LA GLOIRE DE LA SCIENCE EST DANS LA RUE, par Géry Coomans

Billet invité. Vous avez peut-être vu passer ce texte comme commentaire aux alentours de midi. Certains ont dit : « Je le recopie pour pouvoir le lire à mon aise ». C’est ce que j’ai fait moi-même. Le plus simple alors était d’en faire un « billet invité ».

Il ne faut sans doute ni idéaliser, ni dénigrer les « experts » en général. Dans beaucoup de cas, ils interviennent seulement en mission commandée, et cela suffira à « moduler » ce qu’ils diront. Ce qui plaira plus ou moins – voir ces analystes du risque licenciés lorsque (et parce que) ils font leur métier. Mais le cas des économistes est tout de même un peu particulier. Joan Robinson (1903-1983), qui travailla avec Keynes, disait que les économistes singent les physiciens, et que les autres sciences sociales singent les économistes. Paul Jorion (Le Monde 5/4/2011) note, lui, que les « le problème essentiel de la science économique est qu’elle s’est laissée enfermer dans le cadre de la psychologie naissante de la fin du XIXe siècle, psychologie volontariste où les individus sont maîtres de leurs décisions et à même d’être parfaitement rationnels … ». Je crois que cela est … partiellement vrai.
Je me rappelle le début des années 1980, après l’élection de Thatcher et Reagan, lorsque le néo-libéralisme prétendait jeter le keynésianisme de la reconstruction aux orties. Comme assistant d’économie en fac, à cette même époque, j’ai été horrifié d’entendre des étudiants considérer que Keynes, c’était un truc gauchiste, et qu’en tout cas ce n’était pas « scientifique ». Et combien de fois n’entendis-je pas ces étudiants décrier, comme par réflexe, tout ce qui procédait de l’Etat, ou alors nier contre l’évidence que l’Etat ait jamais joué un rôle quelque part. La critique de gauche – sinon celle des marxistes – de l’économie des économistes, jusque-là, en faisait une « idéologie » procédant par déni des intérêts qu’au fond elle défendait. A ce titre, elle aurait été surtout une « apologétique » – par exemple en définissant le salaire comme une variable « objective » plutôt que comme le résultat d’une négociation conflictuelle. Il demeure patent que votre position de négociation est meilleure si vous invoquez une « objectivité » plutôt que d’admettre qu’il s’agit d’une négociation ouverte. Mais en même temps, l’explication par l’idéologie semblait, elle aussi, n’expliquer qu’une partie des choses : le problème, avec l’idéologie, est qu’il fallait aussi expliquer que de « point de vue idéologique » en « point de vue idéologique », on était menacé de devenir …. stupide. Pourrait-on gérer au mieux si l’on ne fonctionnait plus qu’avec des catégories opérant un déni de réalité, ou des catégories unilatérales ? Il ne faut certainement jamais se départir de ce soupçon. Mais il ne faut pas s’en tenir là.

Revenons à l’énoncé de Joan Robinson, qui me semble toucher au point fondamental qui fait que la « science économique » d’aujourd’hui est quasiment devenue un objet de risée. Allons-y (gaiement) avec quelques raccourcis. Il s’agit surtout de considérer l’histoire des idées non pas pour ce qu’elles disent, mais pour ce qu’elles révèlent malgré elles (exercice périlleux entre tous).


1°) Pendant des millénaires, les humains ont cherché à construire, du monde, un récit avec des mythes et des religions. On pouvait faire de la divination (l’avenir à prédire ou à conjurer), célébrer les héros (le refuge de la liberté), ou invoquer la volonté divine, ou alors, comme en Extrême-Orient, un cosmos ordonné en soi, même privé de Grand Architecte. Mais c’est la religion (ou la cosmogonie orientale) qui était la plus stable parce qu’elle impliquait à la fois une causalité (dire qu’un dieu l’avait voulu ainsi suffisait pleinement pour fournir un effet complet de cause à effet) et un ordre caché sous le surface des choses.


2°) Il se dit que ce sont les grecs qui décidèrent que le monde devait être intelligible. Mais on peut faire valoir, par exemple, que la théorie de la métempsycose ( certes reprise par Pythagore et Platon, mais à la fois plus ancienne et demeurée « banale » en Orient) suppose elle-aussi un ordre intelligible (le même se reproduit dans le même, comme dans une fractale). Autre exemple, l’astrologie babylonienne comporte des aspects quasi-scientifiques (Jean Bottéro). Et de même pour la connaissance des plantes dans la Pensée sauvage décrite par Lévi-Strauss. Et encore de même pour toutes sortes de savoirs « archaïques », qui n’ont été (ou ne sont) dévalorisées qu’au motif que la science moderne prétend devoir faire table rase de ces vieilleries – puisqu’il faut d’abord en construire la théorie ontologique.


3°) Toujours est-il qu’au XVIIe naît la science classique, avec Galilée (la nature est écrite en langage mathématique) et Newton (producteur du premier algorithme efficace, avant de s’en retourner … à l’alchimie d’où il ne nous a pas rapporté d’autre algorithme). Dans les cieux, on avait cette fois une loi qui tournait aussi bien sans dieu (ou qui tournait aussi, si l’on voulait, avec dieu si c’était le dieu lui-même qui parlait le langage mathématique). Et on se rappelle que bientôt, à Napoléon qui demandait : « Et Dieu dans tout ça ? » (en gros), Laplace allait répondre : « Sire, Dieu est une hypothèse dont nous avons cru pouvoir nous passer ».  Le changement majeur était que, désormais, les choses contenaient elles-mêmes leurs systèmes de causalité, elles répondaient à des lois déterministes, on allait découvrir leur code mathématique et la science triomphante prononçait que, tôt ou tard, nous allions tout connaître et tout maîtriser. Sous la surface des choses, l’ordre régnait – sans besoin de dieu (ou alors avec un dieu s’occupant de choses au-delà de la réalité … des choses). Et la mathématique allait donner forme à (donc formaliser) cet ordre qui ne nous paraissait informe qu’en vertu de notre ignorance. Le hasard ? C’était, diront Kant et puis Voltaire, « le nom que nous donnons à notre ignorance ».


4°) C’est vers la fin du XIXe que la « science économique » va épouser ce modèle-là, ce modèle d’un monde en ordre dont il fallait dévoiler les lois, harmonie cachée sous la surface des choses qu’il s’agit de dévoiler – non pas de déranger. (Même si d’autres ancêtres de l’économie, Mandeville, Smith, Turgot, etc. avaient antérieurement placé des jalons dans ce sens-là). Les noms clés sont ici Walras, créateur du modèle mathématique d’équilibre général, et Pareto, définissant l’optimum (étant cet état où l’on ne peut plus améliorer le bien-être d’un individu sans détériorer celui d’un autre). Leur mérite propre est d’avoir donné un caractère formalisé à leurs « découvertes » – dont on sait aujourd’hui, comme on le sait pour toute « découverte », qu’elle n’est pas le réel lui-même mais une certaine construction du réel.


5°) Il me semble évident, a posteriori (mais les historiens aussi adorent « prévoir le passé »), qu’en plus de leur mérite propre qui a consisté à produire une sorte d’algorithme magique, toutes les configurations sociales et politiques de cette époque-là allaient trouver un tas de bonnes raisons de consacrer cette approche. L’essentiel était là : nous formalisions l’ordre caché sous les choses – antique requête – et, ce faisant, nous, pauvres humains, trouvions le sens caché, le graal – plutôt que le sens fragile et inquiétant de la contingence, de la finitude et de cette liberté dont nous avons tant de mal à faire l’apprentissage. Bien sûr, les « élites » conquérantes – c’est après tout l’âge d’or du capitalisme – allaient adopter ce qui établissait l’unité du monde (l’âge de l’impérialisme) et tout à la fois leur propre grandeur. Et bien sûr, comme la science procédait par singularisation et décomposition des moments (deuxième règle de Descartes), les élites n’allaient pas ne pas avaliser que l’ordre était un ordre organisant des particules élémentaires, à savoir des individus. La « psychologie volontariste » et individualiste, en sacralisant l’individu en le décontextualisant, et en consacrant l’individu comme acteur souverain de l’ordre caché du monde, n’était pas moins fille de l’époque – je veux dire de cette société et à la fois de cette science optimiste – que ne l’était la « science économique ». Pour cela, cette « science économique » n’est pas tant la fille de la psychologie volontariste – dont parle PJ – qu’elle n’est sa cousine, née de la même époque. (L’individualisme a évidemment une histoire beaucoup plus longue, qui remonte aux grecs, et certainement au monothéisme qui nous faisait tous égaux devant un dieu unique, au trafic d’indulgences qui, à la Renaissance, firent sauter le Vatican pour avoir promis la salut individuel au ciel contre monnaie sonnante et trébuchante sur terre, à la Révolution française qui sacralisa les droits de chacun, etc.)


6°) Las, la science, en sa partie la plus pointue, voyait le bel édifice de la connaissable infinie et du déterminisme se fissurer au moment même où la science économique trouvait dans un tas d’incitants extérieurs à lui-même les raisons d’investir le schème immaculé de la science classique. Les choses avaient commencé avec la thermodynamique statistique de Maxwell et Boltzmann : il fallait, pour gérer l’ordre sacré des particules, introduire les probabilités : dangereux, dangereux (Mioara Mugur-Schachter dit aujourd’hui que les probabilités naturelles n’existent pas, qu’elles sont un artefact). Darwin allait introduire le hasard au cœur du dispositif – même si, évidemment, les libéraux allaient high-jacker le darwinisme pour justifier la sélection du plus fort comme forme naturelle de l’ordre immuable. Puis vint Poincaré et le problème insoluble des trois corps. Puis le tsunami des quanta, et alors même que le capitalisme entrait dans sa première grande crise, les incertitudes de Heisenberg, les doutes de Wittgenstein, le chat ni mort ni vivant de Schrödinger, les incomplétudes de Gödel. Vint tout ce qui ne nous permet plus, à notre époque, de considérer une théorie scientifique comme autre chose qu’une hypothèse, et une hypothèse comme autre chose qu’une tentative de capter, au mieux, un seul petit aspect d’un réel dont nous savons qu’il constitue, au mieux, une forme d’artefact, un réel voilé tolérant nos fantaisies lorsqu’il n’en est pas le produit.


7°) Faut-il alors désespérer de cette « science économique » qui fonctionne sur les présupposés du XIXe ? Qui même a crû se moderniser en intégrant les probabilités, puis la théorie des jeux – tout en gardant un demi-siècle de retard sur la science pointue faite désormais de perplexités croissantes. Ne verrons-nous pas bientôt, la science économique vouloir se sauver en formalisant le chaos et l’indécidabilité – cela même qui fait la perplexité de la science pointue ? On l’a bien vue flamboyante pour multiplier les hypothèses n’ayant aucune sorte de rapport avec le monde empirique aux seules fins de sauver son formalisme – c’est-à-dire la formalisabilité de son édifice abstrait. Il est tout de même fascinant d’observer qu’au moment même où le capitalisme connaissait sa première « très grande crise », soit dans l’entre-deux-guerres (en faisant donc abstraction de la Grande Dépression du troisième quart du XIXe), est apparu du sein même de la « science économique » un Keynes, qui participait pleinement, lui, de la révolution cognitive qui était en cours. Son Traité sur les Probabilités (1921) est d’une modernité époustouflante : une probabilité dépend d’abord du niveau de connaissance que l’on peut avoir du phénomène dont on étudie les occurrences. Nous voilà en plein constructivisme. En 1926, il sort un opuscule, La fin du laissez-faire, qui revient tout simplement à énoncer, contre tous les tenants de l’harmonie de l’étant qu’une intervention quelconque ne pourrait que perturber, que le monde sera ce que nous en ferons. Il y est question du hasard de Darwin et de ruptures cognitives dont la modernité pourrait se mesurer à la force des oppositions qui lui furent alors signifiées. Dans les années 1930, en préface à l’édition française de la Théorie, il dit une chose qui serait inconcevable pour les facultés d’économie de nos jours : je vais, dit-il, formaliser ma théorie pour accroître son crédit auprès de la corporation des économistes, mais ma théorie n’a pas besoin de cela. Je remercie le lecteur de remarquer qu’en racontant cela je n’ai exposé aucune des théories de Keynes. J’ai simplement voulu souligner qu’il s’inscrivait dans une modernité constructiviste totale, et qu’il récusait que le savoir doive nécessairement épouser le langage du formalisme. En cela, il est à l’opposé des techniques modernes de construction de l’opposabilité que la science économique contemporaine nous ressert jusqu’à satiété : le marché efficace comme forme moderne de l’harmonie immanente du monde, la rationalité des agents comme évacuation de l’incertitude et de la contingence, et le positivisme comme forme unique de connaissance légitime.


8°) A l’heure où cette « science académique » entre, enfin, en crise majeure de crédibilité, que pouvons-nous faire ? Paul Jorion dit regretter que la science économique ne se soit pas « plutôt développée comme une sociologie ». Je marquerais mon accord avec ce souhait si j’étais même moyennement sûr que la sociologie ait jamais pu échapper à des positivismes non moins stériles que ceux dans lesquels l’économie se complaisait – et ceux au nom desquels la sociologie académique, non moins que l’économie académique, organise, gentiment ou méchamment, la cooptation des conformes par les conformes. J’ai moi-même vu passer, comme économiste du travail et expert indépendant à la Commission Européenne, des « œuvres » de sociologues dont j’avais tout simplement honte, honte, honte. Un seul exemple : dans un rapport sur le vieillissement au travail, un sociologue directeur de recherches, dument rémunéré avec son équipe 200.000€, affirmait que le maximum de productivité au travail était atteint à l’âge de 45 ans. Point. Parlait-il de l’époque fordiste, où l’abondance de main-d’œuvre jeune permettait effectivement de jeter les travailleurs vieillissants ? Non pas. Il parlait d’aujourd’hui. Simplement, cette sociologie-là est non moins idiote que la science économique qui triomphait jusqu’en 2008. Et prenons un risque : la sociologie, réputée critique, de ceux qui s’attachent aux logiques de la reproduction sociale n’a-t-elle pas parue, par moment, comme obnubilée par la reproduction d’un ordre immuable des choses, dans un schème qui mène du même au même ? Et ne voit-on pas une certaine sociologie, se présentant comme étant enfin débarrassée du discours analytique et critique, se vautrer dans le calcul des corrélations et l’analyse multifactorielle du « social capital » : ce « social capital » serait « élevé » dans les pays nordiques au vu du nombre de clubs, associations, etc., dont on est membre – ça se compte, et donc ça fait un chiffre à mouliner dans l’ordinateur – alors que le même « social capital » serait « bas » dans les pays méditerranéens, où les convivialités fonctionnent sur un mode informel, sans donc livrer de chiffre à mouliner. Après tout, le problème est-il très différent de celui que m’expose un ami professeur de géologie : il déplore, lui, qu’une majorité de ses étudiants thésards soient obnubilés par le mesurage – nous avons désormais de si merveilleux outils pour mesurer – sans plus s’occuper de réfléchir à ce qu’est la chose qu’ils mesurent.


9°) Donc, je ne crois pas qu’un peu plus ou beaucoup plus de sociologie suffise à réhabiliter la « science économique » – dont les tenants traitent au demeurant la sociologie de « blabla sociologique ». Je crois que pour sortir tant la sociologie de l’ornière positiviste qui la guette que la « science économique » de la déconsidération que la crise lui a très heureusement infligée, il faut d’abord et avant tout sortir du positivisme sacralisant le peu qui est mesurable, et qui n’est constitué que par les artefacts avec lesquelles nous avons construit une certaine mesurabilité. Il me paraît que la science pointue, plus elle va, nous offre une richesse en questionnements épistémologiques telle que les sciences sociales devraient d’urgence s’en inspirer. Ce qu’elles commencent à faire au demeurant : le questionnement épistémologique progresse dans toutes les sciences humaines, en psychologie comme en sociologie. La pensée de la complexité, suivant Morin ou Le Moigne ou beaucoup d’autres, illustre cela, aboutissant à ce que l’approche scientifique ne doive déjà plus descendre du haut des chaires académiques, mais, d’abord, se mêler in concreto d’assister les interventions de terrain, bref d’enrichir la praxis commune. La gloire de la science est dans la rue.
Pour ce qui est de la « science économique », je serais déjà heureux qu’on se rappelle qu’il s’agissait au départ non pas de science, mais d’ « économie politique ». Cela me ravit, après les années de plomb, de la voir renaître avec Stiglitz, Krugman, Sen et Paul Jorion et beaucoup d’autres. Vive le constructivisme : il n’y a pas d’essence, et que le monde soit ce que nous voulons en faire.

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93 réflexions sur « LA GLOIRE DE LA SCIENCE EST DANS LA RUE, par Géry Coomans »

  1. la religion premier pas vers la conscience mais toujours bien obscurantiste,( les Grecs anciens n’etaient dupes de leur dieux )

    la psychiatrie qui fait tout reposer sur l’individu -alors que cette science est censée faire mieux vivre dans une société donnée , (freud…)

    la sociologie qui élargit le champ aux sociétés -et non un groupe n’agit pas comme un individi isolé ..évident , (erhenberg)

    la philosophie morale et politique qui tend à se débarrasser des affects -attitude si anglosaxonne,(heiddegger,arendt )

    l’histoire et l’epistémologie arrivent toujours trop tard comme le medecin légiste ,(hegel)

    l’anthropologie/ethologie/ethnologie n’arrive toujuors pas à trouver les invariances -une protection inconsciente de sa propre civilisation -les objets votifs ,les rituels changent de forme mais sont toujours là .(levystrauss,cyrulnik)

    la philosophie humaniste qui n’a pas peur d’inclure l’humain est supérieure à toutes les précedentes disciplines car elle inclue l’irrationnel et n’ayant pas peur de se tromper évite l’ubris de l’économie , cette volonté de modéliser l’univers mathématiquement : le modele mathèmatique est une part de l’univers ! ne jamais confondre la partie avec le tout !

  2. ces étudiants (et ces professeurs !) qui mesurent, mesurent, « sans plus s’occuper de réfléchir à ce qu’EST la chose qu’ils mesurent. » (c’est moi qui souligne)

    souligne Paulo.

    Sur ce point, je vous remercie de la remarque. J’ai en effet été trop vite ( mais je vous avouerai que c’était la toute première fois que je bloggais, et j’ai vite compris que pour un post non moins que pour le reste il faut ne pas faire du « quick and dirty », mais plutôt tourner sept fois sa langue avant de parler). Bref, j’aurais plutôt dû écrire: .. qui mesurent, mesurent, mesurent « sans plus s’occuper de réfléchir à la nature et à la constitution de ce qu’ils mesurent ». C’est-à-dire en ne s’interrogeant pas sur l’artefactualité de ce qu’ils mesurent. C’est-à-dire, encore, en n’ayant pas d’autre rapport à ce qu’ils mesurent qu’un rapport positiviste naïf, celui en vertu duquel ils estiment que la mesure qu’ils opèrent est la forme supérieure de la connaissance, grâce à laquelle ils s’imaginent « dévoiler l’être » de la chose. Ce en quoi ils demeurent évidemment à l’intérieur de la matrice platonicienne ou pythagoricienne du savoir. Rappelons-nous que la science classique baignait dans le platonisme (mathesis universalis) et rappelons-nous le coup de colère de René Thom qui estimait que renoncer au déterminisme des en-soi était, pour un scientifique, une désertion – ce à quoi un certain Edgar Morin a répondu des choses pas boursouflées du tout (voir La Querelle du Déterminisme, 1990).
    N’étant pas physicien, je n’irai pas illustrer cela avec des exemples tirés de la révolution épistémologique que la physique quantique a opérée – il ne faut pas les singer, et les « sciences humaines » doivent faire leur propre révolution épistémologique, sur leur propre terrain, en se coltinant leurs propres noeuds. Donc, il faut comprendre que ce goût de la mesure pour tout et de tout est d’abord une paresse: on mesure ceci ou cela parce que cela « nous tombe sous la main », ou parce qu’il est facile, magiquement facile, de faire apparaître du « chiffre » et du « nombre ». L’enquête du sociologue (ou le sondage du sondeur) subsume, sous une suite de nombres, des « choses » infiniment complexes, parmi lesquelles il réifie ce que le sociologue avait « décidé de mesurer ». Le chiffre semble ainsi fonctionner comme une garde prétorienne de l’être – comme les anges, du moment qu’on discute de leur sexe, fournissent une réassurance de ce que dieu existe. Les chiffres comme alibi et comme preuve protectrice de l’en soi. (Cela s’applique non moins à La Distinction de Bourdieu, dont on sait qu’il eut d’autres mérites que celui-là).
    Bien sûr, les sociologues, en la matière, sont des enfants de choeur en comparaison des économistes, les vrais surdoués du nombre. Le prix subsume toute la complexité qui est sous le prix, c’est-à-dire la complexité de ce que le prix prend en compte non moins que de ce qu’il écarte – c’est la magie de la monnaie par rapport à l’économie du don et du contre-don. Et le prix prétend ensuite « être la mesure de l’être », et résumer à lui seul, par exemple la « compétitivité ». L’artefactualité de tout ça devrait nous être évidente, mais le rapport positiviste naïf tend à occulter cela. Ne résistons pas à effleurer l’autre exemple – dont PJ nous entretient régulièrement : le calcul du risque, sur base de probabilités reposant sur des séries du passé – enfin sur ce qu’on en sait, ou sur ce qu’on a décidé d’élire comme variable significative, la première qui nous tombe sous la main suffisant en général. Quelle que soit, au demeurant, la manière dont on construira le calcul probabiliste de risque, on sait que l’approche probabiliste est consubstantiellement incapable de prévoir le nouveau. Cela ne l’empêche pas de se propager à de nouveaux domaines, en présentant l’unique avantage que « cela fait scientifique ». En démographie, actuellement, il y a une mode de la projection « stochastique » – c’est mieux que de dire probabiliste – dont le mérite premier est de relancer la course aux subventions et aux colloques subventionnés.
    Cela pour en venir à votre:

    ce constructivisme qu’est (en réalité) le positivisme

    Là, je ne prends pas. Il me semble justement urgent de ne pas admettre ce genre de confusion, et de rendre plus solides les bases propres du constructivisme. Bien sûr le positivisme naïf « construit » sa petite cuisine, comme n’importe quelle autre approche. Cela en fait un construit, mais cela n’en fait un constructivisme. La spécificité du constructivisme est ailleurs:
    1°) le constructivisme consiste à savoir (et à ne jamais oublier) que ce que l’on sait n’est pas dissociable de l’hypothèse qui nous a amené à construire ce savoir, de la position singulière du savoir. Une hypothèse, en savoir constructiviste, n’est pas ce qui va disparaître une fois qu’une vérification de l’hypothèse serait faite – ce qui conduit habituellement à considérer le vérifié comme un en-soi établi et à l’engranger dans la boîte des « vérités établies ». Une hypothèse, en savoir constructiviste, demeure présente, et fait peser sa propre fragilité sur le savoir ainsi construit. Le constructivisme est ainsi, et très heureusement, condamné à ne pouvoir construire une hypothèse quelconque qu’en intégrant l’énoncé des conditions de l’hypothèse, dans une régression auto-critique à l’infini, sans borne assignable. Vous dirait-on même qu’on est parti de la « bonne hypothèse », que le problème est donc résolu, circulez, il n’y a rien à voir, alors levez-le doigt, et demandez si une autre hypothèse ne permettrait pas de trouver une autre solution. Et continuez comme cela à l’infini. Est bonne toute hypothèse qui permettra de faire apparaître quelque chose d’intelligible de « choses » dont on ne sait jamais de combien d’hypothèses elles sont passibles. On pourrait dire, je crois, que le constructivisme est au positivisme naîf ce que le scepticisme pyrrhonien est au scepticisme désabusé. Le scepticisme pyrrhonien ne déplore pas qu’il n’y ait pas, au bout de la route, ne fut-ce qu’un petit bout d’en-soi à engranger, il se fait un triomphe de demeurer disponible, une « pure disponibilité » (Voir M. Bitbol, De L’intérieur du Monde, Flammarion, 2010). Il est libéré du principe même de l’en-soi, ne connaissant l’en-soi, au mieux, que comme illusion cognitive. En cela, le constructivisme n’est pas une critique des savoirs producteurs d’en-soi, il est un autre savoir. Pour se dégager de la mêlée, il est certainement amené à ferrailler beaucoup, mais cela le retarde dans son développement propre.
    2°) En se (et en nous) libérant de l’en-soi – cet irrépressible besoin de sens et de graal de nos cervelles humaines -, il se pourrait que le constructivisme devienne le plus formidable facteur d’émancipation humaine (et sociale, et politique non moins). En posant que rien ne se sait, que rien ne se dit, que rien n’est, que ce ne soit notre oeuvre, singulière, contingente, et de préférence auto-critique, il ouvre un espace infini à ce que nous pouvons faire. Entre constructivistes, il ne peut plus y avoir d’argument d’autorité (imaginez la tête des banquiers possédés par leurs millions, et celle de Trichet qui nous relève le taux d’intérêt pour nous inculquer le sens de la rigueur « parce qu’il n’y a pas d’autre choix »).

    Le constructivisme est-il la tolérance même ? En un sens, oui, mais en même temps il d’une formidable exigence. Ce doit être cela l’apprentissage de notre liberté. Il ne voit plus le monde matériel comme ce qui nous permet de faire, mais comme la limite de ce que nous ne pouvons pas faire. Rêvons un instant .
    Deux constructivistes – et néanmoins ingénieurs (mais ils ont bien compris le cours d’épistémologie) – discutent de l’opportunité d’établir une centrale nucléaire dans cette petite ville de Fukushima, là-bas au nord. Ils savent déjà que le calcul des risque que leur a proposé le Grand Bureau (1 chance sur x que ça tourne mal niveau de gravité 5, 1 chance sur z que ça tourne gravité niveau 6, etc), c’est du vent. Ca fait chiffre, ça fait sérieux, mais c’est du vent. C’est magique, mais ce n’est pas sérieux, c’est du savoir positiviste naïf, le calcul probabiliste n’est tout simplement pas relevant. On ne peut pas réfléchir comme çà. Ensuite, que se disent nos deux constructivistes ? Comment doit-on réfléchir ? (Voir la page de Borgès, plus haut)
    Pour terminer, il y en tout cas un autre énoncé de mon post (celui tout en haut, le premier) que je voudrais modifier. J’écrivais (point 9) :
    « l’approche scientifique ne …. doit …. plus descendre du haut des chaires académiques, mais, d’abord, se mêler in concreto d’assister les interventions de terrain, bref d’enrichir la praxis commune. »
    Dire cela, comme ça, c’est encore laisser la part belle à l’expert descendant de son Olympe. Il fallait dire « enrichir la praxis commune et SURTOUT S’EN ENRICHIR ELLE-MÊME ». Autour de Jean-Louis Le Moigne, et de groupes divers de médiation sociale, il y a plein de pratiques comme cela : l’universitaire, sociomachin ou psychomachin ou même socio-psychomachin, est requis d’apporter son « regard extérieur » et sa capacité à verbaliser non pas en position condescendante, mais en position de participation (on a besoin que quelqu’un joue ce rôle) pour qu’émerge, ensemble, quelque chose qui marche mieux. Il est patent qu’après cela le chercheur ramènera, en sa chacunière et en son laboratoire, un matériau tout fumant de praxis et de complexité constructiviste – parce que les « problèmes réels » posent toujours des questions inattendues. Il n’aura plus guère de goût au positivisme dévoileur d’en-soi. C’est pour cela que la formule « la gloire de la science est dans la rue » est là.
    Un contre-exemple, pas si éloigné, est à trouver dans un très bel ouvrage, dont le titre seul est un manifeste constructiviste : « Ces émotions qui nous fabriquent » de Vinciane Despret (Les Empêcheurs de penser en rond, 1999). On y voit des chercheurs de « psychologie expérimentale » partir à la recherche du « siège des émotions » – vieux succédané de l’âme chez Platon . C’est tout à fait désopilant, une caricature de recherche d’un en-soi, au sens le plus littéral comme au sens figuré. Participent des cobayes humains bienveillants, tout disposés à faire plaisir au chercheur malgré ses dispositifs de neutralité. Seulement, on ne trouve pas l’organe en question pour produire nos émotions, puisque c’est évidemment l’inverse. C’est comme un polar dont le titre même désigne l’assassin.
    Pour rire, dernier contre-exemple, une séquence TV (je crois que c’est sur le blog que je l’ai vue) où PJ se fait moquer par un distingué économiste qui dit, en gros : « mais il y a plein de gens qui ont prévu la crise, il y en a tout le temps qui annoncent des crises ». Simplement PJ était, lui, dans la marmite quand ça sentait le brûlé. La praxis, il n’y a que ça. PJ-Walras : 1-0.

    Je dois encore remercier Paulo, et d’autres, pour leurs commentaires. Cela m’a forcé à énoncer certaines choses autour desquelles je tournais sans parvenir à les dire.

  3. Après une fausse manoeuvre, je reprends.
    Merci d’avoir pris la peine de vous expliquer. Je ne veux pas nous entraîner dans une discussion philosophique. Seulement deux remarques.

    que rien ne se sait, que rien ne se dit, que rien n’est, que ce ne soit notre œuvre, singulière, contingente

    Ca, ça ressemble fichtrement à une proclamation… idéaliste, à la limite d’un solipcisme à peine tempéré par un « nous » (notre oeuvre… singulière !).
    Mais passons. L’essentiel (si j’ose dire) est ailleurs : quel est au juste le statut de cette votre assertion que je cite ? Relève-t-elle aussi du constructivisme ? Est-ce une simple hypothèse
    qui

    fait peser sa propre fragilité sur le savoir ainsi construit

    (le savoir constructiviste, justement). Est-elle aussi « contingente » ?
    Avec Kojève (une bonne compagnie intellectuelle, je vous assure) pourchassons les assertions qui risquent de se réfuter elles-mêmes.

  4. « La gloire de la science est dans la rue ».

    ça me fait penser à la remarque faite par Charlie Chaplin à Albert Einstein:  » les gens m’applaudissent parce qu’ils me comprennent et vous applaudissent parce qu’ils ne vous comprennent pas ».

    Plus sérieusement(?)
    « Ce mécanisme [la gamétogénèse] est a priori si complexe, qu’on ne pourra que s’étonner -dans un avenir pas trop lointain- de l’étonnant dogmatisme avec lequel on a repoussé toute possibilité d’action du soma sur le germen, tout mécanisme lamarckien. » Renè Thom, Esquisse d’une sémiophysique.

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