L’actualité de la crise: LE GRAND JEU ET LES PETITS GARÇONS, par François Leclerc

Billet invité.

Les projecteurs sont braqués sur l’Europe, et plus particulièrement sur la zone euro, depuis que le grand jeu s’y est déplacé et installé. Ce qui ne devrait pas faire oublier le reste du monde, en particulier les pays développés. Où en sont donc les Etats-Unis, le Japon et le Royaume Uni ? Sont-ils dans la même impasse que la zone euro, qui s’enferre dans sa propre crise ?

Aux Etats-Unis, c’est la Fed qui joue le rôle du sauveur. Bien qu’elle ne semble pas trop assurée de son affaire et ne cesse d’expliquer que l’Etat fédéral doit également jouer le sien afin de conjointement relancer l’économie. A ce point que son président, Ben Bernanke, laissait dernièrement entendre qu’après le QE 2, un QE 3 serait envisageable. En termes moins elliptiques, qu’un nouveau round de quantitative easing (assouplissement quantitatif) serait si nécessaire engagé, se traduisant par un nouveau programme d’achats d’obligations américaines.

De son côté, l’administration Obama s’adapte à la situation politique créée par la victoire des républicains à la Chambre des représentants, où ils vont être majoritaires dès la nouvelle législature. Faisant face à de très virulentes offensives, elle concède des compromis peu glorieux. Ils n’augurent pas dans l’immédiat d’une réduction du déficit budgétaire, tant en raison de la prolongation pour deux ans de la détaxe dont bénéficiaient les revenus les plus élevés que des délicates discussions au sein de la commission ad hoc chargée d’étudier entre parlementaires des deux bords des mesures de réduction de celui-ci.

Au Royaume-Uni, la Banque d’Angleterre n’est pas plus à l’aise. Prise entre une inflation jugée préoccupante et une croissance qui ne l’est pas moins, tiraillée en son sein par des avis contradictoires sur la conduite à tenir, elle en tire comme conclusion de ne rien faire. L’attentisme domine, une fois épuisée l’enveloppe de 293 milliards d’euros de son programme d’assouplissement quantitatif de mars 2009, alors que la reprise est chaotique et incertaine et que vont entrer en vigueur en début d’année les mesures d’austérité décidées par le gouvernement Cameron.

Au Japon, c’est le gouvernement qui a lancé un programme de 44 milliards d’euros sous forme d’une rallonge budgétaire destinée à relancer l’économie. La Banque du Japon ayant auparavant décidé d’acheter, pour un même montant dans un premier temps, des actifs financiers adossés à l’immobilier, ou bien des effets de commerce ou encore des obligations d’Etat. Les plans et les mesures continuent de se succéder, toujours sans sortir le pays de la trappe à liquidité dans laquelle il est tombé. Seule consolation, le dollar monte par rapport au yen, ce qui favorise les exportations et donc la croissance.

D’un pays à l’autre, les potions utilisées sont différentes – pour ne pas dire opposées – mais elles ont en commun d’être inefficaces. Les 16 pays européens de l’euro, ainsi que la BCE, ne sont finalement pas plus mal lotis.

Le monde occidental est en panne de croissance et ne sait pas pourquoi. Essayant toutes les combinaisons de remèdes – panachant des interventions des banques centrales et des plans de relance, ou les proscrivant au contraire – les gouvernements tirent dans tous les sens une machine qui recherche son équilibre et aurait certainement besoin de l’être dans un seul.

Devant les marchés tout puissants, les gouvernements se comportent comme des petits garçons. Incitant à penser que soit ils sont particulièrement timorés, soit ils ont partie liée, soit encore ils n’ont plus les moyens de faire dans ce Far West là la loi. Ce monde est à la dérive, ce qui faisait office de démocratie représentative est en train de se révéler être un trompe l’œil, puisque le pouvoir n’est pas là où sont les élus.

Le marché obligataire allemand vient de donner un fâcheux signal : pour la troisième fois consécutive, une émission vient de n’être que partiellement souscrite et le taux consenti s’élève. Comme si les marchés anticipaient que, d’une manière ou d’une autre, l’Allemagne devra finalement mettre au pot commun européen, bien qu’elle s’y refuse avec obstination. Sur le marché des T-bonds américains à dix ans, un autre signal vient d’être donné, leur taux monte également à la suite de mesures décidées par Barack Obama, qui vont augmenter le déficit budgétaire. Même l’Allemagne subit le contre-coup de la crise européenne, tandis que les Etats-Unis voient leur taux monter au lieu de descendre comme prévu, suite au QE 2 de la Fed. Les marchés font de la politique et les politiciens ne maîtrisent pas la finance.

Une ère est en train de se clore, dans laquelle le crédit était facile, aussi bien pour les ménages que pour les Etats. L’ensemble dopait une croissance dont on ne se souciait pas trop de savoir de quoi elle était faite, tant qu’elle se poursuivait allégrement. Un peu, dans un autre funeste domaine, comme le prix de l’immobilier, dont le destin était croyait-on d’en faire éternellement autant.

Le crédit n’est plus ce qu’il était et la croissance non plus. Quels autres repères faut-il se donner, quelle économie faut-il remettre sur pied et comment ?

Bien poser les problèmes permet, dit-on, de les résoudre à moitié. Se refuser à le faire, comme constaté, ne peut avoir que de sombres conséquences. Les banques centrales sont toujours le dernier recours du système financier, le prenant sans conditions sous sa protection, créant les conditions pour que s’exerce son racket. Les gouvernements donnent désormais toute l’apparence d’être comme ces financiers qui ont pris le pouvoir dans les grandes entreprises. Ne connaissant pas le métier de celles-ci, mais se forgeant une réputation de gestionnaires hors pair grâce à leur maîtrise impitoyable de la bottom line (la ligne du bas des comptes d’exploitation).

Mais ce monde ne parvient pas à retrouver son assiette.

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198 réflexions sur « L’actualité de la crise: LE GRAND JEU ET LES PETITS GARÇONS, par François Leclerc »

  1. @ Jérémie

    Pendant que le veau d’or fait tourner les têtes, je marche dans la merde et je prends une douche froide par semaine. Je ne l’ai pas cherché, on me l’a imposé. Depuis que je suis né.
    Le pire est reste à venir les enfants, le pire venant de “nos dirigeants” est devant nous. Je garde les yeux grandement ouvert et reste digne avec les moyens du bord.
    A force de me tenir les pompes Jérémie, tu vas vinir par sentir aussi fort que moi.
    Papillon (Anticapitaliste)

  2. @ François Leclerc :
    Vous parlez de ‘Grand jeu’. L’utilisation de cette expression n’étant pas forfuite et comme je pense que vous ne faîtes pas référence au titre du film (excellent par ailleurs), il me semble que vous faîtes référence au ‘Grand jeu’ entre la Russie et l’Angleterre au 19ème siècle en Asie Centrale, dans l’Hinterland ainsi créé de leurs deux zones d’influence.
    Si on l’applique au domaine financier, ce serait donc la création d’une zone et/ou d’un espace où se localiseraient les conflits financiers et monétaires, soit la zone euro.
    Sauf qu’à l’inverse du ‘Grand jeu’ du 19ème siècle, les acteurs sont-ils toujours les mêmes ?
    Est-ce toujours un affrontement, par hinterland interposé, des états ?
    Ou plutôt, un rapport de force entre ‘forces du marché’ (hedges funds, banques, …) et états ?

    Dans cette optique là, ne croyez-vous pas que le projet, partiellement ravivé par le FMI et la Chine, de DTS n’est pas une tentative de transposer ce rapport de force, qui est en train de dégénérer en guerre ‘localisée’ (pour l’instant sur la zone euro) mais absorbant toutes les énergies des différentes parties, à un espace non localisé, ‘virtualisé’ ?

    N’est-ce pas là le ‘Grand jeu’ en cours pour les autres parties prenantes du jeu, qui observe avec inquiétudes, les ravages qu’un tel jeu pourrait faire courir si ce jeu venait à se déplacer sur leur ‘espace’ mais aussi si celui-ci venait à perdurer sur la ‘zone euro’, zone la plus importante au monde en termes quantitatifs de flux commerciaux et de création de richesses ?

    Qu’en pensez-vous ?

    1. Vous me prêtez des intentions que je n’avais pas. Si j’avais recherché une référence historique, j’aurai plutôt pensé au titre de la revue fondée notamment par Roger Vailland (et non pas à sa reprise par Bernard Henri Lévy).

      C’est quoi Le Grand Jeu aujourd’hui ?

      Un jeu planétaire de pouvoir financier entre puissants acteurs, dont nous ne connaissons pas les règles et ne percevons que l’ombre portée, comme celle de marionnettes chinoises qui nous seraient projetées sur un drap.

      Une histoire qui l’accompagne, racontée par ces petits garçons qui s’agitent et l’inventent au fur et à mesure de son déroulement pour les besoins du spectacle qu’ils animent devant nous, priés de rester assis bouche bée les écouter.

  3. @François Leclerc

    bonjour Monsieur Leclerc,

    Depuis 1973, alors que Giscard d’Estaing était ministre des finances et Pompidou, Président de la République dont la carrière bancaire n’est sans doute pas étrangère à cette décision d’interdire à la Banque de France de créer la monnaie il a été décidé que la Banque de France ne créerait plus de la monnaie indispensable au développement de la France. Cette décision a été confirmée par les traités de Maastricht et de Lisbonne ! En conséquence, les États sont obligés de financer leurs investissements sur les marchés financiers, en augmentant perpétuellement leur dette à cause d’intérêts iniques et non nécessaires.

    On aurait voulu imposer un fardeau financier insurmontable à chaque Etat sous la forme d’une dette publique que l’on ne s’y serait pas pris autrement !

    Alors pourquoi ne pas revenir à une reprise du droit de création monétaire par la Banque de France (donc sans intérêts), avec un retour au franc (ou, au minimum, l’émission d’une monnaie complémentaire sociétale. Soit, au niveau de la zone euro, un droit d’émission monétaire par la Banque Centrale Européenne (donc sans intérêts) au bénéfice des États ?

    Cela permettrait de sortir de cette ineptie qui consiste à créer de la dette publique à l’infini en se finançant sur le marché en ruinant les Etats aux bénéfices des seuls marchés financiers alors que la BCE ou les banques centrales pourraient créées de la monnaie sans intérêt ce qui permettrait de réduire à la portion congrue la dette publique !

    Merci pour votre réponse.

    1. Bonjour !

      Rembourser ses dettes est considéré comme moralement juste, quand il s’agit de vous et moi, obligatoire de surcroît quand elles sont établies. Décalquer sur les Etats cet ordre des choses, comme le bon sens trompeur le voudrait et ainsi que nous y sommes incités, c’est une autre paire de manches !

      Certains disent que le montant de la dette publique est désormais tel qu’elle n’est plus remboursable. D’autres en contestent le mode de calcul, considérant que l’on confond dette nette et brute. Ils ont raison, mais n’ont-ils pas tort en n’en tirant pas toutes les conséquences ?

      Suffit-il également de dire que faire défaut sera inévitable et de se gratter la tête pour savoir comment au mieux procéder ? De se demander comment glisser les dettes sous le tapis ?

      En d’autres termes, faut-il revenir à la traditionnelle solution de la planche à billet et de la création monétaire, ou ne vaudrait-il mieux pas remettre à plat les choses autrement ? Doit on organiser une faillite mondiale sous l’égide d’un tribunal introuvable, comme on le ferait d’une entreprise  ?

      Ou bien faut-il se demander s’il n’est pas nécessaire de mettre définitivement hors de fonction la machine à faire de la dette – privée ou publique – dont la fonction est d’enrichir avec de la valeur virtuelle ceux qui disposent des capitaux au détriment des autres ?

      Cette machine a pris un sérieux coup dans l’aile et va devoir en rabattre du point de vue de son rendement. Mais, en se retirant partiellement, elle va laisser fort démuni un monde façonné pour lui accorder un rôle décisif. Imposant de subir encore une fois sa loi ou bien de changer la règle du jeu.

    2. Marine LePen vient de tenir hier sur F2 le discours fustigeant la loi gizcardopompidolorotschildienne de 1973 et ses profiteurs…
      Elle va augmenter son score.

    3. @ François Leclerc. Les néolibéraux et conservateurs de tous poils ont trouvé la solution de couper dans les dépenses et d’instaurer des plans d’austérité pour diminuer la dette. En fait, ils passent pour des bonnes personnes, des personnes qui ont de l’initiative et qui veulent résoudre les problèmes tandis que la population souffre mais parfois acquiesce à ces réformes. Ils profitent même largement de cette crise et de cette débâcle des dettes publiques pour apporter sur un plateau leurs solutions habituelles et leur morale à deux sous (« il faut se serrer la ceinture »). Le problème de la dette publique tombe à pic pour eux.

  4. Réponse: oui.
    Le bon sens aujourd’hui impose même de “mettre hors fonction”
    non seulement le capital rentier mais toute accumulation de capital “au détriment des autres”, autrement dit en finir l’exploitation du travail.

    Pour des raisons tant économiques, que sociales, et de plus en plus écologiques,
    la production ne peut plus avoir pour but l’accumulation.
    Elle doit se contenter de satisfaire les besoins déterminés démocratiquement
    et dans le respect des contraintes écologiques.

    On parle désormais d’éco-socialisme…disons plutôt le bon sens.

  5. A propos de banques centrales, je cherche des informations sur la relation entre le débit des robinets des banques centrales qui coulent pour assurer de la liquidité et celui des fuites des grandes institutions financières qui en bénéficient vers les paradis fiscaux. Quelqu’un sait’il s’il existe des sources fiables sur ce sujet, ou, au moins, des données qui corrèlent le montant des transactions sur les marchés spéculatifs avec les liquidités injectées dans les banques?

    JPV

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