Et si la croissance ne revenait pas ?, par Jean Chamel

Billet invité.

Et si la crise que nous traversons actuellement marquait la fin d’une époque, celle de la croissance économique ? Non parce que le capitalisme aurait perdu la raison en se dévoyant dans une financiarisation devenue incontrôlable, ni même parce que des ressources naturelles de plus en plus rares imposeraient une limite infranchissable à l’expansion de l’économie (ce que nous ne contestons pas), mais plus prosaïquement parce que nos vieilles nations, dites industrialisées, arriveraient au terme d’un long processus de transition économique.

Telle est la thèse que nous souhaitons défendre. Pourquoi en effet, de tous les changements, aussi bien économiques que sanitaires, démographiques, sociaux ou politiques, qui ont marqué la transformation de notre société au cours des derniers siècles, la croissance des activités économiques devrait être le seul qui n’admette point de limites ? Les taux de mortalité et de natalité, dont la décroissance décalée est bien connue sous le nom de transition démographique, ne peuvent descendre jusque zéro, au même titre que les taux de fécondité.

Figure 1. La transition démographique

Inversement, les taux d’alphabétisation ou d’urbanisation ne peuvent évidemment dépasser la barre des 100%. On peut tout aussi bien évoquer d’autres limites à des phénomènes plus difficilement quantifiables : la marche vers l’égalité des sexes ne peut franchir la frontière de l’égalité absolue, de même que la démocratisation ne peut aller au-delà d’une répartition parfaite de l’exercice du pouvoir entre les citoyens (dans l’un et l’autre cas, ces représentations sont, il est vrai, bien sommaires). N’y aurait-il donc aucune borne au phénomène d’expansion de l’économie ?

Il existe très certainement des limites physiques, en termes de rareté des ressources naturelles et de dégradation de l’environnement, mais il semblerait qu’il existe d’autres facteurs, endogènes à la croissance même, qui expliqueraient pourquoi les pays industrialisés se dirigent inéluctablement vers une stabilisation de leur Produit Intérieur Brut (PIB). La croissance du PIB est un fait récent et l’analyse de son évolution historique ne permet pas de penser qu’il s’agit d’une caractéristique permanente de la modernité. La croissance de l’économie ne serait donc pas consubstantielle à la société industrielle, mais un phénomène transitoire, nécessaire à l’avènement de cette dernière. Les travaux de l’historien de l’économie Angus Maddison permettent de retracer l’évolution du PIB des pays industrialisés au cours des deux derniers siècles.

Figure 2. Évolution du PIB per capita des pays industrialisés 1820-2001

Les courbes montrent assez nettement une accélération de la croissance après la Grande Dépression des années 1930, puis, moins distinctement, un ralentissement à partir des années 1970. Les statistiques de l’INSEE indiquent ainsi que, pour la France, le taux de croissance annuel est passé d’une moyenne de 5,6% sur la période 1960-1974, à 2,3% pour les années 1975-2006. Cette évolution ne prendrait-elle pas la forme d’une courbe en S étirée, caractéristique d’une courbe de pénétration, traduisant le passage d’un état de stabilité à un autre ? C’est ainsi que prend forme notre modèle de transition économique, dépassant en l’englobant la seule notion de croissance économique.

Figure 3. Représentation schématique de la transition économique

La croissance ne serait qu’une étape provisoire, nécessaire au passage d’une société où les échanges économiques sont relativement rares, où l’essentiel des besoins est satisfait en dehors de l’économie marchande, à la société actuelle. Celle-ci, qu’on la qualifie d’industrielle ou de consommation, laisse en effet une part bien plus large aux échanges monétisés.

Mais pourquoi donc le PIB devrait-il croître de moins en moins vite, et même, à terme, s’arrêter ? Ne pourrait-il pas poursuivre sa croissance indéfiniment ? L’expansion de l’économie n’est en fait que le reflet de l’industrialisation de la société : plus on mécanise, plus on automatise, plus on rationalise la production, et plus celle-ci doit s’écouler par des circuits marchands. Plus le travail est spécialisé, et plus l’interdépendance monétaire entre travailleurs croît ; il faut en effet acheter tout ce que l’on ne produit pas soi-même. Or il semble bien que l’industrialisation de notre société atteint aujourd’hui ses limites : quand l’essentiel du parc de logements urbains est construit et équipé, quand le territoire est sillonné par un maillon serré de routes et d’autoroutes, quand presque chaque adulte possède sa propre voiture, la demande qui a dopé la croissance des dernières décennies s’essouffle et la production ne peut que croître moins vite, avec pour corollaire des taux de croissance du PIB moindre. Puisque nous vivons dans des pays qualifiés d’industrialisés, il est logique que le processus d’industrialisation marque le pas et que la croissance ralentisse. Le dynamisme des nouvelles technologies, lesquelles ont fortement contribué à la croissance de ces dernières années, ne changera pas fondamentalement la donne : les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) ne constituent que quelques % du PIB, trop peu pour générer une forte croissance de ce dernier.

La croissance économique ne serait donc qu’une phase transitoire d’un processus de mutation de l’économie, de passage d’une société où les échanges marchands sont peu nombreux à une autre où ils constituent la norme. Le ralentissement de l’accroissement du PIB serait donc tout à fait normal dans les pays les plus riches, au même titre que le seraient les taux de croissance très élevés de certains pays asiatiques : les deux ensembles économiques ne se situeraient tout simplement pas à la même étape d’un processus identique. La crise actuelle ne serait alors que la conséquence du refus d’assumer cette tendance vers la croissance nulle, laquelle implique une transformation en profondeur du mode de fonctionnement de notre société, fondé sur la perspective d’une croissance perpétuelle. Enfin, si les événements passés nous ont permis de construire ce modèle de transition économique, sa validité ne pourra être vérifiée que partiellement, compte-tenu d’autres facteurs, notamment énergétiques et écologiques, qui devraient jouer un rôle déterminant dans l’évolution de l’économie mondiale.

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Ce billet est le résumé bien imparfait d’un article éponyme où l’on trouvera les sources des données et graphiques présentés ci-dessus.

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113 réflexions sur « Et si la croissance ne revenait pas ?, par Jean Chamel »

  1. Mais l’économie sociale de marché ne se prépare-t-elle pas nous vendre les «serviteurs à la personne ».

    Dans nos bonnes Mairies :-), le personnel politico administratif s’affaire à la préemption de terres. Ce nouveau cycle de « dîner à cassolette » projette d’utiliser les AMAP comme couveuse de formation. Après que « bac+5 » se sera qualifié en maraîchage solidaire et biodynamique et que son parcours d’insertion lui aura usé les ongles sur un illusoire crédit d’installation: ils seront toujours là, INDISPENSABLES, tout est prévu. Déjà, leur entregent a permis de préserver le revenu de substitution du” bac+5″ pendant la durée de la formation (il ne faudrait pas, ici, qu’un fonctionnaire tatillon, bloque la démonstration). D’ailleurs, ne sont-ils pas là pour voir loin et rebaptiser la cantine scolaire en variable d’ajustement des revenus de notre futur auto entrepreneur. Devant le désengagement de l’État, il s’agit de penser local : un juste prix de fermage communal consolidera les hiérarchies sociales et perpétuera les petits dîners entre amis !

    – les aéro-générateurs- c’est déjà un peu râpé –

    À quand les cars de ramassages pour « disoccupati », à cinq heures du mat en bordure des villes ? QUE VIVE LES AMAP LIBERTAIRES, que des terres retournent aux COMMONS !

  2. Comme ce sujet est toujours d’actualité, il serait peut-être bien de pouvoir nous tourner vers d’autres
    formes d’échanges, recenser par exemple sur un fil les meilleures démarches venant de la société civile, de particuliers ou d’organismes et associations, liens internet, adresses, etc, histoire de mieux nous préparer à un changement de valeurs moins brutal et douloureux, mais peut-être que cela a déjà été proposé et suggéré par plusieurs d’entre-vous mais étalés sur plusieurs billets différents,
    si bien sur la croissance ne revenait toujours pas il faudra bien commencer un jour ou l’autre par penser et se conduire autrement, on ne peut pas non plus toujours se lamenter comme Jérémie bonne journée et bonne semaine à vous, cordialement.

  3. L’économie Guadeloupéenne préfigure-t-elle la future économie métropolitaine ?
    Là-bas, on n’y produit rien, on n’y vit que grâçe aux chèques fonctionnaire (l’élite locale et enviée, en fait), Rmi-Rsa (30% de la population) et UE (pour la Banane, la Canne à sucre, et des projets urbains communaux).
    Par ailleurs, 50% des moins de 30 ans sont au chômage.
    Ainsi, la France survivra-t-elle à terme grâçe à des chèques lointains des BRICS et ses fonctionnaires en seront alors l’élite jalousée avec un secteur privé en déshérence éternellement considéré comme trop cher même paupérisé par la concurrence mondiale et ces mêmes fonctionnaires locaux; et ce, dans une économie artificielle de la dépense et non authentique de la production ?

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