COMMENT LES BANQUES CENTRALES (ET LES ÉTATS) FURENT ROULÉS DANS LA FARINE, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité.

François Leclerc : Sans compter ce subterfuge comptable grossier qui ne prend en compte pour toute dévalorisation que les titres classés dans le trading book, alors qu’ils sont pour l’essentiel comptabilisés dans le banking book,c’est à dire destinés à être conservés jusqu’à leur maturité.

Ce subterfuge est depuis trente ans le fondement de la « création de valeur » par les banques. Création purement comptable masquant une réalité favorable ou défavorable dont les banques gardent la maîtrise en choisissant l’affichage qui montre immédiatement les plus-values et étale si nécessaire les moins-values.

Le « trading book » est le portefeuille de titres en transit dans les comptes : des titres négociés pour répondre à l’offre ou à la demande du marché afin d’établir un prix d’intermédiation financière. Un titre est en trading tant que la banque n’a pas d’intention propre de le conserver pendant un certain temps comme outil d’investissement dans le risque ou le crédit.

Le « banking book » est donc le portefeuille des titres détenus moyennant des intentions bancaires de prêter ou d’investir la contrevaleur du titre. Entrent dans le banking book, les titres achetés ou vendus à un prix sur lequel la banque anticipe des gains en intérêts ou plus-values pendant la période où elle va porter le risque financier du titre. Entrent également dans le banking book, les titres issus du trading que la banque estime ne pas pouvoir négocier à un prix favorable pour son résultat comptable. Un titre passe du trading book au banking book à son prix de marché au moment de la décision de transfert.

Les transactions internes entre le trading book et le banking book se font à des prix qui sont fictivement objectifs : le prix est choisi par la banque parmi les multiples prix auxquels elle traite sur le marché selon les
contreparties et les moments de négociation. Une fois le transfert effectué
dans le banking book, le prix du titre devient nominal : insensible aux
fluctuations de prix du marché qui est réputé intégrer tous les facteurs
intrinsèques de valeur à terme du titre.

Le trading et le banking sont deux logiques de prix différentes, l’une
dirigée par la « réalité » de marché supposée objective, l’autre dirigée par
les règles comptables dont l’application est déterminée par le moment d’une
décision bancaire. En pratique, la coexistence dans une même entité bancaire
des deux logiques donne toute liberté aux gestionnaires de portefeuille de
piloter les prix. Ils choisissent le moment ou en négocient des opérations
de « hors-bilan » comptablement non régulées qui transforment les heures
officielles de transaction.

L’auto-régulation de l’affichage comptable des portefeuilles de titres
financiers a dérapé avec la crise des subprimes. Les pertes trop massives
sont devenus non habillables par un étalement dans le temps. Les banques
centrales ont dû renoncer à créer de la monnaie contre la « valeur réelle »
des titres financiers pour ne retenir qu’une valeur nominale comptable
largement surévaluée. Les bilans des banques centrales se sont remplis
d’actifs toxiques dont le prix nominal est sans rapport probant avec un prix
réel inconnaissable.

Comme les États sont garants de la solvabilité des banques centrales, c’est
à dire acheteurs de tout écart réel potentiel entre la valeur réelle des
monnaies et leur valeur nominale comptabilisée dans le système bancaire, les
banques savent que les États portent leurs pertes sur actifs toxiques. D’un
commun accord entre les banques et les banques centrales, le prix nominal
des banking book dont les titres garantissent la création monétaire sont
notoirement surévalués. Cette surévaluation est portée par les États
propriétaires du capital des banques centrales.

Le shadow banking et les hedge funds jouent systématiquement gagnant en
vendant le CDS des États les plus faibles. La perte financière des États
garants des banques centrales gavées d’actifs toxiques ne peut que croître
puisqu’elle n’apparaît pas dans les comptes publics ni dans les comptes des
banques centrales. La source d’actifs toxiques est inépuisable puisque
essentiellement nourrie par les ventes de risque de crédit dont le prix est
fictif.

Il suffit donc de vendre le risque de crédit des États les plus
explicitement affaiblis de la zone euro pour forcer les États et la BCE à
racheter le risque par des garanties dont le prix réel est supérieur aux
primes de marché. L’écart croissant entre la comptabilité bancaire nominale
et la réalité économique fait indéfiniment monter les primes de risque
crédit qui enrichissent nominalement le shadow banking. Le « fair banking »,
c’est à dire la banque officielle affiche des comptes apparemment favorables
par le gonflement des banking books par rapport aux trading books.

Les gouvernements de la zone euro commencent à comprendre qu’ils sont
entraînés dans un puits sans fond. Les gouvernements étatsunien et
britannique dissimulent leur situation encore plus dramatique que les États
de la zone euro en parlant de crise de l’euro qui ne serait pas une crise du
système financier public et privé. Les gouvernements ne veulent pas avouer
qu’ils ont perdu le contrôle du système qui survit quelques jours encore par
des plus-values nominales sur la destruction du crédit public des États.

La faillite de plus en plus explicite des banques centrales va entraîner un
arrêt brutal des paiements internationaux. Tout créancier international va
demander à être réglé par des actifs réels plutôt que par des dollars, des
euros ou des yens. Pour échapper à l’effondrement du système international
de paiement, les États vont devoir se doter d’une nouvelle monnaie
internationale gérée collectivement. La valeur en sera définie par des
actifs réels et non par des lois nationales édictant des règles de crédit
que les États ne peuvent pas contrôler.

Un marché international utilisant exclusivement la nouvelle monnaie devra
être créé afin de rendre vérifiable l’étalon international de prix. Un
système bancaire spécifique aura pour mission d’animer la négociation des
prix des actifs réels permettant la gestion de la parité réelle de la
nouvelle monnaie. Le crédit ne pourra être émis que sur des prix à terme
objectivement vérifiables et objectivement garantis par des investisseurs
solvables capables d’assumer les erreurs d’anticipation du crédit.

Les trading books seront l’exclusivité et la spécialité des banques de
marché dédiée à la liquidité des prix et à la légalité des transactions. Les
banking books seront éclatés en credit books et investment books portés par
des acteurs distincts. Les banques de crédit s’occuperont de synchroniser
les échéances de crédit avec les échéances de livraison des actifs réels.
Les banques d’investissement achèteront tous les risques de crédit qui
garantissent les dépôts des créanciers internationaux dans la nouvelle
monnaie.

Si les gouvernements occidentaux choisissent la fuite en avant financière,
ils seront obligés de réduire indéfiniment les dépenses publiques,
d’augmenter nominalement la fiscalité afin de stimuler des plans de réduction
de dette publique. La simulation permettra aux pays émergents de continuer à
produire des excédents commerciaux absorbant la liquidité émise par les
banques centrales occidentales. La désindustrialisation des pays développés
achèvera de les ruiner politiquement et socialement.

Sans refondation ordonnée immédiate de la régulation financière à l’échelle
internationale, l’effondrement systémique est simplement différé. Il
interviendra par des émeutes et des guerres civiles. En revanche, la mise en
place d’un marché international de compensation du crédit permet de dévaluer
les monnaies occidentales par rapport à un étalon international de la valeur
réelle. La réorganisation des parités de change internationales intègre
alors l’équilibre à long terme des échanges commerciaux par la balance des
crédits effectivement remboursables en plus-values réelles d’investissements
internationaux.

Partager :

18 réflexions sur « COMMENT LES BANQUES CENTRALES (ET LES ÉTATS) FURENT ROULÉS DANS LA FARINE, par Pierre Sarton du Jonchay »

  1. Roulé dans la farine a l’ issue de leur plein gréé ca me rappelle un cycliste Richard Virenque meilleur grimpeur du tour de france de 1994 a 1997 vive le néolibéralisme moi dopé jamais.

  2. Bonjour,

    Une (ancienne) nouvelle monnaie était prévue au FMI du temps de DSK :

    http://www.imf.org/external/np/pp/eng/2010/041310.pdf

    Page 27 :

    51.Why bancor? A global currency, bancor, issued by a global central bank (see
    Supplement 1, section V) would be designed as a stable store of value that is not tied
    exclusively to the conditions of any particular economy. As trade and finance continue to
    grow rapidly and global integration increases, the importance of this broader perspective is
    expected to continue growing

    Malheureusement avec ce qui lui est arrivé, il n’a pas pu mener le projet jusqu’à son terme…

    C’est toujours d’actualité avec Mme LAGARDE ?

    1. pensez-vous que « ce qui lui est arrivé » serait un hasard heureux pour la nécessité de faire durer la partie et les mises ?
      attention, ne parlons pas de complot ici, bien que l’Histoire soit jalonnée de complots écœurants, ce terme est interdit ici. De diou !

  3. Les États via les banques centrales sont les teneurs de marché ou market-makers à la solde et aux services des marchés, en finalité.
    C’est la fin de l’ère Nixon et de la non convertibilité du dollar en or.

  4. Oh mais, 5 minutes! C’est l’introduction des normes comptables de type IFRS en 2004 en Europe, qui ont introduit le « mark to market » qui est une absurdité lamentable.
    Obama a suspendu voire élimliné le « mark to market ».
    Ca veut dire quoi?
    Classiquement un actif est évalué dans les « books » à sa valeur d’achat. Quand il est réalisé, donc vendu il fait face au marché, et c’est le moment de vérité.
    Les banques ne vendent leurs actifs avant terme que si elles y sont obligées. Ayant besoin de cash, elles vendent à tout prix, les cours baissent, c’est l’effet domino, le krack.
    Néanmoins, seules les mauvaises banques coulent.
    Dans le cas du « mark to market » les actifs sont évalués en permanence par les marchés, donc les agences de notation peuvent faire couler n’importe qui sans prevenir. Meme sans passer par la bourse! Un comble!
    Cette arnaque est passée parceque les actifs augmentant en bourse ça permettait d’emprunter plus pour gagne plus sans réaliser les actifs. Bien entendu on l’a stoppé parceque la plupart des banques US seraient en faillites par effet inverse!. Je ne vois pas ou est le problème, à moins d’aimer la catastrophe.
    Notons que c’est pas parceque le marché décide qu’un actif est toxique qu’il l’est vraiement.
    Ou alors c’est croire que la marché c’est la parole du Bon Dieu….
    Croire que le marché fait les vrais prix…Laissez moi mourir de rire…Meme un trader n’y croit pas. Surtout eux…
    Si on élimine le marché, on s’aperçoit que si on prete à bas taux aux PIGs, ils s’en sortiraient tout a fait bien, comme avant la crise. Donc pas de défaut.
    Le marché dit absolument n’importe quoi pour se faire du fric sur le dos du contribuable.
    C’est pour cela que le « mark to market  » est scandaleux, il n’existe meme plus aux USA et tant mieux. Certains ici diront que ça permet de cacher des pertes.
    Mais une perte non réalisée n’est plus un perte. Si la Grece ne fait pas défaut ses obligations sont nullement toxiques.
    Si on trouve un pigeon pour acheter du toxique il n’y a plus de perte.
    Le pigeon actuel, c’est le contribuable.
    Alors que les banques gardent leurs déchets dans leurs coffres, non merci. Et si elles en crevent, on ne va pas pleurer sur leur sort pendant un siécle.
    L’Etat passe avant la Banque.

    1. @Izarn,

      Si on trouve un pigeon pour acheter du toxique il n’y a plus de perte.
      Le pigeon actuel, c’est le contribuable.

      Est-il juste et normal que le contribuable soit un pigeon ? Si vous répondez non, alors il faut distinguer les quatre causes qui fondent un prix financier international : la livraison d’un service réel conforme au droit, le crédit qui finance le prix certain de ce service avant qu’il soit produit, le capital qui finance l’incertitude du prix du service avant qu’il soit livré et l’État de droit effectif qui protège le travail de ceux qui produisent le service. Sans ces distinctions, tout raisonnement financier est fantasmatique et contraire aux droits de l’homme réel.

  5. « Roulé dans la farine » … le titre est un peu gros, non?
    Ils savaient qu’ils se coupaient un bras, en tablant sur un heureux sauvetage de l’économie de nos pays riches par la croissance des pays en voie de développement et donc en attendant d’engrossir les plus riches pour que l’ensemble de l’économie ne s’écroule pas (je résume maladroitement, ce que Mr Attali a bien détaillé)
    La question que je me pose c’est pourquoi il n’est pas possible de faire la révolution mondiale des pauvres en allant secouer les cocotiers, de refuser cette anarchie financière alors que sont pointés comme des terroristes les anarchistes politiques…
    comment se fait-il qu’on reste là à regarder des goinfres piller les ressources (les 250 plus riches ont la même richesse que les 3 milliards les plus pauvres!!!) et tuer la valeur travail?
    C’est une tournure hallucinante que prennent le nord de l’hémisphère…
    Pourquoi il n’y a pas une commission internationale chargée de mettre en oeuvre une réglementation mondiale .. il en va du bien-être de la majorité des humains.
    Actuellement, il en va du bien-être d’une très petite minorité des humains (ok ça a été le cas depuis des millénaires, mais je pense que cet écart croît d’une façon comme jamais ça n’a été le cas auparavant)

    Qu’est ce qui fait que la majeure partie des personnes acceptent cette situation et ne font rien pour se révolter contre ces injustices??

  6. Il y a cependant une chose qu’il faut comprendre:
    Véritablement, les banques centrales ne pourront faire faillite que si la confiance en leur monnaie s’effondre.
    Or, nous n’assistons à rien de tel!
    Même quand les BC achètent des dettes souveraines non remboursables (Portugal par exemple) ou des BT US via le QE 2, 3 ou x, nous assistons au phénomène que toutes ces liquidités émises contre … rien du tout ne déclenchent aucune hypertinflation ni une perte de confiance en la monnaie.
    Evidemment, la volonté de contrôler quelque chose incite les gouvernements dans des programmes d’austérité de plus en plus fous, mais en quoi cela rétablirait leur solvabilité?
    En rien, car cela effondre les recettes fiscales. Au cas où les gouvernements pratiqueraient la relance, la dette exploserait et exigerait encore d’avantage de frais d’intérêts à régler.
    Tout simplement, il n’y a pas d’issue, même si ce nouveau paradigme où il suffit de faire de la monnaie supplémentaire avec du papier et de l’encre sans aucune contrepartie pose un problème … aux détenteurs de liquidités excessives et aux économistes.
    Si vous voulez connaître la solution du problème, lisez mon livre que je vous enverrai dès que vous me contacterez sur mon mail et en laissant votre adresse postale:
    johannes.finckh@wanadoo.fr

  7. Urgent need for an International Court for Global Financial Crimes.
    Écrit par Christel Hahn

    We have been hit by the financial crisis. This financial and monetary crisis constitutes an imminent breakdown of the system that keeps the real economy running. And this crisis is responsible for the destabilization of whole nations as far as their financial future is concerned. To such an extent that one has to say, that we are living in an economic war-zone.

    http://www.newropeans-magazine.org/content/view/12360/1/lang,fr/

  8. Sommet de la zone euro vendredi “très improbable”

    mercredi 13 juillet 2011, 20:46 agences lesoir.be afp

    Le sommet spécial de la zone euro envisagé pour vendredi sur la crise de la dette est désormais “très improbable”, en raison des fortes réserves de l’Allemagne, et devrait être repoussé au plus tôt en début de semaine prochaine, ont indiqué mercredi des diplomates. “Il est très, très improbable que la réunion ait lieu vendredi”, a indiqué l’une de ces sources. Pour des raisons logistiques d’organisation de la réunion, en premier lieu, le délai paraît à présent trop court. Surtout, sur le fond, les pays européens ne sont pas encore suffisamment proches d’un accord sur les moyens de renflouer la Grèce pour une réunion au plus haut niveau dès vendredi, a souligné cette source.

  9. Bonsoir Pierre.

    « Les gouvernements de la zone euro commencent à comprendre qu’ils sont
    entraînés dans un puits sans fond. Les gouvernements étatsunien et
    britannique dissimulent leur situation encore plus dramatique que les États
    de la zone euro en parlant de crise de l’euro qui ne serait pas une crise du
    système financier public et privé. Les gouvernements ne veulent pas avouer
    qu’ils ont perdu le contrôle du système qui survit quelques jours encore par
    des plus-values nominales sur la destruction du crédit public des États. »

    Cela fait longtemps que les gouvernements ont perdu le contrôle de la situation, pour la France, cela date de 1973. Il y avait un but à atteindre: c’est fait!

  10. Trading book, banking book, credit book, investment book sont en somme des affaires d’écriture de book-maker, désâmé de la Kâlîgraphie d’un Pillow book.

  11. Remarquable article, mais le coup de la nouvelle Monnaie Mondiale est assez drôle.
    Déjà l’Euro, sans Ministère des Finances Europeen et un Budget Europeen, est en train de prendre l’eau, alors, vous pensez bien, une Monnaie MONDIALE !!! wow

  12. Tant que le marché mondial de la Monnaie ne retournera pas à « l’étalon-or » tout cela ne sera que du pipeau.

Les commentaires sont fermés.