L’actualité de la crise : OH LES BEAUX JOURS…, par François Leclerc (*)

Le jour se lève sur un paysage européen peu avenant. Il révèle le chaos et la confusion qui résultent de l’application d’une stratégie de désendettement faisant passer en premier la diminution de la dette publique pour laisser du champ à la privée, qui cherche depuis quelques jours un second souffle.

Afin d’agir sur le déficit public, la croissance économique faisant défaut pour l’avoir enterrée, d’autres recettes sont préconisées et partiellement mises en oeuvre, sous les appellations génériques de réformes structurelles et de déréglementations. Le bien-être dont l’Etat est porteur – car l’Anglais Welfare State sonne mieux qu’Etat providence en Français – est mis en cause sous tous les prétextes incontournables ou culpabilisants possibles : pyramide des âges, surconsommation médicale, égoïsme générationnel, etc… Un deuxième ressort de l’âme humaine est activé : après la peur, la culpabilité sert de levier, le désir étant destiné à rester largement inassouvi.

Des programmes de privatisation massifs sont également engagés, qui au fil des temps prennent de plus en plus d’importance, les recettes fiscales des Etats diminuant. Dans leur lettre secrète au nom de la BCE au gouvernement italien, Jean-Claude Trichet et Mario Draghi (qui va lui succéder), réclamaient « des privatisations à grand échelle », il s’agit de les exaucer, et pas seulement en Italie.

Progressivement, tous les pays sont entraînés dans cette même dynamique. Brutalement ou plus progressivement, en fonction des circonstances et aussi parfois d’échéances électorales. Le rythme diffère, mais les intentions sont les mêmes. L’occasion est bonne pour donner un coup d’accélérateur à ce qui piétinait auparavant et faisait obstacle à l’extension d’activités lucratives. L’objectif est de continuer à tailler l’Etat, pour dégager des ressources au nom du désendettement et sous la pression des marchés, au prétexte de ses manquements ainsi que de la lutte contre les corporatismes et autres conformismes rétrogrades.

La Grèce est un cas d’école, un laboratoire. L’ampleur du plan de privatisation qui y est en cours n’étant sans doute pas suffisant, d’autres solutions sont recherchées. On vient ainsi de voir un cabinet de consultant allemand proposer de reproduire pour la Grèce ce qui avait été réalisé lors de la privatisation des entreprises de l’ex-RDA, et de créer une structure ad hoc dont serait doté l’essentiel des actifs de l’Etat grec, le summum ! Une issue peu vraisemblable mais néanmoins symptomatique de l’état d’esprit actuel. A moins que l’on ne décide et parvienne à obtenir des banques qu’elles acceptent une décote supplémentaire de la dette qu’elles détiennent, au-delà des 21% déjà décidés. Bref, on bricole toujours…

De leur côté, les Italiens s’engagent dans une opération de « fructification » des actifs de l’Etat, sous les auspices de Guido Tremonti, le ministre des finances. Celui-ci vient de réunir aux fins de présentation de ses richesses plus de 150 représentants de banques, de fonds d’investissements et de sociétés immobilières, afin de discuter le bout de gras. Entre la vente et des prises de participation, la meilleure formule est recherchée.

Le gouvernement espagnol vient par contre de rencontrer de sérieux déboires dans l’application de son plan, dont les deux premières mesures portent sur la cession de la gestion des aéroports de Madrid et de Barcelone, ainsi que de la société de loterie, la SELAE. Il attendait 7 milliards d’euros de l’entrée en bourse de cette dernière, mais a du renoncer à l’opération en raison de la faible valorisation qui se présentait. Par ailleurs, le programme d’entrée en bourse des caisses d’épargne (les Cajas), qui était censé faire prioritairement appel aux investisseurs privés, ne fonctionne pas comme espéré, impliquant à nouveau l’intervention de l’Etat, via le Frob constitué à cet effet. CG Branco, Catalunya Banc et Unnim Banc, créées cette année à la faveur du regroupement des Cajas, vont à l’arrivée bénéficier de recapitalisation sur fonds publics, en guise de privatisation.

Il est plus facile de dresser la liste de ce quel l’on veut vendre que de trouver des acheteurs qui ne cherchent pas à tirer parti de la situation… C’est une leçon que pourront méditer ceux qui s’engagent dans la même voie: il faut brader pour que cela fonctionne.

Dans ce contexte, le patronat italien se sent à son tour autorisé à avancer son programme, sans encore mettre les points sur tous les « i ». Il vient de rendre public un manifeste destiné à « sauver l’Italie du déclin ». « L’Italie est à un carrefour. Elle peut choisir entre la voie des réformes et de la croissance dans un contexte de stabilité des finances publiques, ou au contraire glisser inéluctablement vers un déclin économique et social », proclame ce texte. Les organisations patronales réclament sans surprise la réduction des dépenses publiques, la réforme des retraites et de la fiscalité, dans la cadre d’une libéralisation de l’activité économique.

Ces idéologues libéraux se sentent pousser des ailes. Mais ils viennent d’enregistrer une mauvaise nouvelle : si l’on rapproche les prévisions de faible croissance avec l’augmentation de l’inflation, qui vient d’atteindre 3% pour la zone euro selon Eurostat, cela confirme que celle-ci pourrait rejoindre le Royaume-Uni dans la stagflation, ce mélange redouté de stagnation et d’inflation. La BCE serait alors placée dans la même situation que la Banque d’Angleterre, tiraillée entre la lutte contre l’inflation et la nécessité de distribuer de la liquidité à faible coût en faveur des banques; de fermer et d’ouvrir le robinet à la fois.

Dans ces conditions, les traditionnelles marges de manoeuvre dont disposent en temps prospère les gouvernements sociaux démocrates pour faire du social seront considérablement amoindries. Même si les émules de José Socrates, José Luis Rodriguez Zapatero et George Papandréou, conscients des difficultés qui les attendent, espèrent pouvoir mieux s’en sortir (car ils en sont toujours convaincus au début).

Un dernier facteur va contribuer à encore assombrir ce tableau économique. Un phénomène s’observe aujourd’hui dans l’ensemble du monde occidental, qui risque de s’amplifier : si les grandes entreprises trouvent aisément leurs financements sur le marché ou auprès des banques, c’est nettement moins le cas des PME. Ce qui explique que les gouvernements font pression – comme la Banque d’Angleterre vient de le faire au Royaume Uni – pour que les banques accordent dans le cadre de leurs arbitrages financiers internes la priorité au maintien du crédit, selon des coûts qui ne répercutent pas le surenchérissement de leurs propres ressources. C’est beaucoup demander et cela ne sera pas obtenu ! Est-ce pourquoi certains économistes, notamment américains, vont droit au but et préconisent que les banques centrales s’engagent directement dans le financement de ce secteur de l’économie, grand pourvoyeur d’emploi ?

Le dicton selon lequel « l’occasion fait le larron » trouve une troublante illustration dans la volonté des libéraux d’accélérer la mise en oeuvre de leur programme en profitant du vacuum actuel. Les inégalités sociales s’accentuent rapidement, la société change progressivement de nature. Celle qui se présente alimente une vision anxiogène de l’avenir et suscite des rejets et des indignations qui restent marginalisés, sauf quand ils s’imposent brusquement, souffrant alors à la longue de ne pas trouver de répondant politique.

En attendant, la roue tourne. Dans la même journée d’hier vendredi, on a compris que le Portugal suivait les traces de la Grèce et risquait fort d’avoir prochainement besoin d’un deuxième plan de sauvetage, enregistrant un déficit plus élevé que prévu et une récession plus forte, selon un scénario qui se répète à chaque fois. Et que Nicolas Sarkozy, après avoir rencontré George Papandréou et exprimé son « obligation morale et économique » à aider la Grèce (en l’enfonçant), avait annoncé qu’il se rendrait « dans les prochains jours » en Allemagne pour rencontrer Angela Merkel. Continuant d’adopter cette étonnante ligne de conduite voulant qu’à eux-deux ils puissent décider de l’avenir de l’Europe, prenant lors de chaque rencontre des décisions définitives dont la portée excède rarement le mois qui suit.

D’expérience, si la confiance en quelque chose peut leur être accordée, c’est dans leur capacité à gérer cette crise à la petite semaine et à s’accrocher à leur plan originel, quitte à lui donner forcés et contraints plus d’ampleur. Car le trou financier s’agrandit au fur et à mesure que la crise progresse et s’étend. Il dépasse désormais les capacités financières des Etats européens, appelant impérativement l’intervention de la BCE. Tous les montages possibles sont dans l’immédiat étudiés pour naviguer entre ces deux écueils, aucun évite une énorme prise de risque qui ne peut pas être évacuée.

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(*) Pardon de cet emprunt resté admiratif à Samuel Beckett, à Madeleine Renaud qui créa la pièce dans le rôle de Winnie et à Roger Blin qui en signa la mise en scène à l’Odéon.

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235 réflexions sur « L’actualité de la crise : OH LES BEAUX JOURS…, par François Leclerc (*) »

  1. Occupy Dublin.

    Occupy Dublin is targeted directly towards the growing social and economic injustice that is rampantly undermining the very vulnerable people of society in Ireland today. We the people of this very heart of the Irish society WILL NOT and CAN NOT tolerate this injustice of corporate social spin any more. Now is the time to reverse this corruption, media manipulation and financial ravaging !!!

    ////// WE DID NOT ASK FOR THIS IMF/EU BAILOUT //////

    Our belief is that corporate and governmental corruption that is brushed under the carpet through the highest form of corruption is ethically and morally WRONG !!! Now as human bystanders and critical witnesses to society at large….. »WE WILL NOT TOLERATE THIS ANY MORE !! »

    Occupy Dublin will specify the outrage and discontentment of the media-prop free spirits of Ireland. We are not alone / Occupy Wall Street / Continuation of the worlds elite through facebook will continue to encourage each and every part of our souls as good human beings.
    If you disregard this – It’s your freedom of will –
    BUT WE URGE YOU NOT TO DISREGARD YOUR OWN FREEDOM !!

    Occupy Dublin will be a movement of freewill without any outside parties involved or unions. ITS ABOUT THE IRISH PEOPLE NOW…….TO MOVE FORWARD !!!

     »Síocháin a thabhairt duit go léir »

    (more information and dates to follow very soon…)

    Un Occupy the City(London)serait en préparation également.

    http://www.livestream.com/globalrevolution

    http://occupylosangeles.org/?q=node

    http://www.occupytogether.org/

  2. La coalition au pouvoir en Slovaquie devra remanier le gouvernement ou convoquer des élections anticipées si elle ne trouve pas de majorité au parlement pour ratifier la réforme du Fonds européen de stabilité financière (FESF), a déclaré dimanche le principal parti d’opposition.
    Le pays, qui ne compte que 5 millions d’habitants, pourrait entraver le processus de ratification du renforcement des prérogatives du Fonds, une réforme validée à ce jour par 14 des 17 pays de la zone euro.

    http://www.moneyweek.fr/20111062814/actualites/la-slovaquie-mise-au-defi-de-trouver-une-majorite-sur-le-fesf/

    le Fonds pourrait jouer le rôle d’assureur auprès des détenteurs de titres de dette et couvrir leurs pertes à hauteur de 20-25% si un Etat faisait défaut.

    Tiens? On anticipe déjà une faillite de l’Espagne et de l’Italie?

    agenda de la semaine :
    * Les ministres des Finances de l’Union monétaire, réunis au sein de l’Eurogroupe, se retrouvent lundi à 17H00 (15H00 GMT) à Luxembourg. Les discussions devraient tourner autour du parachèvement du deuxième plan d’aide promis à la Grèce du 21 juillet, d’un montant total de près de 160 milliards d’euros.
    * Ceux de l’Union européenne enchaîneront mardi matin.
    * Jeudi, dernière réunion ordinaire de la Banque centrale européenne sous la présidence de Jean-Claude Trichet, qui pourrait déboucher sur une baisse des taux face au ralentissement inquiétant de la croissance.
    * Le couple franco-allemand devrait en outre se rencontrer « dans les prochains jours en Allemagne » pour « accélérer » la mise en oeuvre des mesures prévues pour aider la zone euro.
    * Retour cette semaine à Athènes des bailleurs de fonds de la troïka.
    * Une nouvelle rencontre des ministres des Finances se tiendra probablement le 13 octobre pour débloquer une tranche de prêts dont a absolument besoin la Grèce, tirée du premier plan de sauvetage de 2010.
    * Aucune discussion n’est prévue sur une plus grande contribution des banques au second plan grec, ni sur un nouveau renforcement du FESF, deux pistes évoquées avec insistance ces derniers jours.
    http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5jpKAMdEk0yQn0ppENmkUEj4GLzrA?docId=CNG.badf8c416fe5bd00229ca883f0007652.651

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