l’Iran, etc… « Ce qui était attendu de nous, c’était de savoir qui serait susceptible dans chacune de ces situations de nous aider financièrement», confirmant que les fins stratèges du Pentagone avaient clairement analysé la situation et déterminé le point faible de leur propre camp. Ayant au moins compris que c’est le peuple chinois qui, par son dur labeur, et les consommateurs américains, par les dettes qu’ils ont contractées, ont financé l’effort de guerre irakien. Et que l’on ne peut plus trop compter sur eux pour la suite.

Les Etats-Unis (entendez : ses hauts représentants militaires) sont à la recherche d’une approche intégrée de riposte, l’exemple donné étant celui de la conjugaison d’un blocus naval et de sanctions économiques concernant l’Iran. On connaissait déjà l’importance des relations entre Wall Street et Main Street (le commerce de détail), il apparaît qu’un renforcement des liens doit être désormais opéré, non pas entre les industriels de l’armement et le Pentagone (c’est déjà fait depuis longtemps), mais entre ce dernier et les milieux financiers, identifiés comme un allié, certes civil, mais indispensable à la victoire. Des milieux qui savent décidément se rendre indispensables et flairer les bonnes affaires.

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16 réflexions sur « L’actualité de la crise : Dr. Folamour donne la Chine gagnante, par François Leclerc »

  1. Les têtes pensantes et galonnées à la fois auraient donc envie de passer la frustration que la débacle afghano-irakienne leur procure sur le dos de la crise (c)(r)(tm) ?

    S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche !

    En guise de brioche, la chasse aux capitaux hérétiques rique fort de se révéler autrement plus sportive que les promenades guidées dans les rues de Bagdad.

    Et quel Vincent Lindon, maître-tradeur de son état, pourra leur dire : « Welcome ! »

  2. entre le complexe industrialo-militaire et l’industrie financière, on ne sait plus très bien qui travaille pour qui…
    il me semble bien que dans la finance mondialisée de f. chesnais est abordé ce lien entre militarisme, délire sécuritaire et finance, l’un nourrissant l’autre nourrissant l’un en retour… à propos le budget militaire de m. obama se porte pas trop mal, non?
    ainsi tout ce beau monde? des militaires, des universitaires, des dirigeants de hegde funds et de banques d’investissement? pour une économie de guerre, c’est une économie de guerre.

    @ yannick
    y en a peut-être d’autres, mais contreinfo.info donnait yahoo

  3. Ba c’est bien, c’est la selection naturelle sauf que c’est pas le plus fort militairement qui gagne c’est le plus filou.

    pas sur qu’a ce jeu les Etats Unis reviennent gagnant…

  4. Suite à cet article, je me suis remis à
    lire « La guerre hors limites » des colonels chinois Qiao Liang et Wang Xiangsui
    paru en 1999 et traduit en français en 2003.
    extrait page 92, … »la guerre financière devient au contraire une arme « hyperstratégique » qui retient l’attention du monde entier, du fait qu’elle est facile à mettre en oeuvre, qu’elle permet d’agir secrètment et qu’elle est aussi teriblement destructrice. »

    Plus d’infos sur ce livre :
    http://en.wikipedia.org/wiki/Unrestricted_Warfare

    Le livre en PDF dans sa version anglaise :
    http://www.terrorism.com/documents/TRC-Analysis/unrestricted.pdf

    Pour l’instant, New York est la 1ere place financière mondiale mais ce flambeau va bientôt être repris par Shanghai.
    A chacun son tour. Londres –> New York –> Shanghai –> Mumbai (Bombay)

  5. Objet: Pentagon preps for economic warfare
    by Eamon Javers | 4/9/09 4:18 am edt

    « FinanceWar Room » du Pentagone située dans une « safe house » du Maryland
    http://www.politico.com/news/stories/0409/21053.html
    François Leclerc « Doctor Folamour donne la Chine gagante » [12 avril, billet 2788]
    Paul Bracken, a professor and expert in private equity at the Yale School of Management who attended the sessions.
    “The purpose of the game is not really to predict the future, but to discover the issues you need to be thinking about.”
    Quels heteroJoint-groups, en France, procèdent à ce qui suit :

    (1°) Evaluations-Anticipations type Auguste [Billet 2778 12 avril 21:37]
    Commentaire au Billet du 12 avril « La reprise aux USA (non je plaisante) » par F.Leclerc
    http://www.pauljorion.com/blog/?p=2778#comment-23520

    (2°) Simulations équivalentes à celles de la « FinanceWar Room » du Pentagone située dans une « safe house » du Maryland,
    – avec des Américains des USA et canadiens ?
    – avec des Mexicains, Brésiliens et Argentins ?
    – avec des britanniques, écossais, irlandais ?
    – avec des allemands et des italiens ?
    – avec des russes ? … des turcs ?
    – avec des sud-africains ?
    – avec des saoudiens, koweitis, qataris, leaders Dubai et EAU,… ?
    – avec des indiens ?
    – avec des chinois (continentaux, Hong-Kong, diaspora, etc.) ?
    – avec des japonais et sud-coréens ?
    – avec des indonésiens et des australiens ?

  6. Il me semble logique que l’oligarchie financière veuille se doter d’un bras armé qui en soit véritablement un, puisque la question de la force armée est la dernière qui la fasse encore apparaître en position de faiblesse par rapport aux états nations et leurs extensions transnationales. A ceux qui pensent en effet que cette étape a déjà été franchie je poserai simplement la question : « Le pouvoir financier, combien de division ? » mis à part des firmes comme Blackwater, qui n’en sont encore qu’au stade de brigade de contrôle et d’extermination des civils à domicile.

    Je sais combien il est désagréable à certains de se retrouver, sur certains aspects de la défense de la démocratie, sur le même bord que ces fonctionnaires comme les autres que sont les forces militaires et les forces de police, mais c’est ainsi. Dans toutes les grandes démocraties occidentales au moins, le pouvoir militaire a encore tous les atours de l’allégeance au pouvoir politique et non à celui de la « société civile » (et oui ! doux apôtres de la dite société, le problème est également là !).

    Cette question illustre bien la formidable régression historique que constituent les formes modernes du capitalisme. Au dix septième siècle, la Compagnie des Indes Néerlandaises –organisation totalement privée- était l’une des plus redoutables forces MILITAIRES maritimes du monde d’alors. Forte de près de deux cent navires puissamment armés et servis par des milliers de mercenaires, elle était capable de rendre coup pour coup à toutes les puissances nationales de son temps, de l’Angleterre montante à la France rayonnante de Louis XIV, en passant par le Portugal et l’Espagne. Il faudra, à la fin du dix huitième siècle, l’action presque conjuguée de la France révolutionnaire et de l’Angleterre pour détruire sa puissance de feu et démanteler son immense empire.

    Plus de deux siècles plus tard, nous voilà revenu à émettre l’hypothèse que refaire en sens inverse ce chemin parcouru ne relèverait pas de l’histoire fiction ! Il ne serait pas non plus absurde d’imaginer que la partie de l’hégémonie mondiale puisse se jouer alors non plus entre des blocs géopolitiques homogènes de même structure de pouvoir, mais entre des intérêts privés et militarisés par la grâce d’états gigognes, et des puissances montantes dictatoriales (comme la Chine) dont le pouvoir politique aurait gardé tout sons ascendant sur ses forces armées. Cela ne serait pas le moindre des paradoxes, et guère réjouissant je vous l’accorde.

  7. Le pouvoir c’est:
    – Des ressources énergétiques (Afrique, Russie, Pays en « tan » – à ce propos, ne cherchez pas plus loin l’origine du soutien d’Obama à la Turquie)
    – Une main d’oeuvre sous payée et qualifiée (Inde, Chine)
    – La maîtrise des flux de capitaux (Angleterre, USA)
    Dans cette configuration l’Europe c’est peanuts.

    Cette dernière est, au moment ou je vous parle et de manière fort officieuse, entrain d’essayer de se doter de ce genre d’interface Economie/Defense (les militaires sont « lents »). Ce sera bien sûr un échec assourdissant. Comme d’habitude à 25, les intérêts stratégiques des « partenaires » étant fondamentalement divergents.

  8. >Frédéric Leclerc

    Je recommande la lecture d’un excellent essai, La Guerre hors limites, écrit par Qiao Liang et Wang Xiangsui, et traduit chez Payot/Rivage.
    Cet ouvrage est assez ancien, mais c’est le premier a avoir pensé de manière systématique cette extension à la finance de la guerre.
    Les deux auteurs ainsi, au détour de leur livre, évoque la possibilité d’un conflit militaire qui serait appuyé par une crise financière résultant de manipulations boursières…
    Par contre, je trouve que ce livre a une traduction un peu inégal, et surtout, il révèle une pensée militaire disont étrange..

  9. Si j’étais un tantinet complotiste, je dirais que la guerre économique est le seul moyen pour la Chine de mettre au tapis les USA, ils savent très bien militairement qu’ils n’ont aucune chance. Avec une guerre économique, financière, les Chinois savent qu’ils encaisseront beaucoup mieux les dégats que les Américains.
    Ne me dites pas que ce n’est pas une hypothèse plausible, les grands liens de façades d’amitiés entres grandes nations n’empêchent pas les différentes agences secrètes, les diplomaties les plus secrètes et sournoises d’oeuvrer dans l’ombre avec les stratégies les plus tordues les unes que les autres.
    On est à l’époque de l’ONU, des droits de l’homme, de la paix, etc, mais bon ne nous leurrons pas, malgré les déclarations de bonnes intentions lors des sommets, les mains serrées pour la photos, sous la surface les états majors préparent leur plan de bataille pour étendre leur pouvoir, les pays restent est demeurent des nations avec des visées impérialistes.

  10. @ leduc

    Si j’étais un tantinet complotiste, je dirais que la guerre économique est le seul moyen pour la Chine de mettre au tapis les USA, ils savent très bien militairement qu’ils n’ont aucune chance.

    « La crise. Des subprimes au séisme financier planétaire » (Fayard 2008 : pp. 13 – 15) :

    Les États–Unis ont-ils été manipulés par la Chine et la crise qui est en train d’engloutir le monde en est-elle la conséquence ?

    Les États–Unis creusèrent leur propre tombe quand dirigeants d’entreprises et investisseurs conclurent une union sacrée dont la stock-option fut longtemps l’emblème et dont la folie des start-ups marqua le point culminant, et ceci aux dépens des salariés. On permit aux ménages américains, dont les salaires déclinaient en dollars réels au fil des ans, de substituer du crédit facile (accès simplifié et taux défiant toute concurrence) à l’argent qui faisait défaut. C’est la Chine qui alimenta la pompe. Quand la source se tarit, l’édifice s’écroula.

    Comme le monde entier en était venu à dépendre de l’avenir du couple États–Unis / Chine, le monde entier fut entraîné dans la chute. Cette interdépendance avait pris des formes subtiles, comme quand les grands investisseurs institutionnels américains, à la recherche de placements sûrs, et ceux-ci se réduisant comme peau-de-chagrin, furent à l’origine d’une spéculation colossale sur les matières premières, sur les céréales en particulier, qui accula le monde à la faim. Cette spéculation sur les céréales fut aggravée par la mobilisation du maïs dans la course qui visait à trouver un substitut au pétrole. En effet, s’engageant au XXIe siècle dans une industrialisation massive, à l’image de celle qu’avait connu l’Occident, bientôt suivi du Japon, dans la première moitié du XXe, la Chine, et dans une moindre mesure, l’Inde, exacerbèrent la pression sur un marché de l’énergie dominé par le pétrole, dont le spectre de l’épuisement se dressait à l’horizon.

    Ce scénario avait-il été mis au point par la Chine de la manière dont il s’est déroulé ? Je l’ignore. Ce qui est certain, c’est que les Chinois avaient dû envisager deux cas de figure : le premier, celui où le petit ballet chorégraphié conjointement avec les États–Unis se déroulerait dans les meilleures conditions possibles, et le second, celui où les événements prendraient un autre tour, et il n’avait pas dû leur échapper que, dans un cas comme dans l’autre, il en résulterait pour eux un immense bénéfice : économique avec le premier scénario, politique avec le second, et ceci précisément pour la raison que je viens de mentionner : que les États–Unis avaient délibérément créé une situation explosive en laissant patrons et actionnaires mettre KO les salariés, alors que la tâche qui demeurait assignée à ceux-ci était de continuer à consommer au même niveau que celui que la prospérité exceptionnelle des années 1950 avait déterminé.

  11. Dites, ce serait bien de faire preuve d’un peu plus de professionnalisme dans la rédaction de ces articles.
    Les infos sont toutes reprises de l’article de politico et mal reprises. On rigole franchement en lisant que « WOPR (War Operation Plan Response), le lourd et volumineux manuel destiné au paquetage des GI’s en opération qui, tradition militaire oblige, détaillait à chaque instant les consignes quant à la conduite qu’il fallait tenir dans chaque situation imprévue. Et il était prévu, c’est déjà un point d’acquis, qu’il y en aurait de nombreuses. » quand Politico nous apprend en réalité que « Still, the event conjures images of the ultimate Hollywood take on computer strategizing: the 1983 film “War Games” in which a young computer hacker nearly triggers a nuclear apocalypse. The film and the reality had one similarity: The characters in the movie used a computer called WOPR, or War Operation Plan Response. »

    Autrement dit: WOPR n’est que le WALRUS fictif imaginé par les scénaristes du film de John Badham…

    Enfin, on rigole bien avec vous!

  12. @ Hahaha

    Le site Politico a été cité dans le billet et j’ai donné le lien avec l’article corespondant dans le cours de la discussion qui a suivi sa publication. Le ton ironique de mes commentaires ne vous aura certainement pas échappé. Pris par mon élan, j’ai malencontreusement commis le télescopage que vous relevez, qui n’affecte en rien l’histoire.

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