« Vous le méritez ! »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Mes amis du MAUSS se posent en ce moment la question : « Peut-on se faire un don à soi-même ? » J’ai fait la petite remarque suivante, que m’a inspiré ma familiarité avec le crédit à la consommation aux États-Unis.

L’éventualité de se faire un don à soi-même sous-tend la publicité entourant le crédit à la consommation aux États-Unis. L’argumentation est du type suivant : votre niveau de rémunération ne correspond pas à ce que vous méritez « objectivement ». L’industrie du crédit, dans sa très grande générosité, vous permet de restaurer l’équité en vous permettant de vivre au niveau de vie qui correspond à votre « mérite objectif » (« objectif » aux yeux de Dieu bien entendu). « Empruntez : faites-vous ce cadeau à vous-même ! » – qui rétablira l’identité entre le monde sensible (imparfait et injuste) et la Réalité-objective (idéale et juste) – « L’industrie du crédit est là pour jouer ce rôle de catalyseur ».

Les publicités de ce type (ainsi que les boniments des démarcheurs qui vous téléphonent à l’heure du dîner) contiennent toujours la phrase : « You deserve it ! » (Vous le méritez !) suivi d’un nombre indéfini de points d’exclamation. La faiblesse humaine – s’inscrivant dans le calvinisme ambiant – fait que chacun écoute aussitôt avec attention.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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28 réflexions sur « « Vous le méritez ! » »

  1. En même temps, après quelques siècles de brimades catholiques, ce n’est qu’un retour de manivelle.
    Un élément à charge de plus contre les religions.

    1. Ce qui voudrait dire que l’orgueil serait la faute du catholicisme parce qu’il l’a condamné. Les religions ont bon dos.

  2. Tres bonne idée de papier Paul!

    L’exemple est, au sens propre du terme, fascinant.
    La manœuvre est très différente de celle de Loréal cependant. On aurait tort de réduire ça à de la publicité (com), parce qu’au fond ce n’en est pas. C’est… comment dire… une nouvelle forme de parasitisme culturel/politique, pour ainsi dire « au carré ». J’aime beaucoup… c’est tellement rare de tomber sur de bons professionnels. En même temps c’est tellement « parfait » dans son genre que je me demande si ça a été fait « exprès »… jusqu’où est-ce calculé?

    J’aurais voulu avoir l’idée moi-même! Parfois la manipulation c’est tout simplement… magnifique, comme un beau tour de prestidigitation. Serait-il possible d’en savoir un petit peu plus Paul (sources notamment)?

  3. Je ne vois pas bien ce que la religion vient faire là dedans messieurs dames. La religion a perdu le monopole de la philosophie morale depuis une paire d’années, non?

    Il me semble en revanche que ce dont parle Paul ici caractérise en fait une publicité mensongère, ni plus ni moins. Amis commentateurs, au risque d’avoir l’air d’un donneur de leçons, je dirais qu’à force de vous enchevêtrer dans des considérations toujours plus complexes, il semblerait que vous y ayez perdu (vous aussi!?) des notions de bon sens élémentaire:

    Un prêt, par définition, ce n’est pas un don, puisqu’un don ne nécessite pas d’être remboursé. Lorsqu’un individu sollicite un prêt à sa banque, il ne se fait pas un « don à lui-même », il s’enchaine à cette dernière dans un mécanisme quasiment comparable à un abonnement. Et la banque ne lui fait bien entendu pas ce don non plus (il ne manquerait plus que ça). Preuve en est, lorsqu’un prêt n’est pas remboursé, les biens de l’indélicat sont saisis sans ménagement.

    C’est toutefois une stratégie habile pour une banque (encore plus dans une période où elle est malaimée) que de s’effacer pour mettre en avant les « intérêts » de son client, même si c’est pour mieux les lui capter ensuite (tournure de phrase qui sent le jeu de mot à plein nez – c’est purement involontaire).

    Il y a effectivement appel à des considérations morales quand les banques font intervenir la notion de mérite, mais il me semble que ce concept a été parfaitement laïcisé depuis les travaux de Tonton Marx: N’oublions pas qu’il est, entre autres, l’un des fondateurs de la notion de « valeur-travail », tandis qu’Hegel parle du travail émancipateur. Quant à A. Stakhanov, il n’a jamais été américain, jusqu’à preuve du contraire…

    Par ailleurs, je serais moi-même tenté d’en appeler au mérite à ce sujet, avec toutefois une nuance quelque peu emprunte d’un cynisme certain: « Vous avez besoin d’un prêt? Bien fait pour vous! »

    Car en effet, personne dans nos sociétés ne se retrouve avec le couteau sous la gorge pour devenir un consommateur frénétique, avide de tout, et surtout du superflu. Personne non plus n’est obligé d’accepter de brader sa force de travail dans des activités toujours moins rémunératrices. Tout cela est affaire de choix, en définitive. Si nous en sommes là où nous en sommes, ce n’est pas que de la faute de « petits génies » de la finance. C’est aussi la faute de tous ces gens (vous-même, peut-être?) qui les ont laissé faire et qui se sont laissé faire.

    Je rêve d’un retour à l’époque d’une pénurie aussi généralisée qu’intentionnelle de la main d’œuvre. Comme ils seraient penauds, tous ces capitaines d’industries, s’ils se retrouvaient à devoir supplier leurs salariés de venir travailler à coup de promesses d’augmentations et d’avantages… Et les banquiers, pensez donc… S’ils ne pouvaient plus caser leurs prêts à taux usuraires pour « financer » le moindre achat, quelle tête décomposée ils feraient!

    A mon échelle, j’ai déjà entamé la mise en place de ce processus. Je travaille encore occasionnellement pour l’économie de marché mondialisée, mais je me soigne. Étant ultra minoritaire pour l’instant, je dois admettre que je ne suis pas à mon avantage et que je doive serrer les dents. Mais je ne désespère pas que, dans un mouvement d’exaspération paroxystique et majoritaire d’une population écœurée par son essorage quotidien, de nombreux autres me rejoignent.

    1. Et bien Mr Dissonance, je suis à l’unisson avec vos propos, nous sommes donc au moins deux et quatre avec
      mes deux ainés, la petite dernière 17 ans est toute acquise aux brillances superflues du marché .
      Le consommateur perverti par la société de consommation anti-chômage pour le bien de tous (déjà trente années de non sens économique), devrait prendre conscience que sa seule liberté et de dire non.
      Le seul prix de ma liberté et de pouvoir dire non. Et il faut se battre tous les jours pour faire respecter ce pouvoir de
      dire NON , assorti du Merde Populaire et du citoyennement votre.
      Bon courage à tous.

    2. bon, ben ça fait 5…

      En attendant, il faut avouer que ce n’est pas une position simple et confortable. Les pressions sont fortes et de toutes part pour vous remettre dans le « droit chemin ».

      Cependant, depuis ma prise de conscience, j’ai une vision totalement neuve (pour moi) sur ce monde et sur l’humain. Vision qu’il me ferait grande peine de perdre.

    3. Je rêve d’un retour à l’époque d’une pénurie aussi généralisée qu’intentionnelle de la main d’œuvre. Comme ils seraient penauds, tous ces capitaines d’industries, s’ils se retrouvaient à devoir supplier leurs salariés de venir travailler à coup de promesses d’augmentations et d’avantages… Et les banquiers, pensez donc… S’ils ne pouvaient plus caser leurs prêts à taux usuraires pour « financer » le moindre achat, quelle tête décomposée ils feraient!
      Au moyen âge entre 1347 et 1351 après l’épidémie de peste une situation de pénurie de main d’oeuvre
      a provoqué une très importante amélioration de la condition des paysans.Le rapport de force avait changé.Cette embellie ne dura pas,la classe laborieuse fit de nombreux enfants reconstituant ainsi pour
      son propre malheur un effectif à nouveau taillable et corvéable à merci.

      http://fr.wikipedia.org/wiki/Peste_noire

    4. Les banquiers ont quant à eux le don du prêt (très intéressant pour eux).

      Les politiques pour leur part savent transformer le prêt (aux banquiers) en don,

    5. @JBA

      Merci d’avoir porté ce fait historique à mon attention. Bien que les circonstances en soient détestables, c’est une illustration confirmant mes considérations à l’égard du monde du travail. La question fondamentale est effectivement celle d’un rapport de forces qui répond simplement à la loi de l’offre et de la demande. La rareté d’un élément par ailleurs recherché en fait la valeur.

    6. Le capitalisme est né du protestantisme, qui légitime l’enrichissement comme étant le signe de la bénédiction de Dieu, contrairement au catholicisme qui prône la pauvreté (de ses ouailles surtout)

    7. @Ybabel

      Selon vous donc, pas de trace du capitalisme avant le 16ème siècle? J’ai au contraire dans l’idée que cette idéologie, même sans être formalisée et théorisée comme elle le fut au 19ème, faisait partie intégrante de tous les régimes de type monarchie absolue, ce qui nous renvoie pour ainsi dire à l’antiquité… En tout cas, l’aspect « accumulation privée des moyens financiers » n’est certainement pas issue du protestantisme. En revanche, le choix d’en faire un prétexte et par conséquent de la mettre en valeur éventuellement, cela dit ce n’est pas tout à fait la même chose.

  4. Vous le méritez ! parce qu’en toute légitimité vous le valez puisque vous vous en estimez digne,
    et, si cela vous revient de travers, vous l’aurez voulu.
    A moins que ce ne soit l’inverse…

  5. Paul
    Si un certain protestantisme croit que la preuve de la grâce divine versée sur vous est votre réussite financière, faire semblant d’être riche en empruntant, n’est-ce pas tenter de tromper Dieu lui-même, ou de contourner son jugement de manière artificelle.
    Cela ne mérite-t-il pas (you deserve it) la damnation éternelle?

  6. @ Alain

    Ce qu’on appelle « calvinisme » n’est pas du tout fidèle au texte de Calvin. Il s’agit d’une interprétation matérialiste aux antipodes des thèses spiritualistes du théologien. Le simple fait d’être calviniste, aux yeux de Calvin, serait pêché!

    Au passage la thèse weberienne est incorrecte: cette interprétation particulière de Calvin qu’il appelle « calvinisme » (ce calvinisme a t-il jamais existé ailleurs que dans la tête de M. Weber d’ailleurs…) devint dominante parce qu’elle épousait l’esprit du capitalisme qui la précédait déjà.

    Ceci étant l’idée de « damnation » éternelle » (imagine t-on une damnation temporaire?) n’est pas nécessaire au christianisme : voyez du côté des orthodoxes ainsi que les débats houleux, voire violents, à l’intérieur même du catholicisme sur cette question. Je suppose que les séries américaines ont dû faire leur travail d’imprégnation…

  7. 4. Devant le vide du Trésor, il [Calonne] affecta un optimisme qu’il n’avait pas. Connaissant la nature humaine, il pensa que, pour ne pas se heurter aux mêmes oppositions que ses prédécesseurs, il fallait avoir l’économie aimable et non hargneuse (…). En même temps, au prix de quelques millions, il donnerait l’impression de la richesse, il restaurerait le crédit, un délai serait obtenu et les ressources de la France étaient assez grandes pour que l’État fût hors d’embarras au bout de quelques années.
    Bainville, Histoire de France, t. 2, 1924, p. 19.

  8. Et si on parlait tout simplement de la bêtise des Américains, qui avalent des choses aussi stupides que ce «Empruntez : faites-vous ce cadeau à vous-même !»?

  9. Je pense que cela s’inscrit dans une société très narcissique où « le droit à », la « victimisation » ou au contraire la croyance que la volonté peut tout à elle seule, sont des codes de conduite infantiles. Steve Salerno a écrit un très bon livre (SHAM) sur cette société là qu’il décrit à travers le phénomène du développement personnel…

    1. Vous avez tout à fait raison de poser cette question et de fait vous méritez que l’on vous donne la réponse, ça ne saurait tarder. D’ailleurs trés bientôt vous aurait la surprise d’entendre quelque chose qui devrait vous intéresser au plus haut point…. etc

  10. Le message doit être compris de manière suivante: « Faites nous un cadeau, nous le méritons. Achetez un crédit pour payer des intérêts élevés et remplissez les caisses de l’industrie et du commerce. » C’est une politique assez machiavelllique, car le pouvoir d’achat des américians stagne ou baisse depuis une dizaine d’années. Il fallait donc trouver un moyen pour augmenter la consommation. Que serait le système américain sans la consommation? Peu de chose.

  11. « faire un don à soi-même »… Intéressant… Ca fait penser au barbier qui rase tous ceux qui ne se rasent pas eux-mêmes. Ou encore, selon Wikipedia, à une droite parallèle à elle-même. Toujours problématique. Le barbier débouche sur un paradoxe, la droite parallèle à elle-même aussi puisqu’elle se retrouve avec une infinité de points communs avec cette parallèle. La définition disait pourtant qu’elle ne devrait en avoir aucun. Mais il y a des tas de gens que ça ne gène pas, peut être parce qu’ils aiment bien les paradoxes sans intérêt, ou parce qu’ils ne les voient même pas.

  12. Papier génial – au coeur du dispositif idéologique du temps nouveau, à la jonction de l’« idéologie du mérite » consubstantielle au néolibéralisme, dont la raison d’être est de justifier les « inégalités entre les hommes » (et surtout les inégalités de revenus), et d’autre part la rhétorique « narcissisante », égotiste, de la communication marketing, publicitaire, etc. ( »VOUS méritez quelque chose »). Autrement dit : une société meilleure n’est pas une société égalitaire, mais une société où VOS mérites seraient enfin reconnus (et où donc vous seriez riche). Evidemment, ça n’est pas la même chose, pour l’action politique…

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