L’actualité de la crise : RENDEZ-VOUS AU TOURNANT, par François Leclerc

Billet invité.

Si l’on ne craignait d’employer des images mortifères, l’expression creuser sa propre tombe serait assez appropriée pour qualifier les conséquences de la nouvelle valse-hésitation des autorités européennes. Plus les enchères montent entre elles, plus les solutions à leurs petits problèmes s’éloignent et risquent d’être onéreuses, ose-t-on pronostiquer. Les analystes financiers au fait de la chose le disent eux-mêmes : renflouer les banques coûterait moins cher que les Etats, mais c’est le chemin inverse qui a été choisi.

Lors du précédent épisode, nous avions laissé celles-ci écartelées à propos de la Grèce et de la réponse à apporter à l’impasse financière dans laquelle le pays a été plongé par son brillant plan de sauvetage. Sauf miracle – que l’on attend de pied ferme, mais le mouchoir humide – elles le sont toujours autant. Selon Die Welt, qui n’est pas spécialement un titre de la presse à sensation, l’Allemagne, le FMI et la Commission seraient prêts à une restructuration, refusée avec toujours autant de véhémence par la BCE qui mène la chasse en tête du peloton. Les démentis n’ont depuis pas cessé de pleuvoir, accréditant ce qu’ils niaient, si l’on veut en croire une expérience jamais démentie. Mais le feuilleton n’est pas terminé.

Sur ces entrefaites, de nouvelles banques ont dans un subit et incontrôlé accès de transparence rendu publique leur exposition à la dette grecque, affectant à leur tour de pouvoir supporter sa décote, certes calculée chichement, bien que pas de gaieté de coeur. Le Crédit Agricole français est du nombre, ainsi que la banque franco-belge Dexia. Cette dernière assure vaillamment pouvoir tenir le choc, même s’il devait s’étendre à la dette portugaise, précise-t-elle prévoyante ; la première garantit qu’elle était également en mesure de le faire, tout en glissant sur la situation de sa filiale grecque, Emporiki. La transparence a ses limites.

Après la BNP Paribas et la Société Générale, ce sont pratiquement toutes les places fortes bancaires françaises qui se sont déclarées prêtes à subir les affres de ce que le gouvernement français, à l’abri derrière la statue du commandeur de la BCE, cherche à tout prix à éviter. Allez comprendre ! Savent-elles qu’elles n’ont rien à craindre et qu’elles peuvent s’avancer ainsi ?

Comment en effet interpréter cette obstination, qui ne rencontre que l’incompréhension des marchés, eux-mêmes convaincus – et le faisant savoir – que passer l’éponge en partie sur l’ardoise est inévitable ?

Savoir qui possède la dette grecque pourrait-il nous éclairer ? Un pointage réalisé par le Financial Times n’y parvient pas. S’il est confirmé que près d’un tiers des 330 milliards d’euros de celle-ci est indirectement détenu ou garanti par des fonds publics (notamment par la BCE et le FMI), ce sont les banques grecques qui en détiennent environ 22%, suivies à raison de 11% par les banques des autres pays européens toutes réunies, une paille en effet. Environ 27% – ce qui représente tout de même de l’ordre de 90 milliards d’euros – restent dans la nature. Détenus par des assurances, des fonds d’investissement et de pension, ou des assurances vie.

La dette est donc disséminée. Nous rappelant que cet exercice – tout comme la promotion de l’accession à la propriété par le crédit – a aussi pour objet de mettre dans le bain le plus possible de bons citoyens, afin de les enfermer dans une logique de solidarité avec le système financier. Car une restructuration de la dette frappe les petits rentiers, comme l’inflation, c’est bien connu ! Plus significatif, la dette grecque est déjà largement sous garantie publique, nous y reviendrons.

Quant aux banques, certes elles seraient frappées, mais elles ne mourraient pas toutes ! Les plus grandes ayant eu la ressource de s’assurer sur le marché des CDS, sans que l’on connaisse les émetteurs de ces titres garantissant d’éventuels sinistres. A la faveur de quels jeux financiers ce nouvel échafaudage a-t-il été bâti ? L’impénétrable shadow banking a ses incontestables petites utilités.

Plus l’on avance, plus les questions se multiplient, les réponses ne se bousculant pas. La finance serait-elle une affaire d’initiés, pour en poser encore une autre ?

Que peuvent donc craindre avec tant d’angoisse, enfin, ceux qui ne veulent pas entendre parler de cette catastrophe que d’autres prennent à la légère ?

En premier lieu un effet domino, car comment éviter que ce qui aurait été admis pour la Grèce ne le soit pas aussi pour les autres pays de la zone des tempêtes ? L’addition finissant pas être lourde pour le système bancaire européen, la décote grecque ne valant pas solde de tout compte.

En second, que soit perturbé le processus entamé de transfert des banques aux Etats de la dette publique des pays de la zone des tempêtes, via le fonds de solidarité, la BCE et la FMI. Alors qu’il est un montage de rêve pour les protéger, obligeant par ricochet les Etats à résipiscence. Laissant par ailleurs aux banques le temps de se faire rembourser de leur dette souveraine lorsqu’elle arrive à maturité.

En dernier, que les banques rechignent déjà à gravir la pente devant laquelle Bâle III les a placées, en vue d’accroître leurs ratios de fonds propres et améliorer leur liquidité. Et que charger la barque, s’il leur fallait en plus déprécier des actifs en raison de décotes de la dette, n’aurait pas pour seule conséquence d’accroître cette pente; cela diminuerait aussi leur rentabilité, déjà mise à mal.

Mais ne faut-il pas chercher encore un autre motif d’inquiétude chez nos chefs d’Etat et de gouvernement ? Ne fuient-ils pas tout simplement la perspective de devoir assumer devant l’opinion publique un nouveau renflouement des banques ? Il leur est incontestablement plus aisé d’utiliser le prétexte d’un déficit public intenable issu de la gestion dispendieuse de l’Etat (dont il faut réduire le périmètre), ou des effets regrettables mais imparables de l’évolution de la pyramide des âges, que de se porter une fois de plus au secours des banques. En omettant de mentionner que la dette fautive, ce sont elles qui en sont à l’origine.

En attendant, la tempête ne faiblit pas et sa zone s’élargit. Quelles sont à ce propos les dernières nouvelles outre-Pyrénées ? Tout à sa quête dans l’urgence de financements privés pour ses caisses d’épargne sinistrées par le lent éclatement de la gigantesque bulle immobilière, le gouvernement espagnol envisage de parquer de plus en plus d’actifs pourris dans des bad banks placées sous l’aile protectrice de la Banque d’Espagne. Une manière de rendre les jeunes promises plus attrayantes et de différer – mais jusqu’à quand  ? – leur renflouement sur fonds publics.

Les jeux d’écriture les plus arrangeants et les tours de passe passe n’ont jamais été de bonne politique. Reporter ses rendez-vous ne les empêche pas de vous attendre au tournant.

Partager :

113 réflexions sur « L’actualité de la crise : RENDEZ-VOUS AU TOURNANT, par François Leclerc »

  1. @ berruyer
    il ne faut pas prononcer le mot or
    c’est un gros mot
    c’est révolutionnaire
    on a déjà eu cantona !

    1. @ idle et Bruno

      Ce que vous dites l’un et l’autre n’est pas faux, cela dit:

      je trouve que les commentaires et les réactions vont trop vite car pour l’heure on ne sait pas grand chose. DSK est une pièce importante sur un vaste échiquier, mais une pièce parmi d’autres pour une partie qui se joue en plusieurs manche entre des adversaires tantôt vainqueurs tantôt perdants.
      Personne n’est irremplaçable,les compétences ne manquent pas. Certaines sont exagérément reconnues, d’autres injustement ignorées. Les enjeux dépassent largement la valeur positive ou négative de chacun des acteurs. Seul compte à mes yeux la façon dont elles s’imbriquent les unes dans les autres et travaillent ensemble.
      La focale mise régulièrement sur certains individus empêche de se constituer une vision plus large de la trame.

      Quant à la dignité de la France si celle ci est tributaire des frasques sexuelles d’un personnage trop en vue, c’est qu’elle ne tient pas à grand chose. Par contre l’amour propre des français prend une gifle.
      Si les faits sont avérés c’est DSK seul que cela engage dans son incapacité à contrôler ses appétences. L’Histoire s’écrit chaque jour, c’est une oeuvre collective dont nous sommes auteurs et acteurs.
      Le fait que l’on en parle est une chose ,comment on en parle en est une autre. Les paris sont ouverts et la spéculation va bon train.

      Attendre et voir afin de condamner et de compatir avec équité.

      Les faits sont les symptômes visibles d’une réalité invisible bien plus grande qui renvoie chacun en son âme et conscience . Cf le billet de Paul Jorion « LE SYMPTÔME »

      Au passage merci à la modération, quand on est fatigué l’on devrait s’abstenir. Ce qui est excessif étant……

      Amitiés à tous.

  2. Un lien cité dans le dernier bulletin du GEAB (de ce jour):

    http://www.telegraph.co.uk/finance/economics/8472465/Central-banks-pump-3-trillion-into-world-economy.html

    « The world’s central banks have pumped £3 trillion into the global financial system since the crisis, the equivalent of 8pc of the world economy, according to new analysis by Fathom Consulting » (payant).

    « To reach the £3 trillion figure, presented in its calculations as $5 trillion, Fathom measured the liquidity injections made by the world’s four major central banks, by tracking how their balance sheets changed in the wake of the crisis ».

    Les injections de liquidités par quatre principales banques centrales (FED, BCE, BOJ et Banque d’Angleterre) représenteraient en à peine un peu plus de 2 ans 10% du Pib mondial. Un colossal record et sans précédent historique.

  3. Lever de l’argent sur les marchés financiers donne des résultats décevants. Cf le texte de F Leclerc ci-dessus.
    L’indépendance de la BCE ressemble à un dogme destructeur. Cf le texte de F Leclerc ci-dessus.
    Si le marché optimise vraiment la distribution de l’argent, je commence à trouver que les errements de la planification sont supportables.

    Bref, tout cela ressemble beaucoup à un énorme échec de l’interdiction faite aux états d’imprimer de la monnaie.

  4. @Mitch
    Merci de rappeler que nous pouvons tous devenir grecs. Cette vidéo m’a émue jusqu’aux larmes. Osmose entre le chien et l’homme. La faiblesse de ce chien rend les images très fortes.

    1. Cette vidéo est d’autant plus touchante par l’association du chien dans la bataille menée par les hommes que le chien est ici un représentant du règne animal que l’on sous estime.

      Les humains méprisent leur animalité. A trop vouloir la dominer on l’exacerbe au lieu de l’apprivoiser pour mieux la transcender. De ce fait l’homme se fait souvent plus bête que la « bête » elle-même.

      Est-il nécessaire que nous devenions tous grecs, ne sommes nous pas déjà tous des « Hommes »? De multiples batailles un seul enjeu: l' »Homme »,l’Animal, le Vivant.

      Merci Mitch

      Amitiés.

  5. Dans une conception saine des rapports sociaux le politique précède l’économique qui a son propre champ d’action. De ce point de vue les exigences actuelles vis à vis de la Grèce sont inadmissibles : Le territoire d’un peuple, y compris ses plages, ses monuments qui symbolisent son État et son histoire doivent être hors du champ économique.

    Les suggestions que j’entends à propos de certaines privatisations « suggérées » à la Grèce sont barbares.

  6. Balance des paiements :

    1er pays au monde : la Chine. Excédent de 272 milliards 500 millions de dollars.
    2ème pays au monde : le Japon. Excédent de 166 milliards 500 millions de dollars.
    3ème pays au monde : l’Allemagne. Excédent de 162 milliards 300 millions de dollars.

    186ème pays au monde : le Royaume-Uni. Déficit de 40 milliards 340 millions de dollars.
    188ème pays du monde : la France. Déficit de 53 milliards 290 millions de dollars.
    191ème et dernier pays au monde : les Etats-Unis. Déficit de 561 milliards de dollars.

    https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/rankorder/2187rank.html

  7. Hypothèses: à qui profite le crime? Pour ceux qui ne se contentent pas de la censure des media dominants.
    L’oligarchie financière promeut prioritairement, par le contrôle de la grande majorité des media et instituts de sondages, des politiciens fragiles que l’on peut faire tomber facilement.
    Le mini-réformisme même ultra-édulcoré de DSK déplaisait aux néocons de la finance ultra-capitaliste qui veulent reprendre la totalité du pouvoir qu’ils avaient avant 2008?Quelles mesures prendront les successeurs de DSK? Certaines seront elles différentesde celles qu’il aurait soutenu?
    De toute façon la gauche française ne voulait pas de DSK et donc ne l’aurait pas choisi. Donc la provoc réelle et ou médiatique vient de l’intérieur du FMI avec vraisemblablement des soutiens ou impulsions de groupes financiers.
    Les sommes en jeu sont Kolossales. F.Morin rappelle les ordres de grandeur .

    Selon François Morin, la financiarisation de l’économie à actualiser par des spécialistes.

    « La sphère économique mondiale (Unité : Téra-dollar, année 2002)

    Echange et productions Monnaies de règlement
    Transactions sur dérivés 699,0 Etats-Unis(dollars) 405,7
    Transactions de change 384,4 Eurosystème(euros) 372,9
    Transactions financières 39,3 Japons(yens)
    Transactions sur biens et services 32,3 Autre zones monétaires 183,6
    (PIB mondial)
    Transactions interbancaires 1155,0 règlements interbancaires 1155,0

    Comme ce tableau l’indique clairement, la liquidité qui transite sur les marchés globaux de l’argent remplit aujourd’hui quatre fonctions (colonne de gauche du tableau). Elle sert à régler les transactions de couverture (achat de produits dérivés), les transactions d’une monnaie en une autre (échange de devises), les transactions sur le marché du financement (achat de titres financiers) ; mais la liquidité intervient aussi dans le règlement d’autres transactions, celles que l’on observe sur le marché des biens ou des services. Le point très important à noter est le suivant : qu’il s’agisse des marchés de la sphère financière, ou bien des marchés de la sphère réelle, toutes ces transactions font l’objet de règlements monétaires, c’est à dire de règlements dans une monnaie donnée, et par conséquent dans une zone monétaire parfaitement délimitée (colonne de droite du tableau). La liquidité nécessaire pour ces échanges est ainsi fournie, in fine, par la banque centrale de la zone monétaire correspondante, sur un marché particulier : le marché interbancaire, où s’effectue et se consolide l’ensemble des règlements. Le tableau cherche ainsi à mettre en rapport les transactions réelles (celles qui portent sur les biens et services), avec celles qui relèvent de la finance globalisée. Il réalise cette jonction en mettant, face à face, les transactions tous types confondus, réelles et financières, d’un côté, avec les zones monétaires de règlement, de l’autre. Un trait frappe aussitôt : les transactions relatives à l’économie réelle n’occupent qu’une part infime du total des transactions. En effet, qu’il s’agisse des transactions relatives aux biens et services (soit 32.3 T$ le PIB mondial de l’année 2002), celles-ci ne se montent qu’à un peu moins de 3% des paiements monétaires de la planète(3) : c’est évidemment très peu ; ou bien qu’il s’agisse des transactions commerciales internationales, même constat : celles-ci, soit 8 T$, ne s’élèvent qu’à 2 % des transactions qui se réalisent sur le marché des changes(4) . La somme des transactions réelles de la planète (production + échanges commerciaux internationaux), soit 40,3T$, peut maintenant être comparée par exemple à celle qui recense, sur le même espace et pendant la même période, l’ensemble des transactions interbancaires, soit 1.155 T$. Le rapport entre ces grandeurs est de 1 à 28, ce qui apparaît, dans une première approche de cette confrontation, proprement vertigineux. « 

  8. Les déboires judiciaires du directeur général du Fonds monétaire international (FMI) risquent de compliquer les efforts pour régler la crise de la dette en zone euro et notamment pour discuter d’une nouvelle aide à la Grèce, dossiers dans lesquels Dominique Strauss-Kahn s’est particulièrement investi, notent les analystes.
    Le patron du FMI ne participera pas lundi à Bruxelles à une réunion importante sur la Grèce des ministres des Finances de la zone euro. Il sera remplacé par une directrice générale adjointe chargée de l’Europe, Nemat Shafik, a annoncé à Washington l’institution.
    De son côté, le premier adjoint de M. Strauss-Kahn, l’Américain John Lipsky, assume la fonction de directeur général par intérim alors que le FMI a annoncé avoir repoussé à lundi la réunion informelle de son Conseil d’administration qui doit être consacrée à son directeur général.
    « Tout délai (dans le règlement de la crise de la dette : ndlr) va vraisemblablement mettre à vif les nerfs de ceux qui pariaient sur la hausse de l’euro », a déclaré à Dow Jones Newswires Gareth Berry, analyste sur les devises chez UBS.
    « Pendant quelques jours au moins, le marché va craindre une paralysie de la direction au FMI. L’euro est la devise qui en pâtira le plus étant donné que le FMI est actif ou en voie de l’être dans trois pays de l’eurozone », a-t-il ajouté.
    Le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble a quant à lui estimé dimanche que l’arrestation aux Etats-Unis du directeur général du FMI ne pèserait pas sur les négociations concernant la dette grecque.
    Il a également envisagé d’accorder à la Grèce une prolongation des délais de remboursement de sa dette à condition que les créanciers privés participent, et a insisté pour attendre les résultats de l’examen de comptes publics du pays en juin prochain avant de décider si de nouvelles mesures étaient nécessaires.

    http://www.boursorama.com/infos/actualites/detail_actu_marches.phtml?num=a2e511f85c1951a0520671594902d9e1

    1. calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. reste que ce n’est pas la première rumeur à son sujet, et ça…

  9. Ce que j’apprécie sur ce blog, c’est qu’on y traite de sujets et de faits qui sont soigneusement mis de côtés par la grande majorité des médias. Une entreprise décidément salvatrice.

Les commentaires sont fermés.