Les 35 heures, fausse bonne idée ? par Georges Auspitz

Billet invité.

Je n’ai rien à apprendre à ceux qui travaillent en France, ou ont travaillé il y a peu, sur ce qu’est la durée légale du travail ; je ne veux que témoigner sur ce qu’a été le passage aux 35 heures, tel que je l’ai vécu, en tant que patron, artisan réparateur en électroménager, employant (exploitant) 5 salariés ; il ne s’agit pas non plus, de ma part, d’une demande de conseils en gestion, c’est pour moi de l’histoire ancienne, ayant fait faillite après 4 ans d’application de cette loi ; ce n’est pas une consolation pour moi de me dire que mon repreneur n’a mis que 2 ans pour disparaitre, alors que mon entreprise avait 18 ans d’ancienneté.

On rappelle aujourd’hui que cette loi a 10 ans ; on retrouve tout sur internet ; je ne veux parler ici que de ce que j’ai vu et vécu par le petit bout de ma lorgnette.

Pendant la campagne de 1997, il avait été largement question de partage du travail ; on ne parlait pas tellement des 35 h., qui n’étaient d’ailleurs pas une revendication des salariés ; on parlait surtout du travail à mi-temps, et on citait souvent les Pays-Bas comme exemple réussi ; en tout cas, les 35h payées 39 n’étaient pas au cœur des débats, on se doute pourquoi.

Il existait déjà une loi qui rendait possible la réduction à 35 h de la durée du travail, à la disposition des partenaires sociaux, mais qui a été très peu mise en application ; il existait aussi une autre disposition qui permettait la réduction de la durée du travail pour éviter des licenciements dans des entreprises en difficulté ; et celle-ci a plus largement été utilisée, et avec de bons résultats ; heureusement, toutes les entreprises n’ont pas été en difficulté en même temps à l’époque.

Les 35 h ont donc été généralisées par le gouvernement Jospin, en 2000, à l’ensemble des salariés, y compris la fonction publique, en vertu du principe que, face au travail, tout le monde est égal ; ce qui est, bien entendu, fondamentalement faux ; faux dans la pénibilité et les risques d’accident, faux dans le stress, faux quand dans la sidérurgie la masse salariale représente 2,5 % du CA, alors que dans les services elle dépasse 60% ; faux suivant la taille de l’entreprise, son secteur d’activité ; faux etc. Alors, j’entends bien le cœur de ceux qui chantent qu’on ne peut pas prévoir un horaire de travail pour chaque salarié ; de toute façon, dans la direction où l’on va, il faudra bien réfléchir à la question.

On a tout de même l’impression d’une loi mal fichue, concoctée par des personnes qui n’avaient aucune idée du fonctionnement de l’économie ; on rappelle, encore aujourd’hui que le débat est toujours ouvert, même à l’intérieur du Parti Socialiste, même entre les différents conseillers économiques.

En dehors du fait que je suis un imbécile et un incapable, opinion que je partage totalement, j’ai cumulé tous les handicaps ; entreprise artisanale ; 5 salariés ; le secteur des services, le dépannage électroménager ; la petite ville de province de 25 000 habitants.

Cette loi a donc créé des emplois, puisque pour accompagner les petites entreprises dans ce passage difficile, un corps de conseillers a été mis en place, rémunérés par l’Etat ; en fait, il s’agissait de chômeurs de tous horizons, bien heureux de profiter de quelques heures de rémunération ; après plusieurs réunions sur place, le rapport indiquait qu’il n’y avait aucune difficulté, si je changeais tous mes tournevis ; j’ai signé son rapport, il a été payé.

L’application de la loi dans mon entreprise s’est faite de la façon suivante : passage de 39 à 35 h, sans perte de salaire, comme la loi le prévoyait ; puis paiement de 4h supplémentaires majorées de 10%, pour remonter à 39h, compte-tenu du fait qu’il m’était impossible de servir mes clients autrement ; soit une hausse instantanée de plus de 10% de la masse salariale ; comme les salaires représentaient 60% du CA, et que ma marge était de 6%, la loi m’a tout simplement fait disparaitre ma marge, celle-ci étant la rémunération du patron ; quant à la manne financière, je n’en ai pas vu la couleur, puisque je n’étais pas capable de créer le moindre emploi.

Une fois de plus, je ne raconte pas tout ça pour qu’on m’explique à quel point je suis nul, et qu’on me dise tout ce que j’aurais dû faire ; l’affaire est close pour moi ; ça me fait simplement plaisir d’en parler à des amis.
Je ne me suis tout de même pas laissé manger tout cru ; j’ai écrit une lettre à la ministre de l’époque pour la mettre en garde sur ce qui allait se passer chez moi et dans les entreprises comme la mienne ; le Dauphiné Libéré a reproduit ce courrier et a fait un bel article ; la ministre m’a répondu ; ce qui a été l’occasion d’un autre article dans le même journal.

J’ai tout de même tenu presque 4 ans ; comme la chèvre de Monsieur Seguin ; ma semaine de travail était de 5 x 12H ; on est progressivement passé à 5,5 fois ; puis 6 fois ; puis 7 fois 12h ; j’ai dû arrêter par manque de jours à la semaine ; et aussi pour des questions familiales.

Voilà mon histoire.

En pensant que la ministre a fait sa traversée du désert en pantouflant dans l’industrie, en particulier chez Saint-Gobain, avant la victoire de son grand leader, j’ai fini par comprendre que toute cette opération n’a été qu’une alliance entre les socialistes et la finance pour mettre à terre l’artisanat, et pénétrer ce secteur d’activité ; Bouygues fabrique aujourd’hui des « maisons de maçon » ; les magasins de bricolage ont connu leur âge d’or, tous les outils et matériaux servant à différentes activités, sans en dire plus ; les chaines de restauration qui remplacent le petit bistrot ; etc. l’énumération prendrait trop de place.

Le blocage des salaires pendant plusieurs années n’a pas empêché la perte de compétitivité ; les salariés qui se sont retrouvés avec plus de temps libre, et moins d’argent, se sont démotivés ; face à la situation , les entreprises ont délocalisé vers d’autres cieux, laissant l’artisan, qui avait réussi à survivre, attaché à sa glèbe.

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143 réflexions sur « Les 35 heures, fausse bonne idée ? par Georges Auspitz »

  1. J’avais une simple question quel était le prix de votre heure de main d’oeuvre facturée avant les 35 heures?
    Si je pars d’un postulat simple de 30 euros de l’heure, vous pouviez augmenter à 33 ou 35 euros ?

    Je me souviens de Renault au niveau du T1 mécanique auto avant les 35 heures, il était de 160 francs, soit 24 euros, nous sommes à 50 euros aujourd’hui. Alors excusez moi mais les grandes entreprises ont largement compensé les 35 heures par des hausses de tarif. De même pour Renault pour ceux qui l’ignore, le prix de facturation de la main d’oeuvre était à l’époque fonction du parc automobile, plus celui ci était riche de véhicule haut de gamme dans la ville, plus le prix était élevé.

    De toute manière il faudrait sortir de cette tradition judéo chrétienne du travail, avec la technologie qu’on possède nous pourrions tous travailler à mi temps pour nos salaires actuels et partager le travail.
    Il y a aujourd’hui plus d’offre que de demande, il n’y a que le capitalisme qui a intérêt à nous faire croire à la pénurie.

    De plus j’ajoute que le nivellement des salaires par le bas, a commencé par le blocage de ces derniers avec les 39 heures de Mitterand et la 5ème semaine de congés payés.

    Diminuer le pouvoir d’achat avait deux intérêts pour les détenteurs de capital :

    1/entrainer ces derniers à acheter toujours plus de produits à bas coûts de production mais à grosse marge et énorme rendement pour le capital investit dans ces pays

    2/entrainer ces derniers à recourir à l’endettement via tous les crédits consommations à l’américaine qui démarrait en Europe.

    En résumer faire de la plus grande majorité des gens à nouveau des Serfs.
    Alors avec un euro fort quel plaisir de délocaliser pour pas cher, alors avec les subventions Européennes payées par nos impôts quel plaisir supplémentaire…

    On a déshabillé Paul pour habiller Jacques….

    Nous ne sommes pas l’ Europe, nous sommes des territoires vassaux des USA où tout est mis en oeuvre pour que nous le restions….

  2. Quand au cassage de la productivité faites moi rire :

    Il n’y a plus de standardiste, la compta est sur informatique donc mille fois plus rapide, des tas de machines remplacent l’homme même en boulangerie pâtisserie et je ne parle même pas des produits bien plus rapides au niveau des consommables qui rendent la production plus rapide ect…

    De plus on a demandé aux gens de faire en 35 heures ce qu’ils faisaient en 39 heures avec un contrôle toujours plus grande de leur activité, à l’époque des 40 ou plus les gens étaient mille fois moins stressés et produisaient bien fois moins.

    Les 35 heures c’est une excuse pour avoir maintenu les salaires pratiquement bloqué ou avoir fait en sorte que le nivellement se fasse par le bas, c’est à dire à un Smic pour tous.

    Par contre dans ce même laps de temps, les actifs eux, ont flambé, pour le plus grand intérêt des banques et des états qui ramassaient un max…

    moins de pouvoir d’achat toujours plus d’endettement, toujours plus de taxes…

    J’ajoute que c’est sur les salaires que nos chers banques centrales ont rattappé le coût de l’inflation, uniquement sur le travail, pas sur le capital…

  3. « les 35h m’a tué ….. »

    Mouai …..
    Le métier d’  » artisan réparateur en électroménager  » , c’est un peu comme celui de plombier du désert ?

    Il y a depuis quelques années des marchés où le prix de la réparation n’est pas intéressant par rapport au rachat d’un matériel neuf .

    Mieux vaudait regarder les choses en face , faire le deuil de ce qui a été , car 35h ou pas, il ya des entreprises qui coulent parce que le monde change .

    Agonies annoncées :
    Loueurs de vidéo …
    Paysans français ….

  4. « En dehors du fait que je suis un imbécile et un incapable » : là , on sent que l’affectif en a pris un coup .Cà se comprend , ce que l’on a construit jour après jour, personne n’aime pas le voir détruit.

    Mais , entre nous (au cas où et l’auteur de ce billet lise celà ) , « l’imbécile  » , c’est plutôt celui qui a racheté votre entreprise .

    1. hou, désolé, je parle ( et écrit ) trés mal la France ….

      Il fallait lire : ce que l’on a construit jour après jour, personne n’aime le voir détruit.

      Mais , entre nous (au cas où l’auteur de ce billet lise celà ) , « l’imbécile » , c’est plutôt celui qui a racheté votre entreprise .

  5. « Paysans français …. »
    Avec la hausse des matières premières et les enjeux géopolitiques liés à la nourriture je ne m’en fais pas pour eux… c’est d’ailleurs pour la France un enjeu stratégique qui fut toujours très pris au sérieux et tout est « calculé » de longue date. Mais il est vrai que pendant quelque temps encore, ca va être difficile.

    1. Raisonnons sur les faits , pas sur les préjugés .

      Si l’on en croit maintes sources dont l’AFP , Les paysans français n’ont vraiement pas de quoi se réjouir .
      Voilà encore un secteur où travailler plus pour gagner plus ne servira à rien .

      EXTRAIT :

      « Les revenus des agriculteurs ont chuté de 34% en 2009 en raison du recul des prix agricoles, après avoir déjà baissé de 20% en 2008, selon les comptes prévisionnels de l’Agriculture publiés lundi par le ministère de l’Agriculture.

      Le revenu annuel moyen des agriculteurs devrait se situer en 2009 à 14.500 euros, environ moitié moins que le record de 28.500 euros de 2007. Et leur revenu de 2009 sera inférieur à celui du début des années 1990. Ces revenus comprennent les aides européennes et françaises perçues par les agriculteurs »
      http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5iJW_sthmxQRBG7tTymCAU7dmVDig

  6. Je me suis souvent demandé ce qui ce serait passé si les 35 h avait été assortie de la possibilité de faire fonctionner son entreprise 70 h par semaine, c’est à dire d’avoir deux employés par poste de travail.

    Cela aurait permis de réduire les frais fixes de matériel, bureau, chauffage, etc.

    L’économie réalisée n’aurait elle pas comblé la hausse de salaire par heure travaillées?

    S’il y a parmi vous des gens capables de faire le calcul, en prenant en compte tous les paramètres (que je ne maitrise pas n’ayant jamais été chef d’entreprise), cela m’intéresserait.

    En supposant que cela soit intéressant financièrement pour le chef d’entreprise, à partir de combien d’employés, il pourrait s’en offrir un gratuitement ?

  7. Finalement, les griefs qui sont évoqués ici, ce sont plus les effets “indésirables” des 35h que le principe même de la RTT…

    Les 35h sont efffectivement un contre-exemple de ce qui ne fallait pas faire en matière de RTT « intelligente ».

    Regardons plutôt les résultats de la loi De Robien (juin 1996) qui a permis à 400 PME de créer ou sauvegarder 15000 emplois en CDI/temps plein en passant l’ensemble du personnel à jours/semaine (en moyenne-modulaobtenus gracece qui a été fait

    En France, 400 PME sont à 4 jours/semaine depuis 12 ans et s’en portent très bien (Mamie-Nova, Feury-Michon…petits commerces, auto-écoles, entreprises artisanales regroupées en réseau, labos de recherche, petites SSII informatiques… qui ont créé plus de 10000 emplois.

    – Pas de baisse de salaire jusqu’à 1500€nets/mois – 3% max au-delà
    – coût pour l’entreprise : 0
    – coût pour l’état (au niveau macro-économique) : 0 (étude CDC)
    – estimation de nombre d’emplois après généralisation : 1.6 millions (étude INSEE)

    Témoignage récent :
    Chef d’entreprise (services de comptabilité – 200 salariés) :
    « Les 33 Heures en 4 jours je les ai mises en place. 10 % d’embauche.
    Certains (nes) ont pris le lundi, d’autres le mercredi (pour les enfants) d’autres le vendredi. Les réunions du personnel (information, formation) se faisaient le Mardi ou le Jeudi. L’encadrement parfois, si nécessaire, se réunissait un autre jour.
    Certaines qui étaient en temps partiel ont sauté sur l’occasion pour prendre un temps plein avec le mercredi a la maison avec les enfants .
    Quelques rares (hommes) ont ralé car ils disaient s’ennuyer a la maison ……… Sans doute avaient ils du mal a supporter leur femme ……..(là je suis moqueur, mais c’étaient les gens les plus  » fermés « , pas les plus dynamiques).
    Les salaires ont été bloqués 2 ans, mais avec les économies de frais de transport et de frais de garde des enfants la plupart des salariés s’y retrouvaient.
    Moins d’arrêts maladie (bon pour la sécu). Et même moins de frais de téléphone : 1/5 en moins …
    Plus de productivité qui nous a fait gagner des parts de marché et améliorer les résultats et les salaires (2/3 des salariés syndiqués, cela motive un patron pour discuter).
    Les discussions étaient parfois dures, mais franches et cela finissait toujours par un pot. Je savais que quand il y avait accord, cela suivait derrière.
    Alors je ne comprends pas ceux qui sont contre la semaine de 4 jours par principe.
    Je comprends ceux qui restent dubitatifs, car il faut l’avoir vécu pour comprendre.
    Je rajoute que l’on a écarté la semaine de 4 jours et demi car cela imposait des frais de déplacement correspondant a ceux d’une semaine de 5 jours, et cela aux dépens des salariés et aussi rendait plus difficile l’organisation de la vie de famille.
    De plus chacun (e) pouvait rallonger (un peu) certaines journées de travail et raccourcir d’autres. De même si l’employé souhaitait pour des raisons d’organisation du boulôt (impératifs de date), travailler 5 jours une semaine par mois (exceptionnellement 2), il le pouvait, et il récupérait ensuite bien sur, et cela lui permettait de faire face a des imprévus tant au boulot qu’à la maison. Il y avait bien sur des limites, suivant les saisons, les réunions de travail communes, mais le calendrier était prévu longtemps a l’avance, au mini 2 mois. »

    La loi sur la S4J votée en juin 1996 a été malheureusement abrogée par les 35h, avec le « succès » que l’on sait…

    Plus d’infos :
    http://www.nouvellegauche.fr/vaincre-chomage/
    http://www.nouvellegauche.fr/limpact-macroeconomique/

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