DÉCROISSANCE DE LA DÉMOCRATIE, par Jérôme Grynpas

Billet invité

De part et d’autre de l’Atlantique, on assiste à la même danse du ventre destinée à amadouer un monstre polycéphale prêt à tout dévorer : les marchés. Certes, n’étant pas économiste, je ne veux pas entrer dans une  polémique assez sotte pour expliquer, soit que les marchés ont tort de s’effrayer car nous faisons ce qu’il faut pour les apaiser ; soit que nous mettons en œuvre des « régulateurs » pour  maîtriser « l’exubérance des marchés » tout en faisant des efforts, toujours plus d’efforts, car « on ne peut pas vivre au-dessus de ses moyens » ; soit que, portésr par une sorte de mécanisme pervers, les marchés et nous courrons droit dans  le mur.

Mais on peut encore penser sans se comporter en économiste-amateur discourant dans le système à propos du système. On peut, on doit s’interroger politiquement. Rétablir la pleine souveraineté du politique en tant qu’il est à l’opposé de l’oligarchique (la domination du petit nombre) que toutes les formes du pouvoir tentent d’imposer. Hier, c’était le féodalisme, l’institution religieuse, l’absolutisme monarchique, la bourgeoisie du XIX°s., les dérives bureaucratique du soviétisme… Aujourd’hui, c’est l’économie capitaliste dans son stade actuel : l’industrie financière-privée internationale, activité hors loi qui impose sa loi à tous. Le politique aujourd’hui consiste, donc, dans la  reprise de la marche-avant du progrès, toujours plus  intensément, toujours pour plus de femmes et d’hommes.

Ce qui doit focaliser notre attention et nous pousser à l’action ce sont trois aspects qui confirment ce déclin du politique.

Primo, c’est le statut qu’on reconnaît a priori aux marchés, tels qu’ils sont aujourd’hui inscrits dans  l’imaginaire des gouvernés et des gouvernants et rendus tout puissants par cette unanimité. Les marchés, pensés comme incontournables, se présentent à nous comme un phénomène de nature. On ne lutte pas contre cela, on fait avec. Mieux on accrédite l’idée que la politique n’a qu’un but : obtenir leur confiance. Même en se bouchant le nez, tous s’y emploient : nos hommes politiques, leurs experts assermentés et la presque totalité de la « classe des causeurs ». Quant au public, à force d’être chapitré, il ne peut qu’en convenir. Certes, on parle de les réguler, ou plus exactement leurs enfants trop turbulents : les spéculateurs, mais rien de très précis, rien de concret, car, Dieu nous garde, si une de ces mesures venait à déplaire aux marchés.

Secundo, l’attitude des responsables politiques montre qu’ils renoncent ouvertement à décider en fonction du mandat qu’ils ont reçu de leurs électeurs. Ils officient en deux temps : élaborer et faire appliquer les décisions réclamées par les marchés et, ensuite, les faire avaliser par leurs mandants, dûment avertis de l’aspect inexorable de ces exigences. Ce faisant, ils avouent que cette part de la fonction démocratique qui réside dans la capacité de modifier le présent par une action concertée des citoyens est une fable. Il ne reste plus que le rituel. A tout prendre, cela n’intéresse que ceux qui en vivent. Quant au public, il suit en spectateur désemparé un scénario qui reste inchangé même quand on change les acteurs qui se démènent sur la scène.

Tertio, l’esprit démocratique s’estompe. Il est, entre autres, dévoyé par un populisme qui pourrit sur pied la politique. Il ne parle pas de progrès, se contentant de désigner « l’ennemi ». Quant à la décroissance, dernière trouvaille d’une certaine gauche, elle fait pendant à l’austérité. Plus généralement, les grands débats actuels se limitent au sociétal. On présente sans rire le tri des déchets comme une valeur civique et on accorde une part de son temps, de son argent – et toute son admiration – aux « bonnes œuvres ». Sans compter une des formes les plus graves de ce déclin démocratique : la transformation de bon nombre de partis en machine à faire carrière comme dans  la banque, l’industrie, l’épicerie fine ou l’université.

Quelques exemples en vrac. L’effondrement de l’URSS devait permettre une envolée pacifique des idéaux démocratiques. En réalité, on assista à un accroissement prodigieux de la financiarisation de l’économie mondiale. Les Etats-Unis et ses alliés en combattant la dictature de Sadam Hussein en Irak et celle des Talibans afghans devaient permettre la naissance de nouvelles démocraties. Maintenant, on espère se tirer d’un mauvais pas en acceptant le retour des pouvoirs féodaux, claniques et religieux. Restructurer, « moderniser », privatiser… sont les maîtres mots de l’heure.  Autrement dit, on remet en question la consommation sociale : le seul vrai acquis de l’après-guerre. Il faut chercher l’argent là où il se trouve dit la vox populi. Nos dirigeants et la sphère médiatique approuvent bruyamment tout en nous mettant en garde : il faut répondre aux attentes du marché. Il est loin le temps ou De Gaulle proclamait : la politique de la France ne se fait pas  à la corbeille. Maintenant, elle se fait à l’échelle du monde. Obama, en 2009, a été largement élu dans  l’enthousiasme en promettant des avancées sociales. Actuellement, il reste candidat  à sa réélection… par défaut. Etc.

Faut-il s’étonner si, à part une  panique diffuse qui s’étend jour après jour, rien ne bouge vraiment ici comme ailleurs ? Certes, il ne suffit pas de lancer des projets comme bouteilles à la mer, il faut proposer un projet politique de progrès et s’interroger sur sa socialisation.

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