LA VIE VA, par Jean-Pierre L. Collignon

Billet invité

La vie va ! Comme aime à le dire une mienne amie. Cette formule, on peut la prendre pour une manière de fatalisme ou comme l’expression de la banale surprise que constitue le fait d’être tout simplement au monde. La vie va ! Pour chacune et chacun, autour de chacun et de tous, oui, elle va, la vie et elle continue d’aller, il ne peut pas en être autrement. Il y a ces petits et gros scandales, qui font un petit bruit dans le vacarme dominant ; il y en a qui s’offusquent, qui hurlent et trépignent devant l’inaction des pouvoirs publics devant la misérable condition faite à ces gens, hommes, femmes et enfants venus d’ailleurs, expulsés d’un hall de gare vers un jardin public et pour qui, sûrement, la route risque encore d’être longue.

Il y a ces gens qui vont et viennent de nulle part et puis, les milliers d’autres qui savent où aller, qui ont leurs repères assurés, un toit où s’abriter et se réchauffer et qui devant le spectacle désolant de cet abandon, détournent le regard, pensent très vite à autre chose, se dépêchent pour aller chercher leurs gosses à l’école, rentrent chez eux préparer le souper ; et puis s’endorment devant leurs téléviseurs. Et moi, quand je me balade en ville, je me fais arrêter tous les cinquante mètres par des types dépenaillés, qui me demandent une pièce, ou une cigarette. Souvent je m’arrête, je sors de ma poche ce que je peux, je roule une clope et je l’allume pour celui-ci ou cet autre. Parce que sa mine me fait pitié. Et parfois, oui, parfois ils m’énervent, il y en a trop, je peux pas vider mes poches à chaque fois, je ne roule pas sur l’or, non plus, loin s’en faut.

Alors, oui, des fois j’envoie promener d’un geste vague de la main et j’ai un peu honte. Et je me dis qu’il faudrait tout de même faire quelque chose ; mais quoi faire et qui pour le faire, ce quelque chose ? Quelque chose pour ces gens, et pour d’autres encore. Qui, quoi, comment, quand et puis où on va, c’est quoi ce mur, dressé devant nous et qui paraît si énorme ? C’est quoi ce sentiment que décidément les choses tournent de moins en moins rond, qu’il y a là, dans tous les domaines, à tous les étages, d’énormes grains de sable qui font que la machine a des ratés et qu’il n’y a plus personne aux commandes. Oui, le monde est une machinerie gigantesque qui tourne à vide, sans buts, sans perspectives autres que celle d’une chute qui va s’amplifiant. Un peu comme un grand navire entouré de récifs de toutes sortes et qui aurait été abandonné par son commandant et tout l’équipage, laissant les passagers livrés à eux-mêmes.

Nous sommes, nous les gens, nous les peuples les passagers d’un merveilleux vaisseau en perdition qui s’appelle La Terre. Et ce vaisseau n’a plus de gouvernail, il n’y a pas de canots de sauvetages, pas une seule bouée et le quitter est impossible, il n’y en a pas d’autre sur lequel embarquer. A bord, des voix s’élèvent, qui disent qu’il faut inventer d’autres manières de naviguer, qu’il est urgent de reprendre possession des commandes et guider le vaisseau vers d’autres eaux. Mais ces voix ne portent pas assez loin et la foule des passagers, indifférente, admire l’étendue des flots ou bien se distrait de mille façons, insouciante et dissipée. La foule ne voit pas au-delà du bastingage et pas plus haut que la voilure qui touche les nuages lourds de menaces. La foule ne voit pas les fissures de la coque, ne sait pas que le navire est sur le point de heurter les rochers à fleur d’eau, ne veut pas voir que le naufrage est proche et inéluctable. Au bout du compte et tout bien pensé, la foule est peut être dans le vrai. Il importe peut-être finalement assez peu que la farce de ce siècle naissant se mue en une gigantesque dissolution des anciens repères. Puisqu’il paraît de plus en plus évident que plus personne n’assure les commandes du bateau fou, qu’il aille vers des rivages encore inconnus ou qu’il sombre dans les abîmes, tout cela finalement est de peu d’importance.

On sait que les civilisations sont mortelles et celle-ci n’échappe pas à la règle, malgré ses immenses et ridicules prétentions à durer toujours. J’envie et je salue ici celles et ceux qui, en leurs jardins, écoutent les légumes pousser et cajolent la vie dans toutes ses manifestations. Sûrement, ils sont dans le vrai ; puisque la vie, sous toutes ses formes, conduit à la mort, toujours et irrévocablement…

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231 réflexions sur « LA VIE VA, par Jean-Pierre L. Collignon »

  1. Afauxrismes :

    Qui vivra, vivra

    À viveur, viveur et demi

    Un viveur sachant vibrer, sait vivre sans ses vivres

    Vive la vie, vive la vie, vive la vie d’hiver ! (Vivagel)

    Viva la vie, va !

    Vivra bien qui vivra le dernier

    Vivre ou vivre, il faut choisir !

  2. Je suis agréablement étonné de la quantité et, surtout, de la qualité – toutes interventions confondues – des commentaires consécutifs à la publication de mon modeste billet radiophonique. Merci à toutes celles et tous ceux qui se sont manifestés ici de tant de belles façons !

    Jean-Pierre L. Collignon

  3. J’ai sensation qu’un projet de société est possible en ce moment: l’étude du monde de la finance en vue de le rendre utile à tous les niveaux de la société, de fait, faire naitre une véritable science économique, libérer les humains de l’oppression de la pauvreté par le revenu minimum de vie, sortir du cadre de la construction de soi par voie de dévalorisation d’autrui, investir la technologie dans une bien meilleure gestion de la planète….

    Un petit article pour l' »élevage° » des enfants? http://www.slate.fr/story/44257/testosterone-paternite

    ° Veuillez m’excuser pour les guillemets 🙂

  4. RESPIRATION

    Il faut respirer et c’est tout,
    Et ça suffit et c’est beaucoup.
    Avaler de grandes goulées
    Sans se soucier de l’absence des sas.
    Et si ça racle dans le larynx
    A cause de fumées coriaces,
    A cause des questions rocailleuses des sphynx
    Ca ne fait rien.
    Les muqueuses déconcertées
    Par l’exaspération des salives
    Ne savent jamais se préparer
    A l’élucidation des avatars volatils, subtils
    De la vie.
    Les rêts et les bonds n’y font rien.
    N’y fait que la lente patience de la mort
    Inhérente à tout mouvement.
    N’y fait que cet écartèlement de l’être
    Avide de surpassements féroces,
    Affinements impitoyables
    De délices distillés au bord des plus abruptes falaises.
    Des souffles en seront coupés
    Qui s’aggriperont aux vertiges
    Hésitant à se diriger.
    Maints balanciers du temps en auront le tournis.
    De ces accouplements nomades, nauséeux,
    Suintant l’effroi,
    Puant le désespoir prolifique
    Découleront les multiples naissances
    De sucs visqueux, nourrisseurs des imaginaires
    Qui moulent les univers.
    De ces frottements ineffables, effroyables parfois
    Jailliront des lueurs profondes
    Réceptacles recéleurs des oracles
    Qui font le monde.

    1. Il faut respirer et c’est tout,
      Et ça suffit et c’est beaucoup.

      C’est exactement ce qu’on apprend à faire au Qi Gong, avec un délicieux langage intuitif venu tout droit du fond des âges. Au Qi Gong, ce qui compte, c’est de faire à sa mesure, pas besoin d’essayer de faire mieux que son voisin.

  5. Et le commentateur, je lis bien les posts, mais pour accéder à une demande de destruction de commentaires, j’ai besoin que celle-ci soit légitimée par une explication circonstanciée, par mail ou en réponse à ce message, et qui ne sera évidemment pas publiée.

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