Université d’Été de l’IHEST, le 7 septembre à Arc-et-Senans

Mon intervention, le 7 septembre, à l’Université d’Été de l’Institut des Hautes Études pour la Science et la Technologie : Une constitution pour l’économie, se trouve maintenant en ligne : il y a le texte complet ainsi que la vidéo (une heure et trois minutes).

M. Jorion. On a parlé hier d’innovation. J’observe qu’elle s’exerce, elle aussi, dans des cadres préétablis. Ma propre carrière montre que l’interdisciplinarité est aussi définie de manière relativement contrainte. Aussi est-il difficile d’échapper aux catégories.
(Suite à l’écran…)

J’ajoute ici le texte de mes réponses aux questions.

M. Hainzelin, pour le groupe 1. Comment votre proposition de constitution a-t-elle été construite sur des savoirs économiques et en interaction avec les scientifiques de cette sphère ? Selon vous, quelles doivent être les modalités pour la réflexion des intellectuels que vous appelez de vos vœux ? Comment éviter la dictature d’un groupe ? Comment y associer les scientifiques ?

M. Jorion. J’ai travaillé dans l’industrie financière de 1990 à 2007, à Paris, Londres, Amsterdam puis aux Etats-Unis. Je n’ai parlé jusqu’à présent qu’en tant qu’ingénieur financier, formé sur le tas. J’avais bien quelques connaissances en économie : celles nécessaires pour devenir sociologue ou anthropologue. Pendant mon apprentissage, j’avais particulièrement été frappé par l’absence de dimension sociologique de la science économique récente. C’est la raison pour laquelle je me suis intéressé davantage à l’économie politique du XVIIIe et du XIXe siècles. Et je suis sûr que vous avez reconnu dans mes analyses des relents de Smith, Ricardo, Marx, mais aussi d’auteurs plus anciens comme Quesnay ou Cantillon. Ce sont principalement ces auteurs que j’utilise.

Comme anthropologue, j’ai aussi contribué à une remise à jour de l’interprétation de la formation des prix chez Aristote. J’ai eu le plaisir d’appeler l’attention de spécialistes sur des erreurs de traduction de l’Ethique à Nicomaque. Ma thèse d’anthropologie concernait l’économie. J’ai vécu pendant quinze mois dans l’île de Houat, au large de Quiberon. J’ai eu l’occasion d’y collecter l’information relative aux prises et aux ventes d’une douzaine de bateaux, que j’ai analysées. Je me suis aperçu que la loi de l’offre et de la demande ne rendait pas compte de la formation des prix. J’ai ensuite travaillé aux Nations Unies, à la FAO, comme socio-économiste en Afrique, où j’ai fait la même constatation avec les données que j’y ai récoltées. D’autres facteurs jouaient, là aussi, que l’offre et la demande dans la formation des prix. Tant et si bien que je me suis aperçu que la théorie aristotélicienne était la seule à rendre compte des faits.

Cela dit, l’anthropologue est obligé d’envisager l’espèce humaine en tant qu’espèce et d’analyser son comportement à ce niveau. Pour l’anthropologue, la division en nations n’est bien évidemment pas pertinente. Au fil de l’histoire, on s’aperçoit qu’on a pu, en maîtrisant l’agressivité propre à notre espèce, constituer des unités de plus en plus grandes. Une étude devenue classique de Lee et DeVore a montré que des bandes de chasseurs-cueilleurs avaient atteint le maximum de leur potentiel en constituant des groupes de cinquante à quatre-vingt personnes. Puis se constituent des villages agricoles, accroissant ainsi le nombre de gens dans les communautés. En fonction de la technologie, on a pu cultiver des champs plus ou moins distants des villages. On a créé des milieux urbains, qui ont atteint une certaine taille. Avec l’institution de la démocratie, on a pu constituer des unités où plusieurs centaines de millions de personnes peuvent vivre conjointement.

Aujourd’hui, on arrive à un tournant, qui n’est du reste pas lié à la crise. A quel type biologique appartient l’espèce humaine ? Marshall Sahlins a mis en lumière ce qu’il a appelé le comportement « prédateur » du lignage en Afrique. Les biologistes, pour leur part, auraient qualifié ce comportement de « colonisateur ». Dans les faits, notre espèce n’est pas bien armée sur le plan physique. Elle n’a pu survivre que grâce à son ingéniosité et son agressivité. Aussi a-t-elle tendance à croître, à devenir de plus en plus efficace dans l’utilisation de son environnement, qu’elle exploite selon une stratégie de terre brûlée. Là où l’espèce humaine passe, il ne reste pas grand chose. D’autres espèces animales ont ce comportement, et l’on sait à quoi il conduit : envahissement de l’espace, une population qui devient trop importante, est obligée de se déplacer et d’agrandir son territoire. Nous connaissons tous l’image catastrophique des lemmings qui épuisent leur environnement, se déplacent alors en masse et meurent en tombant de falaises ou en se noyant.

Pourquoi le comportement colonisateur fonctionne-t-il ? Parce qu’il ne parvient que rarement à coloniser entièrement son environnement. Arrive un moment où une catastrophe naturelle l’empêche de progresser. La population baisse alors massivement, puis repart à la hausse ou s’éteint.

Notre espèce est donc de ce type, extrêmement agressive. L’entreprise, vous le savez, est fondée sur un modèle militaire. La hiérarchie y est militaire, certaines sont de vraies caricatures, car on sait qu’aucune armée ne pourrait fonctionner avec un tel degré de rigidité. L’entreprise est colonisatrice. A combien de réunions ai-je assisté où il ne s’agissait que d’augmenter les parts de marché ? Tout cela est naturel pour une entreprise. De quoi s’agit-il ? De colonisation de l’environnement. Ce faisant, les ressources disparaissent petit à petit ; on épuise l’environnement.

Sur le plan biologique, notre espèce a donc atteint la limite de sa capacité. Elle a envahi la terre, l’a couverte entièrement, et se trouve aujourd’hui à l’étroit dans son domaine maximum d’extension. La destruction de son environnement cause problème. D’aucuns se demandent si l’activité humaine est la cause du réchauffement climatique ? Le fait est que la planète est engagée dans ce mouvement, nous obligeant à tenir compte de ce facteur.

Notre espèce a donc réussi comme entreprise grâce à notre agressivité et a atteint la limite de ce qui était faisable dans ce cadre. La solution biologique ? C’est l’extinction. Nous avons cependant un avantage sur d’autres espèces : la réflexion. Notre comportement, on le sait, peut être adaptatif. Nous avons une capacité à nous représenter les situations et à agir sur elles. Dit en passant, le XXe siècle offre une bonne illustration de notre incapacité à maîtriser l’agression : pensons simplement au nombre de morts causés par la première guerre mondiale. Pour éviter l’extinction, il faut donc bien prendre conscience qu’il est indispensable d’éviter que ce genre d’événement ne se reproduise. D’autant qu’on sait bien – c’est écrit dans notre patrimoine génétique – que notre disposition à aller vers l’extinction est très grande. Pour l’éviter, un sursaut massif s’impose.

J’ai dressé un portrait catastrophique de la crise que nous vivons. Mais il me semble bel et bien réaliste, fondé sur une analyse sérieuse et pas la simple expression d’une dépression nerveuse. Il faut bien en prendre la mesure. Ceci posé, votre question porte sur la science économique. Celle-ci a été produite par nos sociétés, dans un cadre où d’autres sciences sont apparues. Il a fallu créer la démocratie : c’est une invention de toutes pièces, produite par l’effort conjoint de plusieurs pays. On en trouve les germes dans la Grèce antique, bien qu’il s’agisse là d’un système esclavagiste. Les Anglais ont apporté leur contribution, puis les Américains à la fin du XVIIIe siècle. La révolution française et Napoléon ont offert leurs propres mises au point. Il s’agit donc avec la démocratie d’une invention humaine, que l’on a faite à la suite d’un dégoût, le dégoût des guerres de religion, comme le dit bien Jean-Claude Michéa, qui a conduit à un sursaut et a obligé à passer à autre chose.

Ce faisant, nous avons abandonné au sein de la démocratie, une zone franche. Nous avons maintenu l’économie à part. Du coup, on a affaire à un système économique qui continue à fonctionner comme avant, de la manière dont notre espèce fonctionne, sur le mode colonisateur. Cela permet la concentration de la richesse et rend possible une perversion de la démocratie par le pouvoir de l’argent. Celui-ci peut agir sur le processus démocratique. Ainsi peut-on acheter des politiciens véreux ou des votes. On a laissé l’économie tranquille dans sa sphère de darwinisme social spontané d’élimination du plus faible au profit du plus fort. C’est de cette manière qu’on a perverti le système. On a vu aux Etats-Unis la fondation de départements de « science » économique créés par de grands financiers, par le milieu bancaire. Sans doute avez-vous visité comme moi des universités américaines, où le département d’anthropologie se trouve dans un petit pavillon dont le toit, comme à Yale, fuit, des casseroles au sol servant à recueillir l’eau. A côté, il y a des départements de finance aux colonnes de marbre, faits pour abriter des chaires prestigieuses, où l’on produit de la science économique et où l’on élimine toute analyse en termes de classe sociale ou de groupes socio-économiques. Ceux-ci sont remplacés par un homo oeconomicus, auteur de décisions rationnelles et qui n’appartient à aucune classe sociale. On nous produit des interprétations des grandes crises faites non pas en termes de répartition de la richesse mais de masses monétaires, et ainsi de suite.

On a parlé de méthode scientifique. La science économique au XXe siècle a consisté à prendre des solutions définies d’avance et à les adapter aux questions que l’on se posait. On prend la solution qu’on connaît et on simplifie la question posée, jusqu’au moment où la solution s’adapte au sein de ce cadre. Il n’y a là aucune caricature de ma part. Vous savez bien qu’on élimine la dimension du temps en utilisant des équations différentielles et je pourrais citer maintes autres simplifications de la même farine. Pire, dans la science économique créée par l’école autrichienne puis celle de Chicago, on remplace le point de vue objectif par un point de vue subjectif. On met à la place d’une analyse de type physique, une analyse fondée sur un sujet. Le succès de la physique, on le sait, a consisté à objectiver les problèmes et à en éliminer l’influence du sujet humain. La science économique, elle, a parcouru le chemin inverse, allant entièrement à l’encontre des principes scientifiques et épistémologiques de base. Elle constitue du coup un discours idéologique, produit par des fondations émanant du milieu-même où elle est consommée. Bref, c’est un savoir vide, qui ne présente aucun intérêt. (Rires)

M. Lepetit , pour le groupe 2. Selon vous, quel est le point le plus important pour la sortie de crise ? Est-ce le fonctionnement de la société américaine ? Dans l’affirmative, comment les Etats-Unis vont-ils résoudre leurs problèmes structurels de pays sous -développé, qu’il s’agisse de la santé, de l’éducation ou des infrastructures ? Car si ce pays redevient vertueux, il pourra entraîner le monde. Autre hypothèse : les règles de fonctionnement ne sont-elles pas l’élément le plus important ? Quels sont alors les éléments techniques de votre proposition ? Cela dit, n’est-il pas plus liberticide d’interdire que de réglementer ?

M. Lafaye , pour le groupe 3. Une constitution suppose des lois et des décrets. Le diable, on le sait bien, se situe souvent dans les détails. Interdire les marchés à ceux qui n’ont rien à y faire ? C’est bien de l’écrire, mais certainement beaucoup plus compliqué à mettre en œuvre. Vous nous avez dit que la sortie de crise et l’évolution du monde dans lequel nous vivons nécessitait un changement de comportement, exigence difficile à décréter. Aussi aurions-nous aimé disposer de quelques compléments d’informations de l’anthropologue que vous êtes. Quid ainsi d’une taxe sur les transactions financières ? Ce genre de dispositif peut-il induire des changements de comportement volontaire ?

M. Jorion. S’agissant de la sortie de crise et du rôle des Etats-Unis, j’ai souligné dans mon exposé que 30 % de la consommation et de l’économie réelle du monde dépendait du consommateur américain. Au sein même des Etats-Unis, c’est 70 % de l’économie locale qui dépend de la consommation. Une analyse d’Emmanuel Todd sur ce pays va dans le même sens que mes propos sur le comportement colonisateur. Selon lui, les Etats-Unis auront été un feu de paille lié à l’existence d’un continent inexploité envahi par les « lemmings » traversant l’Atlantique et trouvant dans le nouveau continent un environnement quasiment vide. Dans les faits, le système américain s’est essentiellement organisé sur le mode colonisateur. Mais il n’a absolument pas tenu compte du fait que ce continent immense pourrait atteindre les limites de son exploitation possible. Sans doute les Etats-Unis ne nous offrent pas un exemple dont on puisse tirer des leçons en Europe, laquelle a atteint ses capacités en matière d’environnement il y a longtemps, probablement au début des temps modernes. Reste que les 30 % que représentent la consommation américaine sont une réalité. Si ce pan du système s’effondre, il y a aura grand danger.

Liberticide, dites-vous. Que je sache, toutes les règles sont liberticides. La liberté, il faut bien en avoir conscience, a été redéfinie par l’école autrichienne – von Hayek et compagnie – dans un sens naturel, non policé, en ne tenant pas compte de l’interaction avec l’Autre, de la dimension collective des choses. Le credo de l’école de Chicago ? C’est l’individualisme méthodologique, le postulat qu’il n’y a rien à comprendre au niveau collectif qu’on ne puisse déduire de l’addition des comportements individuels. Il est amusant de se rappeler que ces gens souscrivent également au principe de la main invisible d’Adam Smith, que l’individualisme méthodologique est incapable d’expliquer, puisque c’est précisément un effet collectif d’une nature différente de la somme des intérêts individuels.

Liberticide ? Voyez le Glass-Steagall Act de 1933, qui interdisait aux entreprises financières qui font de l’intermédiation d’être des entreprises qui travaillent sur fonds propres à la spéculation, sur les marchés. S’agissait-il d’une mesure liberticide ? Personne n’utiliserait ce qualitatif. L’interdiction que je propose des paris sur les fluctuations de prix est du même ordre que cette disposition. Liberticide ? C’est une société où règle l’arbitraire. Un système de régulation de la finance est l’équivalent lui de l’introduction de la démocratie au sein du système économique. Aussi j’appelle de mes vœux la fin de l’extraterritorialité morale de la finance. Celle-ci veut se définir comme amorale, en dehors des systèmes moraux. Les sociétés humaines ne pourront continuer de fonctionner en tolérant des enclaves amorales en leur sein. Il n’est pas possible de laisser les comportements spontanés de l’espèce dominer l’ensemble du système. Blumenbach, un anthropologue de la fin du XVIIIe siècle, est à l’origine du terme d’auto-domestication. Nous avons, a-t-il dit, domestiqué un ensemble d’espèces mais nous l’avons fait aussi avec nous-mêmes : nous avons procédé historiquement à notre auto-domestication, en particulier en contenant notre prédisposition à l’agression. Ces restrictions sont-elles liberticides ? Freud insistait dans Malaise dans la civilisation sur les difficultés à contrôler notre agressivité, soulignant qu’il s’agissait avec elle d’une donnée de l’espèce. Cette évolution « civilisatrice » est-elle liberticide ? Certainement. Mais si nous voulons éviter l’extinction, il faut que certains de nos comportements spontanés soient soumis aux exigences de la raison. Dit sous une autre forme : c’est la raison seule qui nous sauvera de l’extinction.

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21 réflexions sur « Université d’Été de l’IHEST, le 7 septembre à Arc-et-Senans »

  1. Je veux bien regarder la vidéo, mais pour trouver le protocole RTSP afin de l’ouvrir c’est galère et comp. Et une fois trouvé les choses se compliquent encore.

  2. Bonjour,
    Je viens de passer un moment merveilleux à la lecture d »une constitution pour l’économie ». C’est pour moi un exposé exhaustif qui me manquait jusqu’alors dans ma comprehension de la crise. (Je suis un esprit simple, vous l’aurez compris!).
    Merci MONSIEUR JORION.

    Dommage que votre intervention ne passe pas aux « 20 heures »…………………

  3. @moderato-cantabile

    Bonjour, j’utilise quant à moi le logiciel VLC, que l’on trouve en téléchargement (libre et gratuit) sur le site http://www.videolan.org. La page d’accueil est en anglais, mais lors de l’installation il se configure de lui-même en français.

    Bonne installation, et bonne lecture vidéo.

    Cordialement.

    PS en utilisant ce logiciel, je n’ai eu aucun problème pour visionner la vidéo en question.

    1. Merci bien pour le lien! (Comme moderato-cantabile, j’ai quand même lu le texte de l’intervention de Paul dans son intégralité. Je crois que Paul s’exprimerait un peu différemment s’il devait coucher son texte par écrit à tête reposée. Mais toute la réflexion dont il nous entretient (partiellement) chaque jour dans son blog s’y trouve condensée. Pour mon plus grand bonheur de béotien!)

  4. * « Avec l’institution de la démocratie, on a pu constituer des unités où plusieurs centaines de millions de personnes peuvent vivre conjointement »

    Ah bon ? Pauvre moi, qui croyait à un effet mécanique des méthodes de production…

    * « Sur le plan biologique, notre espèce a donc atteint la limite de sa capacité »

    Ah bon ? Démonstration ? Nicolas Hulot ?

    * « L’interdiction … des paris sur les fluctuations de prix », j’attend toujours un article qui expliquerait ce que cette phrase veut dire. Si cela signifie « fermer la bourse »… pourquoi pas, mais je suppose que ce n’est pas cela. Eradiquer les investisseurs au profit des investisseurs ? Le sujet déboucherait immanquablement sur l’impossibilité de tracer une ligne jaune entre les deux. Personnellement je nie farouchement que le concept « investisseur » puisse même exister… à moins qu’on me montre un exemple de quelqu’un qui « joue pour perdre ».

    1. Puisque vous n’avez pas eu le temps de regardez la vidéo je résume: oui aux marchés pour sa fonction d’intermédiation, oui au marché pour sa fonction assurancielle, non pour les paris sur la fluctuation des prix.

      Dans le cas des matières premières, tracer une ligne jaune ne me semble pas très difficile: Si vous achetez un million de barils et que vous n’avez ni terrains ni bâtiments pour entreposer ces barils il semble assez clair que vous voulez faire un paris sur la fluctuation des prix.

  5. @moderato: il n’y a rien à faire, c’est un lien vidéo realplayer tout à fait classique, cela marche très bien de chez moi!

    1. merci vMG, c’est que vous n’avez pas perdu toutes les données du disque dur, comme moi, il y a pas longtemps. Je ne suis pas encore arrivée à reconstruire tout.
      Et merci surtout à Bakaneko.

  6. Dit sous une autre forme : c’est la raison seule qui nous sauvera de l’extinction.

    C’est dommage, je trouve l’ensemble incroyable sauf la conclusion qui est tragique de naïveté ?

    La croyance aveugle en la seule raison a participé à nous conduire la ou nous en somme.
    La critique selon laquelle la raison aurait été dévoyée est sans objet, la raison n’a d’objet que celui qu’on lui donne.

    Je n’ai pas de religion mais me méfie peut-être encore plus de ma raison.

  7. Finalement, comme je ne suis toujours pas arrivée à démarrer la vidéo, je me suis contentée de la lecture ci-dessus et encore une fois j’adhère sans conditions.
    Vous avez un vrai talent d’orateur, comme ceux de la Grèce dont vous nous parlez (moi aussi mais autrement), car votre discours est accessible à tout le monde. Et il éclaire le projet de constitution pour l’économie sur lequel certains (même ici) continuent à se poser des questions.

    1. Bonjour, moderato-cantabile. En suivant les indications de bakaneko (voir ci-dessus), on arrive très bien à télécharger le logiciel permettant de visionner la video.

  8. on voit bien qu il y a derriere cela une lutte des classes entre ceux possedant du capital et les autres ne possedant que leurs bras pour force de travail.
    liberticide de reguler l economie mais pour eux il est normal de reglementer par des lois et des decrets leur securité physique !
    je mettrais mon billet , qu ils ont compris ces chiens de salons que l homme de la rue la faim au ventre pourrait etre dangereux s il n avait pas leur police pour les proteger !

  9. En écho à la réponse de Paul Jorion à la première question on peut lire « La politique de l’Oxymore » de Bertrand Méheust

    et pour le reste, voici ce qu’écrivait déjà Castoriadis il y a une bonne dizaine d’années:

    « Même le type anthropologique qui est une création propre du capitalisme, l’entrepreneur schumpéterien – combinant une inventivité technique, la capacité de réunir des capitaux, d’organiser une entreprise, d’explorer, de pénétrer, de créer des marchés – est en train de disparaître. Il est remplacé par des bureaucraties managériales et par des spéculateurs. Ici encore, tous les facteurs conspirent. Pourquoi s’escrimer pour produire et vendre, au moment où un coup réussi sur les taux de change à la Bourse de New York ou d’ailleurs peut vous rapporter en quelques minutes 500 millions de dollars ? Les sommes en jeu dans la spéculation de chaque semaine sont de l’ordre du PNB des Etats-Unis en un an. Il en résulte un drainage des éléments les plus « entreprenants » vers ce type d’activités qui sont tout à fait parasitaires du point de vue du système capitaliste lui-même.

    Si l’on met ensemble tous ces facteurs, et qu’on tienne, en outre, compte de la destruction irréversible de l’environnement terrestre qu’entraîne nécessairement l’ « expansion » capitaliste (elle-même condition nécessaire de la « paix sociale »), on peut et l’on doit se demander combien de temps encore le système pourra fonctionner. »

    La monté de l’insignifiance, IV, Seuil, p.92-93

    What else?

  10. @Zinc: +1. Ce serait prendre les dominants pour des cons.

    @moderato: Face à un format propriétaire… je m’abstiens, tu t’abstiens, … nous nous abstenons. 😉

    Je suis étonné de ne pas trouver, ici, d’avantage de critiques de ce texte, dont bien des points sont, à mon avis, fautifs. Comme, par exemple, cette idée absurde de faire jouer la « morale » sur l’économique, comme si la loi, point nodal de la société depuis 1789, n’existait pas déjà (même un médiatisé comme Fiorentino sait ça), ou cette critique criticable de l’agressivité:

    L’agressivité est une composante biologique nécessaire, dont les excès sont déjà régulés par la loi. C’est même par manque d’agressivité que nous en sommes là où nous en sommes. Tant qu’on ne parlera pas de museler la dominance sociale par l’impôt, on ne parlera de rien, et la dominance sociale n’a rien à voir avec l’agressivité. Il ne faut pas demander aux riches d’être gentils. Ils faut leur demander de partir, avec un rasoir sur la gorge et, mieux, rendre leur existence impossible à l’avenir.

    Oui, nous pouvons changer le monde en un claquement de doigt (il suffit d’UNE loi), après l’avoir regardé du « bon » angle. Celui de l’anthropologie n’est, à l’évidence, pas approprié. Cette science descriptive n’a jamais rien eu à dire sur la qualité d’une société. Elle décrit son fonctionnement, point. « Point », surtout. Au delà du point, c’est de l’interprétation abusive.

    C’est pareil, d’ailleurs, depuis mon point de vue (celui de l’éthologie), à cette différence près qu’il n’y a pas besoin d’interprétation pour voir ce qui est manifeste, ne serait-ce que parce que l’objet est infiniment plus simple.

  11. « N’est-il pas plus liberticide d’interdire que de réglementer ?  » se demande le groupe 3

    Cet argument est bien bizarre , mais il sied parfaitement aux ex (?) -soixante-huitards qui peuplaient ce séminaire

    En effet pendant deux cent ans, il y a eu un consensus en Europe pour juger que la LOI ETAIT la CONDITION de la liberté . C’est même le crédo des Lumières qui s’opposaient en cela à Hobbes (et pas seulement des Lumières françaises !) : pour les générations qui nous ont précédé la LOI était pensée comme un facteur évident de civilisation , et c’était à la loi de garantir la liberté. On répétait même à l’envi : la loi libère , l’absence de loi opprime

    En fait il a fallu attendre notre génération pour que la Loi devienne aussi décriée .. et pour qu’on puisse poser à PJ une telle queston : La loi liberticide ? autant dire que « civilisation est un gros mot » :! tout cela montre à quelle point nous avons régressé.

    On notera d’ailleurs que ce mouvement de rejet de loi est explciitement ce qui sépare le néo-libéralisme de la doctrine libérale orthodoxe. Comme quoi il y a des solidarités cachées que la crise révèle

    amicalement

  12. « Pire, dans la science économique créée par l’école autrichienne puis celle de Chicago, on remplace le point de vue objectif par un point de vue subjectif. On met à la place d’une analyse de type physique, une analyse fondée sur un sujet. Le succès de la physique, on le sait, a consisté à objectiver les problèmes et à en éliminer l’influence du sujet humain. La science économique, elle, a parcouru le chemin inverse, allant entièrement à l’encontre des principes scientifiques et épistémologiques de base ».

    Cette tendance n’a fait qu’accompagner celle qui a fait du moi, du sujet (le « je » qui agit) le point de référence obligé, incontournable, de l’univers « occidentaliste » d’aujourd’hui. La boursouflure du moi, la démesure attribuée au rôle du « sujet » est devenu l’un des faits majeurs de notre civilisation. L’agrégation de millions d’individus préoccupés de leur moi finit par créer une civilisation sans racine, sans attachement profond, obsédée par le court terme, et par tout ce qui à vocation à renforcer le sentiment d’existence de ce moi. C’est la consommation d’objets inutiles (la verroterie que le système capitaliste propose généreusement aux gentils sauvages, le moi a un intense besoin de posséder pour posséder), la distraction de masse conçue comme un miroir du vide qui donne un semblant d’existence par procuration et comme une échappatoire au contact authentique avec son propre être, la satisfaction immédiate et l’ère du jetable (tout se jette et tout se consomme). L’ère du moi c’est l’ère du vide, celui de Lipovetski. Politiquement cela donne des sociétés incapables de se mobiliser pour quelque cause que ce soit qui soit un tant peu construite, mobilisée uniquement par l’émotionnel (un émotionnel de très court terme d’ailleurs et aisément manipulable) et dont la psychologie collective se nourrit davantage de virtuel que de réel.

    Il s’agissait à l’origine de protéger le respect, la dignité, voire l’amour, dont les hommes ont besoin. Par un glissement malin, ce projet est devenu de manière pitoyable le culte du nombrilisme et du moi triomphant. Le moi, le « sujet », sont pourtant des constructions cérébrales, sans autre réalité que fantomatique. A ce titre, le moi est une pensée (une agrégation de pensées), soumise comme telle au cycle de toute pensée : elle apparaît, se développe et s’impose à l’esprit, puis s’estompe et disparaît. C’est dans la mémoire que le moi recherche la preuve de sa réalité et seule la mémoire (de ce qui n’est plus) donne au moi un semblant de cohérence. La fragilité et le caractère fluctuant et éphémère de ce cycle donne au moi toute la fragilité qui le caractérise. Faire de ce socle friable, sans cesse en lutte pour se prouver sa réalité, le socle de notre civilisation c’est se condamner encore plus vite à l’extinction. La dignité de l’homme réside en ce qu’il est un être conscient. C’est cette conscience qui lui permet de se relier aux autres et au monde, et non son petit moi aux risibles appétits si vite assouvis.

    La conscience est le ciel dans lequel passent nos pensées (stériles la plupart du temps), ces nuages si vite évanouis. Ma conscience est exactement la même que celle de tous les hommes, c’est rigoureusement pour tous le même ciel, le même espace dans lequel le monde vient se refléter. Seuls sont différents les nuages qui y passent rapidement (l’expérience, la culture, le vécu, l’éducation, etc…). Ce n’est pas un attribut conceptuel mais, contrairement au moi, c’est bel et bien une réalité physique, tangible, corporelle, permanente, que beaucoup ne perçoivent pas, confondant depuis la naissance, et avec la force de l’habitude, conscience et sujet. L’exercice de la conscience rend heureux, ce que ne parvient jamais à être le moi, le « sujet », le « je ». L’amour c’est ce qui reste quand le « je » a disparu.

    Quant à la raison… N’est-ce pas le 19 ième siècle qui fut celui de la raison ?. Ce siècle là n’est-il pas mort avec le bolchévisme et le nazisme ?. C’est un ingrédient qui n’a guère fait ses preuves.

  13. Cher M. Jorion

    Merci pour ce texte, et bravo pour vos réponses à ces questions !
    J’ai l’impression que c’est la première fois que vous livrez sur votre blog, un point de vue « complet » d’anthropologue. Pourquoi ne pas l’avoir posté plus tôt ?

    Sinon, que pensez vous de ce document de Paul Dumouchel, sur la violence génocidaire et rationalité ?
    http://www.arm.asso.fr/offres/file_inline_src/57/57_P_3235_2.pdf
    La rationalité peut être un piège, le raisonnable semble être une plus grande qualité.

    Bien amicalement.

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